Le secret de l’amour infaillible dévoilé

© Catherine Cabrol

© Catherine Cabrol

Et s’il existait bel et bien une potion -ou tout au moins un comportement- qui rendait l’autre amoureux à coup sûr? Avec son «élixir d’amour», Eric-Emmanuel Schmitt pourrait bien l’avoir trouvé! 

Vos personnages sont parvenus à trouver, chacun à leur manière, un élixir d’amour…
«Oui. Entre eux deux, tout à coup, il y a cette question qu’elle lui lance: est-ce que cela existe l’élixir d’amour, c’est-à-dire la potion ou le comportement qui rend l’autre amoureux à coup sûr? Et lui, effectivement, va lui répondre un matin qu’il l’a trouvé. Elle le défie de le faire. Lui va donc s’embarquer dans cette histoire et essayer de rendre une femme amoureuse. Et on découvrira à la fin que c’est sans doute elle qui possède l’élixir d’amour.»

Votre élixir à vous pour séduire, c’est quoi? Romancier, cela fonctionne aussi bien que psy?
«(rires) Oui, cela fonctionne assez bien. Dans ma vie, j’ai eu deux métiers, quand même assez sexy. J’ai été prof de philo. Et dans un lycée, prof de philo, c’est à égalité avec le prof de gym, pour des raisons différentes (rires). Et ensuite, écrivain. C’est évident que dans la mesure où un écrivain parle du cœur, des méandres du psychisme féminin, oui, cela fonctionne bien!»

C’est un peu votre version à vous de Tristan et Yseult?
«Oui. Je crois que Tristan et Yseult, c’est une belle légende, mais ce n’est pas une histoire lucide. Moi, j’essaie plutôt de faire une histoire lucide. J’essaie vraiment de comprendre ce qui se passe dans une histoire d’amour, quand le sentiment subsiste et qu’il y a les atermoiements du désir. La plupart des gens, à cette question-là, répondent par la rupture. C’est ce que vont faire Adam et Louise au départ. Le désir est moins fort. Pour elle, c’est une humiliation. La baisse du désir d’Adam et le fait qu’il se tourne vers d’autres femmes est une blessure narcissique profonde pour elle. Elle justifie qu’elle se sépare. Mais dès le début du livre, on comprend que ces deux-là sont passionnément attachés l’un à l’autre. Lui, puisqu’il mendie son amitié en disant seule la peau sépare l’amour de l’amitié. Et elle, elle le hait: c’est dire qu’elle lui est attachée. Cela part de là. Mais ce qu’on croit être une rupture, va évoluer. Parce qu’il y a un besoin irrépressible de l’un et l’autre. Lui veut se persuader qu’il est un mâle conquérant, un dominateur, qu’il passe des bras d’une femme aux bras d’une autre. Mais cela, c’est lui dans son miroir. Dès la première lettre, on entend qu’il est amoureux, qu’il tient à elle. Lui n’a pas saisi sa complexité, comme la plupart des hommes!»

Vous pensez que les relations amoureuses sont différentes en France qu’au Canada?
«Clairement. Les Canadiennes qui viennent en France sont surprises, disent-elles, par l’absence d’autonomie des femmes. Elles sont toujours dans la séduction, en train de se définir par rapport à l’homme, sortir forcément avec leur homme, alors que dans les pays anglo-saxons, les couples se séparent facilement pour sortir. La femme est toujours dans la séduction, dans le rapport à l’homme. Par contre, quand le mâle européen va au Canada, il est très surpris de découvrir l’autonomie profonde de la femme, de sa carrière. Il n’y a même pas besoin de le dire, cela va de soi, comme pour un homme. Beaucoup sont traumatisés par cette égalité. La Canadienne qui prend l’initiative, qui dit ce qu’elle aime, ce qu’elle n’aime pas, met des bottes, juge, exactement comme un homme, c’est soit très excitant pour le mâle européen, soit cela le fait fuir.»

Vous ne croyez pas en l’amour éternel?
«Je n’ai pas dit cela! C’est-à-dire que je ne crois pas qu’éternellement puissent durer le désir et le sentiment à la même intensité. Même dans les histoires d’amour les plus heureuses, la fièvre des commencements reste la fièvre des commencements. Après les choses prennent un autre rythme. Et ensuite, il peut y avoir carrément un décrochage entre désir et sentiments. D’un côté, et là c’est tragique. Ou des deux côtés, et c’est aussi tragique. Mais ce que je montre dans mon livre, c’est que la relation amoureuse d’Adam et de Louise, elle va peut-être être éternelle. En tout cas, elle va durer autant qu’eux. Si ce n’est qu’elle aura lucidement été cabossée parce qu’il y aura eu des traversées du désert, des difficultés, des guerres, mais aussi des retrouvailles. Ce qu’apprend Louise, c’est ce qu’elle refuse au début. C’est-à-dire que la relation puisse durer sans que le désir ne soit aussi fort. Il y aura peut-être des retours, des intermittences, des absences, des présences.»

Après les 700 pages du précédent, celui-ci est tout petit. Comment décidez-vous du format?
«C’est l’histoire. ‘Les perroquets de la place d’Arezzo’, c’était une sorte de regard exhaustif sur différentes manières d’aimer, différentes sexualités. C’était panoramique, encyclopédique. Il fallait aussi le temps dans le roman que tous les destins se rejoignent. Le sujet et la dramaturgie demandaient beaucoup de place. Pour ‘L’élixir’, cela ne pouvait être fort selon moi que si c’était bref. Parce qu’il y a des phrases qui sont des flèches. Et la dernière lettre oblige à relire l’histoire sous un autre angle. Parfois pour que ce soit fort il faut que cela soit bref, parfois il faut que cela soit gros. La brièveté, ce n’est pas la paresse. C’est du travail aussi. Il faut arriver à réduire à l’essentiel. Qu’il y ait en même temps suffisamment de parenthèses et d’écarts pour que cela soit vivant. J’ai une grande jouissance à la forme brève.»

Et pourquoi avoir choisi la forme épistolaire?
«La première raison, c’est que c’est une manière de faire du théâtre dans le roman. Au fond, ce sont des personnages qui parlent, comme au théâtre. Il n’y a pas de narrateur. Il n’y a pas d’autre voix que celles des deux personnages. Comme je viens du théâtre, c’est vraiment trouver le théâtre dans le roman. L’autre chose, c’est que je voulais me servir du mode de communication contemporain qui est le courriel. Cela change le type de rapports. A l’époque des ‘Liaisons dangereuses’, on s’écrivait des lettres, mais entre le moment où on l’écrivait et le moment de la réponse, il se passe au minimum une semaine. Donc on écrit de longues lettres, réfléchies, calligraphiées. Aujourd’hui, avec le sms et le courriel, on n’est pas dans le recul, on est dans l’instant. Autant la lettre d’amour au 18e siècle est plus favorable à la durée, aux sentiments, autant le courriel, le texto, est plus favorable aux désirs, au plaisir, à l’instant. En plus, par le courriel, on peut se répondre du tac au tac. On retrouve donc la magie de l’échange, du dialogue.»

Côté BD, avec «Poussin», vous en êtes où?
«J’ai écrit le deuxième tome, mais il n’est pas encore dessiné. Donc je suis un peu en attente et frustré!»

Vous avez déjà commencé votre prochain roman?
«Oui, ce sera un petit livre, sur l’amour adolescent cette fois. Il devrait sortir en novembre.»

Christelle

lelixirdamourEn quelques lignes

Désormais séparés, Adam et Louise se lancent dans une relation épistolaire. Lui est psy à Paris. Elle, avocate à Montréal. Tout en évoquant les blessures du passé, ils discutent de leurs nouvelles aventures. L’occasion pour l’auteur de s’interroger à travers eux sur une question qui le taraudait: qu’arrive-t-il dans une histoire d’amour, quand le sentiment est toujours aussi fort, mais que le désir diminue? Et existe-t-il un moyen infaillible pour déclencher la passion, comme l’élixir qui unit jadis Tristan et Yseult? Adam pense l’avoir trouvé. Mais si c’était Louise qui, au final, détenait la solution? Après les 700 pages presque encyclopédiques de ses «perroquets de la place d’Arezzo», c’est cette fois au travers d’aphorismes qu’il aligne tout naturellement au fil des pages qu’Eric-Emmanuel Schmitt nous distille le secret pour faire rimer l’amour avec toujours.

«L’élixir d’amour», d’Eric-Emmanuel Schmitt, éditions Albin Michel, 162 pages, 16 €
Cote : 4/5

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