L’Iran des enfants de la Révolution

saharVotre livre est un roman. Mais vos personnages ont beaucoup en commun avec votre propre vie et celle de votre famille.
«Oui. Les chapitres qui se déroulent dans la prison surtout ont été inspirés de l’expérience de mes parents. Ils étaient tous les deux des activistes pendant la révolution et après. Ils ont tous les deux été arrêtés en 1983 alors que ma mère était enceinte de moi. Le premier chapitre, c’est sur ma naissance en prison. Et puis il y a aussi ce chapitre où un homme fait un bracelet avec des noyaux de dates. C’était le bracelet que mon père a fait pour moi et qu’il m’a donné quand il m’a vue pour la première fois. Je voulais surtout parler des enfants de révolutionnaires, persécutés à leur tour. Mais pour parler des enfants, je devais commencer par les parents, par ce qui s’est passé pour les parents après la révolution. Et aussi raconter comment la vie des enfants est bouleversée après ces événements.»

Et vous, auquel des personnages ressemblez-vous le plus?
«Je ne peux pas le dire parce que je suis dans tous les personnages. Quand j’écris la vie d’un personnage, j’imagine être cette personne. Peu importe si c’est un homme, un enfant. Donc je ne sais pas. J’écris un livre sur moi-même en fait!»

Vos parents étaient donc des activistes pendant la Révolution de 1979?
«Oui. Ils étaient des activistes. Ils ont été arrêtés. Ma mère est restée deux ans et demi en prison. Mon père quatre ans. Ils ont ensuite été libérés. Mais malheureusement, mon oncle, le petit frère de mon père, a été exécuté en 1988.»

Vos parents vous ont parlé de leur captivité?
«Oui. Ces histoires, ce n’était pas des secrets. On en parlait souvent, surtout quand on vivait en Iran, parce que mes parents,avaient connus presque tous leurs amis en prison. Nous faisions donc des dîners, des voyages ensemble. Et à certains moments, ils évoquaient leurs souvenirs. Mais quand j’ai voulu écrire ce livre, j’avais besoin de plus de détails, surtout pratiques. J’ai donc à nouveau questionné mes parents, par exemple pour savoir comment ma mère était habillée, etc. »

Cela n’a pas dû être facile à raconter. C’est très dur ce qu’ils ont vécu.
«Non, ce n’était pas facile du tout. Surtout parce que j’avais besoin de garder une certaine distance, ce qui était très difficile en sachant par exemple que ce personnage était inspiré de ma mère. Et en même temps, je voulais laisser aussi une certaine liberté aux personnages. Ils font ce qu’ils veulent.»

Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire ce livre?
«Je pense que j’étais depuis toujours obsédée par cette histoire. Mais je ne savais pas que c’était une obsession. À un certain point de ma vie, j’ai voulu me mettre à écrire. Je me suis dit que j’allais commencer avec une nouvelle pour voir. Un jour, alors que j’étais allée visiter mes parents –j’habite en Italie, eux aux États-Unis- j’ai revu le bracelet. J’ai demandé à mon père qu’elle était encore l’histoire derrière ce bracelet. J’ai trouvé que c’était une belle histoire à raconter. Je me suis rendu compte que chaque fois que je voulais écrire une histoire, j’en revenais à ce thème. Je me suis dit que c’était peut-être le moment d’écrire un roman.»

Comme votre personnage, ce sont vos grands-parents qui vous ont élevée pendant que vos parents étaient en prison?
«Oui. Mes grands-parents et ma tante.»

Qu’avez-vous ressenti en rencontrant votre maman pour la première fois après sa sortie de prison? C’était un peu une inconnue comme pour la petite fille du livre?
«Non, parce que moi, j’étais encore très petite et donc je ne m’en souviens pas. Mais j’imagine que pour plusieurs de ces enfants, surtout ceux qui étaient plus grands que moi, cela a dû être vraiment difficile de retrouver ses parents et se réadapter à eux. Et cela devait être encore plus difficile pour les parents.»

Pourquoi ce titre?
«Jacarandas parce que pour moi, c’est un arbre très symbolique. Il n’existe pas en Iran. C’est un arbre des tropiques, et l’Iran, surtout Téhéran, c’est un pays montagneux. Il fait trop froid. Mais pour moi, il avait une image utopique aussi: il représentait quelque chose que les Iraniens ont voulu mais jamais réalisé.»

À quel âge avez-vous quitté l’Iran?
«À 12 ans. On est parti aux États-Unis. Mes parents y vivent toujours.»

Vous êtes retournée en Iran récemment?
«Oui, en 2011. Mais je n’y suis pas retournée depuis la publication. J’ai décidé d’attendre un peu, pour voir comment les choses vont se développer.»

Vous n’avez pas eu de réactions depuis la publication de votre roman?
«Des Iraniens, oui, parce que j’ai fait des émissions de TV iraniennes, pas sur la TV publique, mais des chaînes satellites, très connues en Iran parce que les Iraniens ne regardent plus la télévision publique. J’ai reçu beaucoup de messages enthousiastes d’Iraniens, me disant merci d’avoir parlé de cela. Cela m’a fait très plaisir.»

Et des autorités iraniennes?
«Non, des autorités pas. Parce que je pense que maintenant, elles ont compris qu’en disant du mal de quelque chose, elles incitent justement les gens à le lire. Donc j’espère qu’elles vont en parler!»

Vos proches ont lu votre livre? Qu’en ont-ils pensé?
«Oui, ils l’ont lu. Ils étaient très fiers. J’ai écrit le livre en anglais. Mon père l’a traduit en persan. Après avoir lu mon livre, ma mère m’a dit qu’elle n’avait jamais imaginé les conséquences pour les enfants.»

Vous avez encore de la famille en Iran?
«Oui, la famille de mon père. Et beaucoup des amis. Donc j’aime beaucoup retourner en Iran parce que c’est un pays vraiment magnifique, très dynamique, très énergétique, très jeune. Chaque fois que je suis là-bas, je suis pleine d’énergie. Je veux faire quelque chose. Je ne sais pas quoi, mais je veux faire quelque chose.»

Aujourd’hui, la situation là-bas est un peu comme à l’époque de vos parents. Ce sont les enfants qui ont repris la relève et se sont rebellés pour dire leur désaccord?
«Oui, mais ce n’est pas exactement comme à l’époque de mes parents parce que mes parents voulaient faire la révolution. Ma génération, elle, ne veut pas faire la révolution. On ne peut pas faire la révolution tous les 30 ans. Ce n’est pas possible. La différence, c’est qu’ils veulent changer les choses, mais à travers les réformes. Politiquement et pas dans la rue.»

Contrairement à ce que l’on pense parfois, la révolution en 1979 n’était pas une révolution islamique.
«Non, j’insiste toujours sur le fait que c’était une révolution iranienne, pas une révolution islamique. Après la révolution, le pays est devenu une république islamique. Mais la révolution était voulue par tous. Tous les partis, toutes les pensées politiques ont participé à cette révolution. Mes parents étaient de gauche, mais il y en avait beaucoup d’autres.»

Comment pensez-vous que la situation actuelle va évoluer en Iran?
«J’espère que les choses vont changer à travers des réformes. Parce que je pense que le peuple iranien a beaucoup souffert. Politiquement, je pense que c’est un peuple très mature. Quand il y a une dictature dans un pays, il y a une absence de culture parce que les gens ne peuvent pas penser librement et tout cela. Mais en Iran, c’était le contraire. Pendant cette dictature, on a vu une explosion de culture, de cinéma, de peinture, de musique et tout cela. Et donc je pense que le régime est déjà battu culturellement. Ce qui veut dire qu’il est déjà fini. C’est seulement politiquement qu’on doit encore arriver au même point. Bien sûr, on a besoin de temps, je ne sais pas combien, mais les choses vont changer, lentement.»

Christelle

 

LES_JACARANDAS_DE_TEHERAN_couv_couv_directe_150En quelques lignes

Comme l’un de ses personnages, Sahar Delijani est née dans la prison d’Evin de Téhéran, peu après la révolution. Et comme d’autres enfants de prisonniers politiques à l’époque, elle sera confiée à des proches jusqu’à la libération de ses parents. Vingt ans après, cette génération porte toujours le poids du passé, alors que commence une nouvelle vague de protestations et de luttes politiques… C’est leur histoire que nous conte avec suspense et émotion cette jeune auteure. Avec elle, on suit le parcours de trois générations d’hommes, de femmes et d’enfants dans l’Iran de 1979 à nos jours. Un roman à la fois passionnant et bouleversant qui vous transporte dans ce pays que l’on découvre fort différent des images que nous en renvoie l’actualité.

«Les jacarandas de Téhéran», de Sahar Delijani, éditions Albin Michel, 336 pages, 19,50 € Cote: 4/5

 

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