Du Nain Jaune au Valet Noir

 

© Bertini

Fini les ‘Fanfan’ et l’Alexandre Jardin de «L’île des gauchers», un peu fou, toujours rieur, qu’on connaissait jusqu’alors. Cette fois, l’écrivain arbore un air grave pour nous parler de son dernier livre. Un livre qui, depuis sa parution, soulève la polémique. Il est vrai que l’auteur s’attaque à un lourd secret de famille. Dans «Des gens très bien», Alexandre Jardin règle ses comptes avec son grand-père Jean, dit «Le Nain Jaune», cassant en même temps le mythe de la famille fantasque, qu’il avait pourtant lui-même contribué à créer dans «Le roman des Jardin».

«15 ans après» actualisait «Fanfan». Cette fois, c’est au tour du «Roman des Jardin»?
«C’est vrai que je n’ai pas osé y aller franchement en écrivant ‘Le roman des Jardin’. Je n’étais pas prêt.»

Et qu’est-ce qui fait que vous êtes prêt désormais?
«La fin d’une psychanalyse. Et puis j’ai fait exprès de caler la sortie de ce livre avant d’avoir 46 ans, avant d’atteindre l’âge de la mort de mon père. Je voulais franchir cette étape de ma vie en ayant nettoyé, en ayant un rapport au réel non malade.»

Ce livre, vous le portiez en vous depuis longtemps?
«C’est plutôt la peur d’écrire ce livre était en moi depuis très longtemps. C’était comme un livre caché. C’était le livre que mon père n’était pas parvenu à écrire. C’était le livre que je savais irréversible, autant sur le plan familial que dans mon rapport avec la vie. Je savais qu’une fois qu’il serait publié, je ne pourrais plus jamais écrire les mêmes livres. Je savais que quelque chose d’énorme arriverait dans ma vie.»

Et aujourd’hui, après sa publication, comment vous sentez-vous?
«Quand vous sortez de la cécité, de l’aveuglement, et que vous le faites publiquement, en publiant un livre, c’est à la fois très souffrant et cela revitalise fantastiquement. J’ai l’impression de démarrer totalement une autre vie. Ce qui est exaltant, mais cela se fait dans la souffrance. Je crois que la plupart des gens qui lisaient mes romans ne pouvaient pas imaginer que j’étais associé à des choses pareilles, à des fidélités infectes. C’est tellement loin de mes livres.»

Vous vous sentez aujourd’hui comme quelqu’un de très bien?
«C’est un mot qui m’inquiète beaucoup. Parce qu’au fond, les gens qui m’inquiètent le plus, ce ne sont pas les fripouilles. Ce sont les gens très bien. Le jour où ils utilisent leur morale pour faire des choses épouvantables, c’est la fin du monde. Vous avez dans n’importe quelle société des fripouilles, mais ils ne sont pas dangereux. Tant que des gens très bien ne leur prêtent pas main-forte. Mon grand-père n’était pas une fripouille. C’était un type très bien. Il n’a pas été nécessaire d’être un monstre pour participer au pire. C’est là tout le problème. Il a participé au pire. Au fond, la morale ne protège pas. C’est même ce qui permet des horreurs. Ce sont des hommes qui ont fait des choix, glaçants et qui ont dézingués leurs propres descendants. Parce que lorsque vous commettez certaines transgressions, vous condamnez toute votre famille à entrer en cécité derrière. C’est ce qui est arrivé à ma famille. Pendant 70 ans. Parce que je suis à la troisième génération. Je suis simplement le premier qui ouvre la bouche.»

Et votre famille, comment a-t-elle réagi?
«Il y a ceux qui ont été élevés à Paris et qui m’ont évidement compris. Et tous ceux qui ont été élevés dans la mouvance de mon grand-père et de ma grand-mère en Suisse, dans cette Suisse qui a accueilli si généreusement les collaborateurs français. On appelait la Riviera vaudoise après la guerre Vichy-sur-Léman. Toux ceux-là sont extrêmement fidèles à la mémoire d’un grand-père collabo. Tous ceux-là m’insultent. L’irruption de la vérité est quelque chose d’atroce. Maintenant, je pense qu’il n’y a pas d’autres moyens que de traverser cette période houleuse pour, à un moment donné, retrouver une parole vivante. Mais vous ne pouvez pas demander aux gens, au moment où la vérité sort, d’être raisonnables.»

Vous ne voulez pas être enterré avec votre père et votre grand-père dites-vous.
«J’ai fait un choix. Je crois que vous avez le choix dans la vie entre être fidèle à ceux qui vous ont précédés ou à vos enfants. J’ai choisi mes enfants.»

Mais cela ne vous empêche pas de dédicacer votre livre à votre père.
«Oui, parce que je trouve que c’est un enfant. Il n’est jamais parvenu à devenir adulte.»

A la place de votre grand-père, vous pensez que vous auriez agi autrement?
«C’est totalement impossible de répondre. Je ne sais pas ce que j’aurais fait, mais je sais ce que l’on peut faire aujourd’hui de son regard. On n’est nullement obligé de rester fidèle à cette mémoire infecte.»

Ce livre doit être classé comme un roman ou une biographie?
«J’ai volontairement évité de mettre un mot sur la couverture. Ce n’est ni une biographie, puisque c’est mon histoire et pas celle de mon grand-père. Ce n’est pas un livre d’histoire. Ce n’est pas un roman. Je ne sais pas bien ce que c’est, mais c’est un livre qui était vital pour moi.»

Dans ce livre, vous vous faites en quelque sorte l’avocat du diable de votre famille et plus particulièrement de votre grand-père. Pourtant, vous le dites vous-mêmes, aucun écrit dans les archives de l’Etat n’appuie la thèse que le Nain Jaune était au courant.
«C’est un débat extrêmement pervers qui a eu lieu sur la question des preuves. Ceux qui disent que l’on peut être le directeur de cabinet du chef du gouvernement, le jour du Vel’d’Hiv, et n’avoir rien vu, rien entendu et rien fait, pratique la cécité à très haut niveau. Ceux-là disent que pour incriminer quelqu’un il faut avoir une preuve, un document de papier. Ceux-là ignorent totalement le fonctionnement réel du pouvoir en France. Lorsque vous discutez avec des gens qui ont l’expérience du pouvoir, au sein de l’Etat français, ils sont stupéfaits qu’il y ait pu y avoir une polémique. C’est aussi absurde que de dire que Claude Guéant, l’actuel bras droit de Sarkozy, ne serait pas au courant de ce que fait Sarko. C’est de l’ordre du haut délire. Mais cela a une fonction protectrice pour tous ceux qui veulent continuer à croire que les gens très bien n’ont rien vu, rien fait et ne sont responsables de rien. C’est cela qui a eu lieu à travers ce débat.»

Comment expliquez-vous que les historiens ne se soient pas penchés sur le «cas» du Nain Jaune avant?
«D’abord, il y a historien et historien. Crémieux-Brilhac, qui est quand même la référence de l’historiographie de la France libre, a très clairement pris parti dans une interview donnée à ‘L’Est Républicain’ et intitulée ‘Jean Jardin forcément savait’. Mais il est exact que les archives du cabinet Laval ont été nettoyées et ont disparu des archives nationales. Il est également exact qu’il n’y a pas de traces de la correspondance entre le cabinet Laval et le Commissariat général aux questions juives. Or, il est mathématiquement impossible qu’il n’y ait eu aucun contact pendant un an et demi. Tout cela a évidemment été nettoyé. J’ai interrogé un ami qui a été directeur de cabinet d’un chef de gouvernement. Je lui ai montré la lettre que m’ont envoyé les archives nationales. Je lui ai demandé comment il interprétait la disparition des cartons. Il m’a dit que cela sentait la mort. Cela sent l’homme qui a tellement peur des comptes qu’il devra rendre un jour qu’il fait disparaître tout ce qu’il peut.»

Après ces révélations, doit-on s’attendre à d’autres genres de romans de votre part? Votre style va changer?
«Il sera radicalement différent.»

Plus de «Fanfan», plus de «Zèbre»?
«Je ne renie pas du tout ces livres. J’en ai eu besoin. Ce sont des étapes qui ont été nécessaires pour moi. Mais chez moi, le rapport au réel n’est plus malade. Cela m’intéresse. La vie matérielle m’intéresse. La vie avec une femme, dans ce que cela signifie de concret, de quotidien, m’intéresse. Tout ce qui se passe en réalité dans la vie depuis maintenant cinq ans a commencé à me passionner véritablement. Donc cela donnera une tout autre littérature. Je n’irai plus sur ‘L’île des gauchers’!»

Christelle

En quelques lignes
Dans «Des gens très bien», Alexandre Jardin se penche sur le côté obscur de son grand-père, Jean Jardin, dit «Le Nain Jaune». Il refuse de croire en effet que ce grand-père, directeur de cabinet de Pierre Laval de mai 1942 à octobre 1943, et donc au cœur du pouvoir collaborateur, n’ait pas été au courant, entre autres, de la rafle du Vél d’Hiv, à la mi-juillet 1942, considérée comme la plus grande arrestation massive de Juifs réalisée en France pendant la Seconde guerre mondiale. «Ce livre aurait pu s’appeler ‘fini de rire’, écrit Alexandre Jardin. «C’est le carnet de bord de ma lente lucidité.» Il y raconte comment, vers 17 ans, il a commencé à s’interroger sur le rôle tenu par son grand-père et les chemins qui conduisent quelqu’un de bien à participer à l’horreur. Loin de ses romans habituels un brin loufoques, le dernier livre d’Alexandre Jardin détricote donc la légende d’une famille d’originaux, entamée avec «Le Nain Jaune» publié par son père et poursuivie par l’auteur lui-même dans «Le Zubial» puis «Le roman des Jardin». Un roman qui marquera indubitablement un tournant dans la carrière de l’auteur.

«Des gens très bien», d’Alexandre Jardin, éditions Grasset, 304 pages, 18 €

Cote: 3/5

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s