Un roman sur fond de génocide

Comme pour son premier roman «KarmAfrica», Joël Schuermans s’inspire de son expérience de sous-officier dans les para-commandos belges pour écrire. Après la Somalie, son dernier livre a pour cadre le Rwanda durant le génocide de 1994.

Comment de para-commando devient-on écrivain?

«C’est un long chemin ! Je n’ai plus été para. Je ne sais pas très bien comment cela s’est passé. Peut-être que cela s’explique dans le fait d’un grave accident qui m’a empêché d’exercer toute activité pendant plus d’un an, en 1996. Cela m’a permis de réfléchir à ce qu’était la vie, la mienne, et par extension ce que j’en faisais, mon métier de soldat. C’est ainsi que je suis revenu pour la première fois de ma vie sur cet épisode rwandais, qui avait eu lieu deux ans plus tôt. Je me suis demandé ce que j’avais été faire là-bas, pourquoi, et pourquoi je suis comme cela. Et la conclusion de cela, cela a été que le métier de soldat n’était plus fait pour moi. J’ai donc quitté l’armée, emportant un sérieux malaise avec moi. Il a donc fallu en faire quelque chose quand même. J’ai cherché. J’ai beaucoup voyagé, j’ai vu des choses, monté des projets qui m’ont amené à me poser de nouvelles questions. Un recul par rapport à la société. C’est ce qui explique que j’ai fait le choix à un moment de devenir berger un moment, bucheron… Toujours pour repartir plus près de la nature que l’humain, toujours pour essayer de réfléchir à ce qui s’était passé dans ma vie. Et puis à un moment, l’envie, avec la grossesse de mon ex-femme et la naissance de mon fils, envisager sa naissance, son enfance, et me dire comment je vais réagir quand il va me demander qu’est-ce que tu as fait de ta vie papa ? Les soldats, la guerre, c’est quoi ? Pourquoi t’as fait ça ?. Prendre des notes sur des choses que je me disais qu’il serait peut-être bien de lui dire. Et puis finalement, d’écrire une histoire, en pensant que cela pourrait peut-être servir de base de discussion avec lui. Puis cette histoire s’est étoffée. Cela a donné mon premier roman. Et puis de me rendre compte en fait que l’écriture était quelque chose qui me convenait bien. D’où le deuxième, puis le troisième… »

Dans vos deux romans, l’un des thèmes que l’on retrouve est comment vivre quand on a connu l’horreur humaine.

«Les deux thématique qui m’intéressent énormément sont la folie humaine, côtoyée à chaque fois, dans le premier et le deuxième de mes livres, et la difficulté du rapport de l’homme à la femme et inversement, du rapport de couple. Ce sont deux thèmes assez récurrents dans mon existence et que je trouve exploitables à l’infini.»

Vous mettez beaucoup de vous-même dans vos livres ?

«Ce roman-ci est particulièrement personnel, oui. »

Vos personnages naissent comment ?

«Simon, c’est une projection. C’est une emphase de ce que j’aurais pu devenir si j’avais vécu tout ce que lui a vécu. J’ai pris certains événements qui chaque fois représentent comme une braise. On souffle dessus et on voit ce que peuvent donner les événements qui arrivent dans sa vie. Chaque fois au départ, il peut y avoir quelque chose de personnel. Pour une autre partie des personnages, c’est purement fictif. Dans ce roman-ci par exemple, Fortunée, c’est une chimère, un amour idéal, rêvé. Et Simon court après. Et cela, je crois que cela nous caractérise tous, de courir ou d’attendre, en fonction de qui nous sommes au départ, l’amour idéal. »

Comment qualifieriez-vous votre roman ?

«C’est autant une histoire d’amour ou des histoires d’amour ou l’histoire d’amour des femmes d’un homme puisque Simon aime les femmes et cherche à être aimé par elles, certainement pas de la bonne manière, mais il cherche. Et c’est aussi une histoire de guerre. Mais dans les deux cas, globalement, on peut dire que c’est une histoire d’humain puisque cela les caractérise principalement.»

A côté de l’histoire de Simon, on découvre tout le manque de préparation des soldats belges, le cafouillage de l’ONU…

«Bien qu’il s’agisse d’un roman plutôt qu’un récit, l’idée était de rendre une vision à plat, puissante et fidèle de ce qui s’est passé, même si cela ne représente qu’un certain homme. Dans ce cadre là, il était impossible d’éviter d’aborder l’impréparation des soldats, et le cafouillage et l’abandon de l’ONU des victimes, tutsis et hutus. C’était impossible de ne pas en parler. »

Vous êtes déjà retourné au Rwanda depuis ?

«Non, mais j’y retourne bientôt. Cela ne m’étais jamais passé par l’esprit, jusqu’à la sortie du livre…»

La part d’inhumanité de l’homme est grande?

«Assurément. Au moins aussi grande que l’autre, sa part d’humanité. Simplement, cette inhumanité est mieux gérée je pense du fait d’avoir beaucoup de confort et des qualités intellectuelles.»

Vous aimez bien les fins inattendues pour vos romans…

«C’est vrai que j’aime les histoires où l’on peut surprendre le lecteur. J’aime que le lecteur se construise la fin, parce qu’en temps que lecteur, je fais cela aussi. Et j’aime en ce sens de décevoir le lecteur en quelque sorte, que la fin soit toute autre que celle qu’il s’était imaginé… »

Vous avez entamé l’écriture d’un nouveau roman?

«Oui. Mais ce sera complètement différent. Ma crainte après ceci est de la difficulté de pouvoir écrire quelque chose d’aussi personnel et d’aussi fort. Il faut je pense que je m’astreigne à quitter le connu. Je n’ai pas non plus envie d’être catalogué là-dedans. Donc le prochain sera quelque chose de totalement différent, une histoire d’amour, déjà très avancée dans l’écriture. Je me suis imposé des contraintes littéraires pour me forcer à faire quelque chose de complètement différent. Par exemple, qu’il n’y ait pas de dialogues dans le texte. Que le texte soit écrit au présent et non plus au passé simple comme le dernier. Et surtout, le protagoniste principal, car on ne peut pas toujours parler de héros ou anti héros, ne soit pas militaire ou ancien militaire. Mais comme toutes les histoires d’amour et toutes les histoires je pense que j’écrirai, ce sera toujours basé sur la complexité des rapports amoureux, et cette part de folie latente. Car je me plais toujours à imaginer qu’avant qu’un fou soit diagnostiqué fou, la minute qui précède, il est encore normal, là avec nous. J’aime beaucoup cette idée, d’un point de vue romanesque. Donc ce sera une histoire d’amour, mais assurément comme elles le sont toutes : compliquées!»

Christelle

 En quelques lignes

Simon est un de ces anciens paras qui se trouvait à Kigali la nuit du 6 avril, lorsque l’horreur absolue commença. Traumatisé, il quitte l’armée, sombre dans la dépression. L’histoire, qui commence douze ans plus tard, le soir du nouvel an, est construite sous forme de flash-back, alors que Simon vient de quitter sa femme, cette fois définitivement. Il décide de retourner au Rwanda, sur les traces de deux jeunes femmes qu’il a aimé. Fortunée, la belle Tutsie. Et Chiara, l’exubérante humanitaire d’UNICEF. Mais si ce roman est l’occasion de découvrir les premières heures du massacre, le manque de préparation des militaires belges et les tergiversations de l’ONU racontées par un ancien para, c’est aussi une histoire prenante, celle d’un homme dévasté, complètement à bout. En qui il ne persiste qu’un fragment d’inhumanité.

«Mais ce qui persiste en moi est ce fragment d’inhumanité…», de Joel Schuermans, éditions Memory Press, 294 pages, 19 €       

Cote: 4/5 

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Une réaction sur “Un roman sur fond de génocide

  1. L’auteur nous plonge dans une partie de l’Histoire qui a ravagé le Rwanda, bien documenté le roman est poignant de vérités à de nombreuses occasions: la responsabilité ou non de l’ONU, la mal préparation des jeunes soldats face à de pareils massacres et puis il nous attendrit avec ses histoires d’amour et nous tient en haleine avec les différents come backs. On a l’impression qu’il veut nous faire comprendre ou prendre conscience que comme le chantait Françoise Hardy: »…il n’y a pas d’amour heureux… » J’attends le 3ème livre avec impatience…Au plaisir de vous relire M Schuermans 😉

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