En Italie, il n’y a que de vrais hommes

Mussolini n’a jamais jugé nécessaire d’édicter de loi à l’encontre des homosexuels puisqu’«en Italie, il n’y a que de vrais hommes», disait-il. Pourtant, le sort des homosexuels fut fort peu enviable à l’époque fasciste. Arrêtés arbitrairement, ils étaient exilés et condamnés au confinement sur une petite île de l’Adriatique, San Domino. Le silence fut une arme redoutable. Sous la forme d’un témoignage, l’album signé Luca de Santis (scénario) et Sara Colaone (dessin) lève un coin du voile sur la persécution des homosexuels de l’époque. Un sujet peu étudié et quasiment passé sous silence par les politiques et les médias, en Italie et ailleurs.

D’où vient l’idée de ce roman graphique?

Sara Colaone: «Luca a été intrigué par une interview publiée en 2001 dans une revue italienne de culture gay. L’article donnait la parole à Giuseppe B. condamné au confinement sur l’île de San Domino en 1939 pour «crime contre la race». Luca s’est demandé pourquoi personne n’avait jamais parlé de cette histoire. Il a mené sa petite enquête et a découvert qu’il n’existait pas le moindre livre, ni la moindre étude. Aucun chercheur ne s’était penché sur ce fait historique.»

Comment expliquer cette discrétion sur le sujet?

Sara Colaone: «Tous les documents sont conservés dans les archives d’Etat et sont codés. Un code associé aux dossiers judiciaires indique qu’il s’agit de documents relatifs aux homosexuels qui ont été confinés pendant la période fasciste. Personne n’a fait le rapprochement avant la seconde moitié des années 1980. En Italie, aucune loi contre les homosexuels n’a été édictée. Chaque préfet de police agissait individuellement et arrêtait les homosexuels sous un motif fictif.»

Avez-vous rencontré Giuseppe B.?

Sara Colaone: «Non, il est décédé aujourd’hui. Tous les protagonistes qui ont vécu les événements sont fort âgés. Beaucoup ont disparu. Il y avait une certaine urgence à mener à bien ce projet. Ceux qui sont encore vivants n’acceptent pas les interviews. Ils n’ont pas envie de revivre et de ressasser tous ces mauvais souvenirs. Nous avons donc travaillé sur des interviews vidéos et écrites déjà existantes.»

Les hommes qui ont subi cette injustice n’ont-ils pas ressenti le besoin de dénoncer ce qu’ils ont vécu?

Sara Colaone: «Contrairement aux autres victimes du fascisme et celles du nazisme, les homosexuels d’Italie n’ont pas eu la possibilité de raconter leur histoire. Leur histoire a été ensablée, cachée. Etant donné qu’il n’existait aucune législation contre les homosexuels, ces derniers n’ont pas pu après la guerre demander des dommages et intérêts. Ils n’avaient aucun recours législatif. La plupart n’aspiraient d’ailleurs qu’à une chose à leur retour: retrouver une vie normale, sans éclat. Lors du confinement, les familles avaient subi une telle honte terrible par rapport à l’homosexualité de leur fils ou de leur frère.»

L’Italie a-t-elle fait son mea culpa?

Sara Colaone: «Non. On ne parle du sort réservé aux homosexuels à l’époque fasciste que depuis fort récemment. Il y a eu quelques articles et la bande dessinée parue en Italie (et en italien) en 2008. Avant cela, il y avait aussi eu le film d’Ettore Scola, «Une journée particulière». Mais il n’y a pas eu d’intérêt politique pour le sujet. Pas encore!»

Luca de Santis: «Berlusconi a eu cette phrase terrible: «Durant la période fasciste, on envoyait les homosexuels en vacances». Evocateur…»

On parle bien de confinement et non de déportation…

Lucas de Santis: «Oui. Il y avait deux types de confinement : celui des prisonniers politiques et celui des prisonniers homosexuels. Les premiers étaient autorisés à avoir une maison ou un appartement. Ils disposaient d’une pension de 10 lires par jour et pouvaient travailler et se regrouper entre eux. Les seconds avaient moins de chance. La pension attribuée aux homosexuels n’était que de 5 lires. Ils vivaient dans de grands dortoirs et ne pouvaient avoir de logement particulier. Il leur était interdit de travailler et de se regrouper. Leur confinement était encore plus strict.»

Anne-Sophie

«En Italie, il n’y a que de vrais hommes. Un roman graphique sur le confinement des homosexuels à l’époque fasciste», de Luca de Santis et Sara Colaone, éditions Dargaud, 175 pages, 15,50 €

Cote : 3/5

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