Une touche de surréalisme à la belge

 

© Charlotte Collin

Une femme qui pêche des poissons dans le gazon, un cardiaque qu’on réanime à grands coups de sacs de frites et les rhinocéros qui volent en deltaplane… Le premier roman de Christophe Ghislain est teinté d’un accent surréaliste bien de chez nous.

 

Sortir un premier roman et qui plus est pour la rentrée littéraire, qu’est-ce que cela fait?
«Beaucoup de bien! Cela a été beaucoup d’attente, en particulier entre le moment où je l’ai envoyé et aujourd’hui. Donc cela fait plaisir, c’est plein de nouvelles sensations. Maintenant j’attends de voir!»

Comment vous en est venue l’idée?
«Je l’ai eue pendant mes études de cinéma. On devait imaginer pas mal de projets pour en venir à les mettre en scène et les filmer. C’est à ce moment-là que m’est venue l’ébauche de l’idée du rhinocéros qui a pas mal évolué par la suite. Après cela, l’idée a mûri. Puis quand j’ai eu fini mes études, je me suis attelé à l’écriture du roman.»

C’est un roman très visuel. Pourquoi en avoir fait un livre justement en non un scénario, vu vos études?
«La première image qui m’est venue, c’est celle de l’accident de voiture avec le rhinocéros. À partir de là, deux trois petites idées ont suivi. Mais je me suis rapidement rendu compte qu’en faire un film serait difficile. Et puis, pendant mes études, on avait aussi pas mal de cours d’écriture de scénarios, et j’y ai pris goût. C’est devenu une sorte d’évidence.»

Maintenant que le livre est écrit, il pourrait malgré tout être adapté et devenir un film?
«Je n’en sais rien. On me pose beaucoup la question, vu mon parcours. Cela me ferait plaisir. Quand à ma participation, je ne sais pas.»

Le personnage de Gibraltar est arrivé tôt?
«Gibraltar est arrivé dans les prémices de la construction du projet. C’est d’abord parti de lui et de son histoire. L’Esquimau et Emma sont venus ensuite. Ils faisaient partie de l’histoire dès le départ, mais l’idée d’en faire aussi des narrateurs est venue après.»

Certaines images, dont celle du rhinocéros, peuvent paraître un peu surréalistes. C’est votre côté belge?
«Peut-être bien! Je n’écris pas pour revendiquer un quelconque patrimoine culturel, mais on est tous un peu déterminé par l’endroit où l’on vit. Donc j’imagine qu’il doit y avoir un côté belge!»

Vous avez déjà une idée pour votre prochain roman?
«Il est en cours d’écriture, donc c’est même plus qu’une idée! Mais c’est encore trop tôt pour en parler…»

Christelle Dyon

EN QUELQUES LIGNES
«La colère du rhinocéros» raconte l’histoire de Gibraltar qui a quitté son village natal il y a 17 ans. Aujourd’hui, il est de retour pour tenter de retrouver son père. Mais il se rend compte rapidement qu’il n’est pas le bienvenu dans ce bled. Il faut dire qu’arriver à bord d’un corbillard transportant dans le coffre un macchabée qui plus est volé n’était peut-être pas le meilleur moyen de faire son entrée dans ce village aux habitants plutôt hostiles aux excentricités. À peine arrivé dans ce décor désertique qu’il percute un rhinocéros. Et tandis que Gibraltar entreprend de reconstruire pierre par pierre le phare érigé par son père au beau milieu de son pré, son passé enfoui refait petit à petit surface. Un passé qui se construit pièce par pièce, raconté à tour de rôle par Gibraltar bien sûr, mais aussi la ravissante Emma et l’énigmatique Esquimau. Entre une femme qui pêche des poissons dans le gazon, un cardiaque qu’on réanime à grands coups de sacs de frites et les rhinocéros qui volent en deltaplane, le livre est certes à déconseiller aux esprits trop rationnels. Mais ce récit fantaisiste décrit pourtant avec beaucoup d’humour la quête du père et les méandres de vies ruinées. Une touche d’originalité incontestablement pour cette rentrée!

«La colère du rhinocéros», de Christophe Ghislain, éditions Belfond, 336 pages, 19,50 €

Cote: 3/5

La Belgique, version féministe

© Jeremy Stigter

Après deux recueils de nouvelles couronnés par de nombreux prix, l’auteur belge Bernard Quiriny nous livre un premier roman qui risque fort bien de vous donner envie de fuir la Belgique au plus vite! Pas qu’il y soit question de querelles communautaires (ce qui, finalement, semble de la gnognote par rapport à ce que l’esprit inventif de l’auteur est capable de nous concocter). Il a en effet imaginé une Belgique théâtre d’une révolution inédite, d’inspiration prétendument féministe.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de passer au roman?
«Le sujet détermine la forme. Les nouvelles que j’avais écrites étaient des histoires fantastiques et le fantastique se coule naturellement dans le moule de la nouvelle. Donc du coup, les histoires que j’écrivais avant étant des histoires fantastiques, elles sont devenues des nouvelles. Celle-ci n’étant pas une, cela aurait été beaucoup trop court d’en faire une nouvelle. Je n’ai donc pas voulu faire un roman, j’ai voulu parler d’un sujet qui nécessitait qu’on en fasse un roman.»

Comment vous est venue l’idée de ce livre?
«Cela faisait longtemps que je voulais parler des régimes totalitaires au 20e siècle, un sujet qui m’a toujours intéressé. Mais je ne voulais pas écrire un roman historique. Il fallait donc que je prenne la chose d’une manière un peu décalée. C’est pourquoi j’ai tout translaté par l’absurde. Au lieu d’avoir un gros état totalitaire, moi j’en ai créé un tout petit situé juste à côté. Et au lieu que ce soient des bolcheviks ou des maoïstes, ce sont des féministes. Cela aurait pu être n’importe quoi d’autre. Cela aurait marché aussi.»

Pour créer cet état féministe totalitaire, vous vous êtes inspiré d’un pays en particulier?
«Il ressemble beaucoup à la Corée du Nord fatalement parce que c’est le seul Etat totalitaire qui nous reste. C’est en tout cas le seul vrai Etat totalitaire à l’ancienne. C’est un peu le conservatoire du totalitarisme, il faut en prendre soin! Mais si la Corée du Nord est un des modèles, on peut aussi penser à la Chine pendant la révolution culturelle, au Cambodge quand les Khmers rouges ont pris le pouvoir. Ils sont tous un peu dedans.»

L’histoire se passe en Belgique. Pas question pourtant de frontière linguistique, mais plutôt d’une séparation des genres.
«Cela aurait pu marcher avec n’importe quel pays. Mais il fallait que cela se passe près de Paris puisque je mettais en scène des intellectuels français. La Chine et l’URSS, on pouvait en dire n’importe quoi parce que c’était très loin. Personne n’allait aller vérifier. Par contre, si c’est de l’autre côté de la frontière française, cela devient beaucoup plus amusant. J’aurais pu du coup choisir aussi la Suisse, l’Espagne ou Monaco. Mais comme je suis Belge, cela me paraissait plus marrant de faire cela en Belgique.»

Vous trouviez que la situation n’était pas assez compliquée comme cela?
«Non! C’est vrai qu’il y avait aussi le fait que la Belgique semble apprécier les solutions politiques étranges. »

Êtes-vous féministe?
«Ni plus ni moins que la moyenne des gens. Je ne suis pas aussi féministe et aussi fanatique que les féministes du roman.»

Christelle

En quelques lignes
Pour son premier roman, Bernard Quiriny imagine une Belgique devenue un régime totalitaire, sorte d’apartheid excluant les hommes de toute vie sociale, quand ils ne sont pas tout bonnement castrés! L’histoire est un récit croisé, raconté tantôt par un groupe d’intellectuels français «féministes», tantôt par une sujette du régime, Astrid. Premiers étrangers à qui ce pays ouvre ses portes depuis des années, le groupe de Français se laisse aveuglément guider par des brigadières soucieuses de leur donner une image positive du pays. De son côté, Astrid livre à son journal sa vie dans cet Empire. Résultat: un premier roman à la fois terrifiant et drôle, enivrant et affolant.

«Les assoiffées» de Bernard Quiriny, éditions du Seuil, 396 pages, 21 €

Cote: 5/5

Erotisme et sensualité

© Marc MELKI/ Opale/ Robbert Laffont

Le titre du dernier roman du Belge Xavier Deutsch tient ses promesses: il s’agit en effet d’ « une belle histoire d’amour qui finit bien ». Mais rien de cucul pour autant… même si sexe et fantasmes ne manquent pas à l’histoire!

Le titre de votre dernier roman est prometteur!
«Non seulement il est prometteur, mais il tient ses promesses! Il n’y a pas d’astuce d’auteur!»

Vous croyez donc à l’amour qui finit bien?
«Oui. En même temps, il y a une ambiguïté: est-ce l’histoire ou l’amour qui finit bien? (rires) Donc l’histoire finit bien. Le roman se termine par deux personnes qui s’aiment de manière harmonieuse. Et j’y crois! J’espère bien: je me suis marié récemment! On est dans une époque un peu cynique. On a l’impression qu’on ne croit plus en grand-chose. On ne croit plus en la Belgique, ni dans l’économie de marché. Et on n’est même pas sûr que la planète va rester en bonne santé durant des siècles. Alors j’aime bien croire qu’il y a une série de cartes qu’on possède entre nos mains. Une histoire d’amour, cela se construit. Et donc oui, j’en vois autour de moi de belles histoires qui se poursuivent bien!»

Plus qu’une histoire d’amour, c’est aussi une belle histoire d’amitié.
«Oui, tout y passe! (rires) Les trois grands amis d’adolescence continuent de se voir. L’amitié, c’est un sentiment qui peut durer toute une vie. Et donc oui. On a trois personnages qui sont amis. Et au sein de ce contexte, on a en effet une histoire d’amour qui émerge avec toutes les chances de durer le plus longtemps possible.»

Comment est née l’idée de ce livre?
«Le départ du roman, c’était son titre. C’est mon trentième roman et je n’avais encore jamais écrit d’histoire d’amour jusque-là! Mon univers est assez masculin. C’est un univers peuplé de camions, de carabines, de chevaux, de sentiers et de forêts profondes. Et puis j’ai vraiment eu envie d’écrire une belle histoire d’amour qui finit bien, et j’ai trouvé que c’était un bon titre. Les choses sont ensuite venues se mettre en place de façon assez naturelle. Je me suis beaucoup amusé en l’écrivant! Je le referai!»

Vous vous êtes inspirés de personnes que vous connaissez pour créer ces personnages?
«Non, jamais. Quand on s’appuie sur des personnes qu’on connaît vraiment, on empêche le roman de s’épanouir en liberté. Si j’y mets mon voisin ou mon beau-frère par exemple, leur personnage ne peut pas devenir méchant, ni pervers. Il ne peut pas non plus lui arriver des crasses. Parce que quand le roman sera paru, je risque d’avoir mon voisin ou mon beau-frère sur le dos. Donc pour qu’un roman s’épanouisse en liberté, il faut inventer les personnages qui n’ont pas de lien avec ma vie réelle. A partir de ce moment-là, toutes les péripéties deviennent possibles!»

C’est un récit d’une grande sensualité. Où avez-vous puisé votre inspiration?
«Je pense que la sensualité est liée à l’amour. Vous avez certes des amours religieuses, un amour qui peut être extrêmement désincarné, mystique. Mais l’amour humain, il s’incarne. Il passe par un corps. Et le corps a des sensations, des sentiments, des émotions. C’est inséparable. Achille, Zoé et Paul ont tous les trois une certaine attirance pour la sensualité, l’érotisme et ils combinent des jeux. C’est leur truc! Ils aiment cela, au point, de temps en temps de se brûler les doigts. Mais ils jouissent de s’être rencontrés autour de cela. Alors imaginer des tas de combinaisons, cela leur plaît beaucoup. Et donc la sensualité, l’érotisme, sont présents au cœur de leur vie, de leur relation à tous les trois, et au cœur de l’amour que le roman raconte.»

Christelle

En quelques lignes
Paul est architecte. Achille un jeune rentier. Quant à Zoé, après avoir posé nue durant ses études de lettres, elle a épousé un mari jaloux. Trois amis, liés par une passion de la griserie, un attachement à la volupté. Et aujourd’hui, l’un d’eux raconte leur belle amitié, leurs jeux… Sans oublier bien sûr une belle histoire d’amour. D’un genre différent des précédents romans de l’auteur, le petit dernier du belge Xavier Deutsch est indéniablement l’un des coups de cœur de cette rentrée.

«Une belle histoire d’amour qui finit bien », de Xavier Deutsch, éditions Robert Laffont, 176 pages, 16 €

Cote: 4/5

Sabotage boulimique

© Sarah Moon

Amélie Nothomb se retrouve en quelque sorte l’héroïne de son dernier roman. Il ne s’agit pourtant pas d’une autobiographie, mais plutôt d’une auto-fiction dans laquelle la plus célèbre des écrivains belges s’invente une correspondance avec un soldat américain obèse basé en Irak.

Quelle part d’autobiographie avez-vous mis dans votre dernier roman?
«En tout cas pas Melvin Mapple, qui est une fiction. Je n’ai jamais eu aucune forme de correspondance avec un militaire américain basé en Irak, et je le regrette! J’aurais trouvé cela très intéressant. Ce qui est vrai, c’est le reste: mon mode de vie, la correspondance,… »

Votre rapport au courrier que vous décrivez est authentique?
«100% authentique!»

Vous recevez combien de lettres par jour?
«Je préfère ne pas les compter, cela me déprimerait!»

A quoi ressemblent la plupart des courriers que vous recevez?
«Ce qui est formidable, c’est qu’il n’y a vraiment pas de lettre type. Aucune ne se ressemble! Il y a de tout: cela va de la jeune fille adolescente qui est très mal à l’aise et à besoin d’être réconfortée au vieux monsieur très cultivé qui veut parler littérature, au jeune homme étudiant qui a des vues extrêmement profondes sur le monde. Cela va vraiment dans toutes les directions, c’est extraordinaire.»

Comment vous est venue l’idée du  livre?
«Elle m’est venue d’un article de journal. J’étais aux Etats-Unis pour la promotion de ‘Ni d’Eve ni d’Adam’. Dans la chambre d’hôtel, à Philadelphie, je vois le journal américain, dont l’un des titres était ‘Epidémie d’obésité dans l’armée américaine basée en Irak’. Je n’en ai pas su davantage. Je n’ai pas su pourquoi il y avait tant d’obèses dans l’armée américaine en Irak. Cela m’a profondément intriguée. Je me suis demandé quel pouvait être le rapport entre le fait d’être un soldat basé en Irak et le fait de devenir obèse. J’ai écrit ce livre entre autre pour tenter d’élucider ce mystère.»

Ce que vous racontez sur ces soldats et ce syndrome est véridique?
«Les chiffres sont tout à fait véridiques. Quant aux symptômes eux-mêmes, je n’ai pas d’autre explication que celle-ci. A mon avis, c’est forcément psychologique, cela ne peut pas être autre chose que cela.»

Après «Biographie de la faim», c’est un autre rapport problématique à la nourriture que vous abordez donc ici, la boulimie.
«Oui. Les problèmes alimentaires occupent une certaine place dans mes livres. Déjà ‘Hygiène de l’assassin’, le personnage avait une alimentation complètement délirante! C’est vrai qu’ayant moi-même souffert de problèmes alimentaires dans mon adolescence, j’y suis très sensible. Il y a des tas de gens qui ont des problèmes alimentaires aujourd’hui. Il y a bien sûr l’anorexie et la boulimie qui font des ravages, mais pas seulement. Je trouve cela très intéressant parce que c’est révélateur de toutes nos souffrances et de toutes nos névroses. Je comprends qu’on puisse avoir des problèmes avec son alimentation. Ce n’est pas évident de se nourrir.»

Vous dialoguez souvent avec vos personnages?
«Dans ma tête énormément! Déjà pendant l’écriture du livre, mais même quand le livre est fini, je continue à être peuplée de tous ces personnages, y compris Melvin Mapple. J’aime beaucoup Melvin Mapple. Je n’ai pas eu l’impression de l’inventer. A peine je lui avais donné la parole dans mon imagination, tout de suite il s’est mis à me raconter des tas de choses. Je suis très sensible à cet individu et je pense que nous resterons amis lui et moi!»

Melvin compare vos 66 manuscrits, votre œuvre, à son tas de graisse. Ce n’est quand même pas très flatteur!
«On peut considérer que là, il a poussé le bouchon un peu loin!»

Vous dites être épistolière depuis plus longtemps que vous êtes écrivain. L’angoisse de la page banche vous ne l’avez connue que petite fille, lorsqu’on vous obligeait à écrire régulièrement à votre grand-père. Depuis vous ne l’avez plus rencontrée?
«Je ne l’ai plus jamais eu. J’en ai énormément souffert de six à onze ans, mais depuis plus.»

Vous berne-t-on facilement?
«Très facilement. Je suis extrêmement crédule. Rien ne me paraît invraisemblable. Si on me dit que des extraterrestres ont débarqué dans mon jardin ce matin, je cède tout de suite à la pensée que c’est certainement possible.»

L’envie de vous faire passer pour quelqu’un d’autre vous prend elle souvent?
«Je crois que c’est un fantasme d’enfant. Quand j’étais petite, j’avais tout le temps envie de me déguiser. En chevalier, en justicier… Maintenant, c’est un peu plus difficile. Quand on est adulte, on n’a pas trop le droit de se déguiser. Mais à mon échelle, c’est quand même ce que je fais à travers mes livres, en donnant naissance à mes personnages.»

Une forme de vie est tirée à 220.000 exemplaires soit 20.000 de plus que l’an dernier. Cela vous fait quoi?
«C’est très impressionnant.»

Cette année, la photo de votre livre est signée Sarah Moon. Comment s’est effectué le choix?
« Ce n’est pas moi qui l’ai effectué, ce sont les éditions Albin Michel. Mais j’ai été extrêmement flattée de leur choix.»

Les auteurs que vous allez lire vous pour cette rentrée?
«Je vais certainement lire le livre de Linda Lê, le livre de Virginie Despentes ainsi que le livre de Marc Dugain. J’ai déjà lu le livre de Stéphanie Hochet, qui s’appelle ‘La distribution des lumières’ que j’ai trouvé exceptionnel.»

Christelle

L’histoire en quelques lignes
Dans son dernier roman, Amélie Nothomb herself entretient une correspondance avec un certain Melvin Mapple, devenu obèse depuis qu’il a rejoint l’Irak où, comme de nombreux autres soldats américains, il se jette sur la bouffe pour compenser l’horreur des combats. «Notre obésité constitue un formidable et spectaculaire acte de sabotage. Nous coûtons cher à l’armée», écrit Melvin à Amélie. Pour eux, l’armée a dû créer des modèles d’une taille nouvelle: XXXXL, ajoute un Melvin pas peu fier, au point d’ailleurs d’élever sa graisse au rang de body art, rien de moins! Le petit dernier d’Amélie Nothomb -son 19e roman- parle donc de guerre en Irak, d’obésité, d’art, mais surtout d’échanges de correspondance, alors qu’Amélie Nothomb se dit épistolière depuis plus longtemps qu’écrivain. Ce qui ne l’empêche pas de nous livrer ici un très bon cru, qui se termine d’ailleurs par une pirouette prouvant que l’auteure aime aussi se moquer quelque peu d’elle-même!

«Une forme de vie» d’Amélie Nothomb, éditions Albin Michel, 176 pages, 15,90 €

Cote: 4/5

Sensibilité et sensualité

Le dernier livre de l’Américain Jim Harrisson, auteur de plus de 25 livres dont « Légendes d’automne », tisse au travers de trois nouvelles le destin de trois personnages tragiques au fin fond des Etats-Unis. Il y a d’abord Sarah, jolie fille d’un fermier venu s’installer dans le Montana et qui cherche à assouvir un irrépressible désir de vengeance depuis cette nuit où, alors âgée de 15 ans, elle a été victime d’une agression. On retrouve aussi Chien Brun, en quête de son âme soeur. Et pour finir, une étrange histoire d’un homme loup-garou, en proie à des accès de violence les soirs de pleine lune. Trois vies américaines empreintes d’émotions et décrites par un maître de la sensibilité et de la sensualité.

Christelle

« Les Jeux de la nuit », de Jim Harrison, éditions Flammarion, 336 pages, 21 €

Cote: 3/5

Drôle et cruel à la fois

Monsieur Louis, propriétaire de chambres d’hôtes très prisées des citadins amateurs de chasse, est retrouvé mort dans les bois de sa vaste propriété, une balle dans la gorge. Le testament du défunt, qui n’a pas d’enfant, prévoit de léguer ses biens à cinq de ses anciens clients chasseurs. Voilà donc, par un soir de mai, les cinq héritiers qui débarquent dans la propriété, accueillis par Aimé et Martial, les hommes à tout faire du défunt. Parmi ces visiteurs pressés de mettre la main sur leur héritage inespéré figurent un inspecteur à la retraite, un couple avare et avide, un militaire très discret et un tenancier de bordel homosexuel. Mais tandis qu’ils attendent tous le notaire qui ne doit venir que le lendemain, l’un des héritiers meurt subitement… Raconté dans un français parfois approximatif dû au fait que le narrateur, l’un des hommes à tout faire, est un peu simple d’esprit, ce roman se transforme au fil des pages en une sorte de remake des «Dix petits nègres» d’Agatha Christie. Un récit à la fois drôle et cruel.

Christelle

«Le joli mois de mai», d’Emilie de Turckheim, aux éditions Héloïse d’Ormesson, 128 pages, 15 €

Cote: 3/5

Le divorce, version nouvelles technologies

«Pour bien faire les choses, il faudrait commencer par divorcer. Et se marier ensuite» assure Eliette Abécassis dans son dernier roman, très personnel. Après dix ans de vie commune et des  jumeaux, Agathe, son héroïne, découvre en effet que Jérôme, son mari, ne l’aime plus. Pire: qu’il la trompe allègrement. Mais à l’ère des nouvelles technologies, il est difficile de jongler avec les maîtresses sans que sa femme ne l’apprenne. D’autant plus quand on l’appelle par inadvertance, le GSM au fond de la poche, tandis qu’on discute avec ses potes. Du coup Agathe se met à lire les textos envoyés et reçus par son mari et va jusqu’à fouiner dans son ordi pour découvrir les sites sur lesquels il surfe: Facebook, eDarling, Meetic… Sans compter les joints et les pillules de Viagra dissimulés dans son bureau. Agathe pensait connaître son mari. Pourtant elle s’aperçoit bien vite qu’elle n’en a jamais autant appris sur lui durant leurs huit ans de mariage que depuis qu’elle a décidé de  divorcer. Après «Un heureux événement», Eliette Abécassis se penche donc cette fois avec lucidité et ironie sur le divorce et son lot de coups bas. Un remake de la «La guerre des Rose» ou de «Kramer contre Kramer», mais version nouvelles technologies.

Christelle

«Une affaire conjugale», d’Eliette Abécassis, éditions Albin Michel, 336 pages, 20 €

Cote: 4/5

Toxique Amérique

Les éditions Au diable vauvert, qui fêtent leurs dix ans cette année, proposent pour cette rentrée un roman caustique de Warren Ellis, bien connu des amateurs de comics. Pour son premier roman, cet Anglais nous emmène à la découverte de la face obscure de l’Amérique, pourtant si puritaine d’apparence. Michael McGill est un privé plutôt raté, un « aimant à merde », raison qui lui vaut d’être choisi par le chef de cabinet du président américain pour mettre la main sur l’original de la Constitution des Etats-Unis. Cette version jusque-là tenue secrète comporte des amendements écrits à l’encre alien invisible, qui ont le pouvoir d’insuffler au lecteur des idées proches de celles des puritains Pères fondateurs. Car le gouvernement américain entend insuffler rapidement une morale inflexible à ce peuple de plus en plus dépravé. Pour mener à bien sa mission et retrouver le précieux document dérobé dans les années 50 et passé depuis de main en main en échange de services louches, Mike se voit verser la somme d’un demi-million de dollars. Aidé de Trix, une jeune-fille aux mœurs très libres qui écrit une thèse « sur les expériences humaines extrêmes auto-infligées », Mike s’enfonce donc dans ce que l’Amérique a de plus fou, de plus grotesque et surtout de plus déviant. Et les voilà qui se retrouvent, pour les besoins de leur enquête, tantôt dans une soirée Godzilla Bukkabe, tantôt chez des énergumènes prenant plaisir à s’injecter une solution saline pour voir leurs testicules devenir énormes… De New York à Los Angeles en passant par Vegas et l’Ohio, ce road book aux chapitres courts et bourrés d’humour noir explore une Amérique trash et pervertie. Pour le plus grand plaisir des lecteurs qui trouveront là un peu de fraîcheur à côté des romans plus sérieux qui peuplent habituellement les tables des libraires à chaque rentrée.

Christelle

« Artères souterraines » de Warren Elis, éditions Au diable vauvert, 336 pages, 18 €

Cote: 4/5

Quand l’amour fait fondre la glace…

Il suffit parfois d’une vague de froid pour arranger les situations les plus désespérées. La preuve par ce roman de Pierre Szalowski. Attristé d’apprendre que ses parents se séparent, un petit garçon de dix ans demande au ciel de l’aider. Dès le lendemain, une tempête de verglas sans précédent s’abat sur le Québec. Si cela ne suffit malheureusement pas à empêcher son père de quitter le domicile conjugal, cette vague de froid va provoquer dans le quartier une série d’événements qui vont bousculer petit à petit la vie de leurs voisins. Après une panne de courant frappant la moitié de la rue, la belle Julie, danseuse dans un bar, accueille ainsi chez elle le mathématicien russe solitaire Boris, qui étudie la trajectoire de ses poissons pour sa thèse. Et Michel et Simon, les deux ‘frères’ si discrets qu’on ne voit jamais ensemble dans le quartier, ouvrent leur porte à Alexis, leur voisin homophobe. Une histoire fraîche et revigorante. Quant à la morale de cette histoire, c’est tout simple: l’amour fait fondre la glace!

Christelle

«Le froid modifie la trajectoire des poissons» de Pierre Szalowski, éditions Héloïse d’Ormesson, 224 pages, 18 €

Cote: 3/5

Girls power à la belge

Après «L’Angoisse de la première phrase» et «Contes carnivores», deux recueils de nouvelles couronnés par de nombreux prix, Bernard Quiriny nous livre un premier roman qui, après l’avoir lu, risque fort bien de vous donner envie de fuir la Belgique au plus vite! Pas qu’il y soit question de querelles communautaires, ce qui, finalement, semble de la gnognote par rapport à ce que l’esprit inventif de l’auteur est capable de nous concocter! Bernard Quiriny a en effet imaginé une Belgique théâtre d’une révolution inédite, d’inspiration prétendument féministe. Mais ce nouveau Royaume, dirigé par une «Bergère», se révèle vite un régime totalitaire, sorte d’apartheid excluant les hommes de toute vie sociale, quand ils ne sont pas tout bonnement castrés. Quant au sort de la majorité des femmes, il est à peine plus enviable puisque celles-ci sont épiées dans leurs moindres gestes. L’histoire est un récit croisé, raconté tantôt par un groupe d’intellectuels Français «féministes», tantôt par une sujette du régime, Astrid. Premiers étrangers à qui ce pays ouvre ses portes depuis des années, le groupe de Français se laisse aveuglément guider de Comines à Bruxelles par des brigadières soucieuses de leur donner une image positive du pays. De son côté, Astrid livre à son journal sa vie dans cet Empire, de ses difficultés à joindre les deux bouts au strict contrôle des naissances pour exterminer les mâles, et sans oublier bien sûr le culte permanent de la fondatrice du régime. Résultat: un roman à la fois terrifiant et drôle, à boire jusqu’à la dernière goutte! Un coup de cœur pour cette rentrée.

Christelle

«Les assoiffées» de Bernard Quiriny, éditions du Seuil, 396 pages, 21 €

Cote: 5/5

Sabotage boulimique

Amélie Nothomb se retrouve en quelque sorte l’héroïne de son dernier roman. Il ne s’agit pourtant pas d’une autobiographie, mais plutôt d’une autofiction dans laquelle la plus célèbre des écrivains belges s’invente une correspondance avec un soldat américain obèse. Ce Melvin Mapple lui explique être devenu obèse depuis qu’il a rejoint l’Irak où, comme de nombreux autres soldats américains, il se jette sur la bouffe pour compenser l’horreur des combats. «Notre obésité constitue un formidable et spectaculaire acte de sabotage. Nous coûtons cher à l’armée», écrit Melvin à Amélie. Pour eux, l’armée a dû créer des modèles d’une taille nouvelle: XXXXL, ajoute un Melvin pas peu fier, au point d’élever sa graisse au rang de body art, rien de moins! Le petit dernier d’Amélie Nothomb -son 19e roman- parle donc de guerre en Irak, d’obésité, d’art, mais surtout d’échanges épistolaires. Amélie Nothomb se dit d’ailleurs épistolière depuis plus longtemps qu’écrivain. Ce qui ne l’empêche pas de nous livrer ici un très bon cru, qui se termine d’ailleurs par une pirouette prouvant que l’auteure aime aussi se moquer quelque peu d’elle-même!

Christelle

«Une forme de vie» d’Amélie Nothomb, éditions Albin Michel, 176 pages, 15,90 €

Cote: 4/5

L’interview d’Amélie Nothomb à lire très bientôt sur Clair de Plume !!!

Resplandy

Le jour de la crémation de son père, Bertrand rencontre dans un bar près du Père Lachaise une inconnue qui, comme lui, trimballe une urne. À la fois intrigué et séduit par cette femme mystérieuse, il la suit pour se retrouver finalement avec elle dans une chambre d’hôtel, leurs deux corps entremêlés. Avant de s’en aller, la femme, Resplandy, ouvre les urnes et mélange les cendres des deux défunts. Obnubilé par cette femme mystérieuse, Bertrand va tout faire pour la retrouver. Ce qui l’amène à fouiller dans le passé de son père, un drôle de héros. Quitte à mettre sa propre vie sans dessus dessous et son couple en péril. Le dernier roman de l’auteur de «La part animale» et «La Femme Dieu» mêle quête du père, secrets de famille et vie sentimentale compliquée pour créer un héros qui semble ne trop rien comprendre aux femmes…

Christelle

« Resplandy », d’Yves Bichet, éditions du Seuil, 254 pages, 17 €

Cote: 2/5

Une rentrée à l’accent belge chez Belfond

La rentrée littéraire met la Belgique à l’honneur chez Belfond, qui publie deux auteurs de chez nous. S’il faut s’accrocher pour entrer dans «Des feux fragiles dans la nuit qui vient» de Xavier Hanotte, un jeu de miroirs entre deux mondes aux valeurs différentes, on se laisse plus facilement emporter par le premier roman de Christophe Ghislain. Teinté d’un accent surréaliste bien de chez nous, «La colère du rhinocéros» raconte l’histoire de Gibraltar qui a quitté son village natal il y a 17 ans. Aujourd’hui, il est de retour pour tenter de retrouver son père. Mais il se rend compte rapidement qu’il n’est pas le bienvenu dans ce bled. Il faut dire qu’arriver à bord d’un corbillard transportant dans le coffre un macchabée -qui plus est volé- n’était peut-être pas le meilleur moyen de faire son entrée dans ce village aux habitants plutôt hostiles aux excentricités. À peine arrivé dans ce décor désertique qu’il percute un rhinocéros. Et tandis que Gibraltar entreprend de reconstruire pierre par pierre le phare érigé par son père au beau milieu de son pré, son passé enfoui refait petit à petit surface. Un passé qui se construit pièce par pièce, raconté à tour de rôle par Gibraltar bien sûr, mais aussi la ravissante Emma et l’énigmatique Esquimau. Entre une femme qui pêche des poissons dans le gazon, un cardiaque qu’on réanime à grands coups de sacs de frites et les rhinocéros qui volent en deltaplane, le livre est certes à déconseiller aux esprits trop rationnels. Mais ce récit fantaisiste décrit pourtant avec beaucoup d’humour la quête du père et les méandres de vies ruinées. Une touche d’originalité incontestablement pour cette rentrée!

Christelle

«La colère du rhinocéros», de Christophe Ghislain, éditions Belfond, 336 pages, 19,50 €

Cote: 3/5