Un grand frère pas tout à fait comme les autres

anneicartleslitsendiagonalesCe 9 octobre, c’est la journée mondiale du handicap. Rencontre avec Anne Icart, qui vient de publier un très beau livre dans lequel elle nous conte avec talent son enfance aux côtés de son frère, Philippe, handicapé mental à cause d’une césarienne faite trop tard à la naissance.

anne icart

 Le nounours sur la couverture, c’est celui de votre frère dont vous parlez dans le livre?

«Oui, c’est le vrai! C’est super, parce que quand mon frère a vu le livre, avec son nounours sur la couverture, son regard s’est illuminé.»

Que pense-t-il du livre?

«Il sait qu’il est le héros de cette histoire. Mais je ne crois pas que cela l’intéresse plus que cela. Je trouve cela plutôt rigolo de me dire que le héro de mon histoire ne considère pas cela comme quelque chose d’extraordinaire et continue à mener sa vie.»

C’est difficile d’être la petite sœur «normale» d’un grand frère «pas comme les autres»?

«Ce n’est pas difficile, c’est juste un petit peu plus compliqué je pense. Cela a été compliqué surtout à l’adolescence, parce que c’est une période où l’on voudrait ne pas se distinguer des autres. Mais comme je suis la cadette de Philippe, je l’ai toujours connu comme cela. Aujourd’hui, cela me semble une évidence que c’est mon frère, et que cela n’aurait pas été forcément mieux s’il avait été normal.» 

Son handicap, vous l’avez appris à l’âge de 7 ans.

«C’est ma mère qui m’a expliqué que Philippe n’était pas comme les autres, qu’il avait une maladie qui ne se guérissait pas, et qu’il aurait davantage besoin qu’on s’occupe de lui et qu’on soit gentil avec lui. L’image que j’avais de mon grand frère jusque-là était une image tout à fait idéalisée: c’était mon héro. Je le voyais comme mon protecteur, celui grâce à qui il ne pouvait rien m’arriver, et celui à qui il ne pouvait rien arriver. La révélation de son handicap a un peu perturbé cette image. Il a fallu que je reconstruise une nouvelle image en intégrant tout cela et surtout en acceptant que maintenant, c’était moi qui étais censée le protéger.» 

Qu’est-ce qui vous a le plus marquée?

«C’est à quel point la vie pouvait être sereine à l’intérieur de la famille et à quel point elle pouvait devenir compliquée dès qu’on se retrouvait à l’extérieur. C’est peut-être le regard des autres qui m’a fait véritablement prendre conscience que Philippe était différent.»

Le mot handicapé, c’est un mot difficile à prononcer?

«Plus aujourd’hui. Cela fait partie de mon vocabulaire, comme frère, père, mère. J’ai un grand frère handicapé. Il y a juste un mot en plus. Mais je pense que le handicap mental pose encore des problèmes aux autres. Pas forcément à ceux qui y sont confrontés directement, mais à ceux qui ne le sont pas. Je pense que le handicap en général met mal à l’aise. Tant qu’il ne met que mal à l’aise, je peux concevoir. Qu’il fasse peur, cela, j’ai du mal à l’accepter.»

La journée internationale du handicap ce 9 octobre, vous trouvez cela utile?

«Tout est utile. Plus on parlera du handicap et mieux ce sera pour faire évoluer les mentalités et faire changer le regard des gens. Il faut expliquer que cela fait partie de la vie, qu’il y a encore aujourd’hui des personnes handicapées à venir. Ce n’est pas toujours génétique. Un enfant aurait pu être normal, mais parce qu’il s’est passé un truc au moment de l’accouchement, il ne le sera pas. C’est la vie. Je suis contre l’eugénisme. L’intégration de la différence en général, c’est quelque chose auquel je tiens. Ce n’est qu’en parlant qu’on fera bouger et avancer les choses.»

Vous avez déjà des idées pour un prochain roman?

«Oui, j’ai des idées, qui ne sont pas encore complètement concrètes, mais j’y pense.»

L’HISTOIRE EN QUELQUES LIGNES

Sur la couverture, un nounours jaune avec un tricot vert, un oeil qui pendouille et une oreille en moins… Le nounours de son frère quand il était petit. C’est le portrait de leur enfance au début des années 70 que dresse ici l’auteure. Il s’appelle Philippe, elle, Anne. Et il est son héros. Il a cinq ans de plus qu’elle, ils dorment dans la même chambre, leur lit en diagonale (d’où le titre du livre). Et puis un beau jour, alors qu’elle a sept ans, Anne apprend par sa mère que Philippe est malade, d’une maladie dont on ne guérit pas. Plus qu’un roman, ce livre raconte l’histoire d’une petite sœur «normale» et de son grand frère «pas  comme les autres». Un grand frère handicapé mental à cause d’une césarienne faite trop tard lors de sa naissance. Un grand frère sur qui il lui faudra toujours veiller. Un héros aux ailes brisées. Plus qu’un simple roman de la rentrée, il s’agit là d’un témoignage bouleversant d’une petite sœur devenue adulte, qui laisse remonter à la surface ses souvenirs et nous livre ses sentiments. Ce besoin de protéger. La honte parfois quand les autres rigolent. Puis le remords, la rage, la peur aussi. Et cette  difficulté à construire à côté sa propre vie. Mais surtout de l’amour, un amour plus fort que les autres… Une histoire tendre et bouleversante.

 Christelle

«Les lits en diagonale», d’Anne Icart, éditions Robert Laffont, 156 pages, 15 €

Cote: 3/5