Un polar sur les gares

OLYMPUS DIGITAL CAMERAAprès l’Art Nouveau et l’Art déco, c’est au tour de la Jonction Nord-Midi d’inspirer un polar à la Bruxelloise Kate Milie. Son héroïne, une jeune guide pétillante, nous emmène sur les traces de cette jonction controversée et entourée aujourd’hui encore de bien des mystères.

Notre patrimoine vous passionne dirait-on…
«En effet, ma passion pour le patrimoine et l’architecture est insatiable. Je suis passée de lieux glamour à la Jonction Nord-Midi, symbole de destruction urbanistique. Ceci dit, si l’année 1952 est la date de l’inauguration de la Jonction, on pense à cette liaison depuis l’année 1840. Je me suis offert l’immense plaisir de remonter dans le temps.»

Comment vous est venu ce thème?
«Je ne sais pas. Je me souviens très bien comment mon précédent roman ‘L’assassin aime l’Art Déco’ est venu à moi. Par contre, aucun souvenir précis concernant ‘Noire Jonction’! En 2011, j’ai mené un projet consacré à l’écrivain Primo Levi. J’ai eu pas mal de contact avec la Fondation Auschwitz qui se situe rue des Tanneurs. La Jonction traverse cette rue, la surplombe, la domine, l’a éventrée… Ce quartier finit en une espèce de ‘no man’s land’. Je crois qu’inconsciemment j’ai dû me laisser envahir par quelque chose… Puis, j’ai eu envie d’écrire sur les Marolles. Retour rue des Tanneurs, j’ai voulu photographier les sgraffites du Palais du Vin… J’ai photographié les trains…»

Vous faites même un clin d’œil aux lecteurs de Metro et des Kiss & Ride…
«Je suis une fidèle lectrice de Metro. Concernant Kiss & Ride, cette rubrique sympa m’amuse. Certaines annonces sont bien écrites. Il n’est pas impossible -si je continue ma série- que Marie, ma guide, reçoive une déclaration d’amour enflammée via votre journal. (Rires).»

Prenez-vous souvent le train?
«Enormément. J’ai pas de bagnole. Dans une ancienne vie professionnelle, je sautais d’un train à l’autre. Les Thalys, les TGV n’ont plus aucun secret pour moi. J’ai des heures et des heures d’attente dans les gares à mon compteur. C’est peut-être parce que j’ai pas mal exploré les belles gares parisiennes, de vrais bijoux du 19e siècle que j’ai voulu faire revivre, à ma façon, les magnifiques gares bruxelloises détruites au nom de la modernité et de la spéculation.»

Et l’ange de la couverture?
«Un ange sur un peep show! Tous les voyageurs qui transitent via la gare du Nord la connaissent. Cette statue est fascinante! Est-elle la gardienne de la Jonction? Ou des filles exploitées dans les bars? Elle a été en quelque sorte mon fil rouge. Gunnar Berg, l’auteur de mon roman venu à Bruxelles pour écrire sur la Jonction, sera envoûté par elle!»

On retrouve aussi Marie de votre précédent polar.
«En effet, le sujet était difficile, il me fallait une jeune guide dynamique, efficace pour mener à bien le projet. Marie a beaucoup évolué depuis ‘L’assassin aime l’Art Déco’. Elle a créé sa petite affaire, mène sa vie tambour battant. Le Collectif Art/Jonction qui organise des activités culturelles pour repenser la ville a fait appel à elle. Des Marolles à la sulfureuse rue d’Aerschot, j’ai eu un plaisir fou à la suivre.»

Et vous êtes cette fois encore un personnage du livre! Dans la vraie vie, vos personnages vous harcèlent aussi ou bien ils vous laissent un peu de répit.
«Je n’apparais que quelques lignes à l’hôtel Méridien! (rires)… Quand je suis en écriture, la fusion avec mes personnages est totale. Mais je ne me sens pas particulièrement harcelée… Je me sens davantage «hantée» par les phrases qui se débinent, les mots qui me tirent la langue et les idées qui partent en vadrouille.»

Vous avez fait beaucoup de recherches?
«Enormément. Je ne connaissais pas grand-chose au sujet. L’histoire de la Jonction est hallucinante. C’est en 1903 que les accords sont signés pour la construction. Le temps d’obtenir l’accord pour exproprier les habitants, on est en 1910. Là, commence le carnage, la destruction de milliers d’habitations. Les travaux étaient prévus pour une durée de cinq ans (selon les optimistes). 1914, la guerre éclate, tout s’arrête. En 1918, on a autre à chose à faire qu’à penser à cette Jonction. Les travaux reprennent en 1935. La crise économique est violente, pour résorber le chômage, on pense à de grands travaux… Quand ceux-ci seront terminés dans les années 50, on construira les immeubles surplombant le tunnel dans le style international de l’époque, les nouvelles constructions ont été pensées pour la bureaucratie et non pour l’habitat…»

Vous vous êtes promenée aussi?
«Oui. Pendant une année, j’ai ai arpenté la Jonction dans tous les sens, à pied et en prenant tous les trains inimaginables, j’ai exploré les cinq gares, y ai pris des cafés, observé les passants. J’ai eu beaucoup de chance, au moment où je me suis mise à écrire, j’ai découvert le projet http://www.jonction.be (un signe!). Les asbl Recyclart et Congrès gèrent depuis deux années un programme de réflexion sur la Jonction. Pour mon plus grand plaisir, j’ai assisté à pas mal de conférences, participé à des activités.»

Vous connaissiez la fin de l’histoire en commençant?
«Non pas du tout. J’ai commencé à prendre pas mal de notes. J’ai commencé des débuts de chapitre. Et puis, je me suis mise à traquer les personnages. Je les ai suivis sur les quais des gares, dans les couloirs, les halls de gare… Bart est un beau jeune homme que j’ai croisé, par hasard, à plusieurs reprises dans un train… Le jour où il est devenu mon personnage de papier, il a disparu, je ne l’ai plus jamais revu…»

Quels lieux nous emmènerez-vous explorer dans votre prochain roman?
«Je suis très superstitieuse. J’ai pour habitude de ne pas trop parler des projets en cours. Tellement de choses peuvent se passer… Ceci dit, tiens, pourquoi un petit meurtre Galerie Ravenstein (où sont situés les bureaux de Metro, NDLR) (rires).»

Christelle

Noire_Jonction_Kate_MilieEn quelques lignes

Engagée par un collectif Art/Jonction désireux de mener une réflexion sur la ville à travers des actions littéraires et artistiques, Marie, la jeune guide de son précédent polar «L’assassin aime l’Art Déco», se charge donc de balader de la gare du Midi à la gare du Nord et des Marolles à la rue d’Aerschot un petit groupe hétéroclite. Une Moeder Revolution octogénaire, une slameuse, deux jeunes artistes débutantes et un célèbre écrivain suédois, Gunnar Berg, en résidence chez nous afin d’écrire un polar sur le thème… Mais ce projet autour de la Jonction n’est pas du goût de tous. Des poupées sanguinolentes sont retrouvées dans des gares. Pire, l’une des participantes aux activités du collectif Art/Jonction est assassinée. En fil conducteur du livre, la statue de l’ange féminin à la longue robe moulante que l’on aperçoit d’ailleurs sur la couverture de l’ouvrage au-dessus d’un peep show. Comme dans «L’assassin aime l’Art Déco», l’auteure s’offre en outre une incursion dans son propre roman. Sans oublier le petit clin d’œil à Metro et à sa rubrique Kiss & Ride!

«Noire Jonction», de Kate Milie, 180° editions, 208 pages, 17 €

Entre thriller et comédie romantique

© Marianne Rosenstiehl

Un jour, dans un aéroport, une jeune femme s’empare par erreur du téléphone portable de Guillaume Musso. De quoi inspirer à l’auteur de «Et après» son dernier roman, entre comédie romantique et thriller. Un grand cru, assurément !

Cette fois encore, l’histoire passe par un aéroport. C’est une véritable histoire d’amour entre vous et les aéroports.

«Oui. Je prends beaucoup l’avion. Tout petit déjà, l’aéroport était pour moi lié aux rêves, aux vacances, aux déplacements. Un peu à l’inconnu, au danger aussi. Parce que finalement, l’avion peut faire peur aussi. »

Comment en est née l’idée ?

«Cette histoire-ci est née d’un incident qui m’est réellement arrivé il y a quatre ans, à l’aéroport de Montréal. Dans la salle d’embarquement, j’avais mis mon téléphone portable à recharger. D’un seul coup, je vois une jeune femme qui s ‘en va avec. Je lui cours après. C’était une Américaine. Je lui dis qu’elle a pris mon téléphone.  Elle prétend que non. Qu’il s’agit du sien. Et puis finalement on s’aperçoit qu’elle avait mis son téléphone à recharger un peu plus loin, mais qu’on avait le même modèle. Et donc en repartant, dans l’avion, j’ai écrit un début d’histoire qui prenait comme point de départ l’incident que je venais de vivre. Puis j’ai mis cela dans un tiroir. Je n’y pensais plus. Sauf quand je rencontrais des réalisateurs qui me demandaient d’écrire des scénarios originaux pour le cinéma. Parfois je leur parlais de ce début d’histoire. A chaque fois je voyais leur œil s’allumer. Et il y a un an et demi, j’ai ressorti ce début d’histoire de mes tiroirs… »

Et il sera adapté au cinéma ?

«J’aimerais bien que cela fasse un film, mais je ne suis pas pressé. Parce que si cela se fait, je veux vraiment contrôler le scénario, l’écrire  moi-même. C’est une histoire qui me tient vraiment beaucoup à cœur. Je suis très attaché à ce livre.»

Et si cette Américaine était bel et bien partie avec votre portable, qu’y aurait-elle découvert ? Quelque chose de croustillant ?

«Vous voulez voir ? Non, franchement il n’y a rien !»

Même pas des photos ?

«Je prends très peu de photos. Ce sont essentiellement des photos de repérages. Pour ce roman, je suis beaucoup allé en repérage à San Francisco et à New York. En décembre, je suis resté coincé à New York. Il y avait une tempête de neige. Pendant trois jours, les avions n’ont pas décollés. Donc je suis resté dans la ville, et j’ai fait plein de photos. Je suis allé interroger les chauffeurs de taxis… Je me suis nourris de tout cela et cela m’a forcé à réécrire la dernière partie du roman qui se passe à New York pendant la fameuse tempête. J’ai aussi  travaillé avec un fleuriste. Et je suis allé dans le monde de la gastronomie.»

C’est donc de là que vous vient votre connaissance en art floral ?

«J’ai fait une sorte de ‘stage’. Un jour, je suis passé devant une magnifique boutique à Paris. Je rentre, je me présente au fleuriste, je lui explique que je suis en train d’écrire un roman dans lequel j’aimerais bien que mon héroïne tienne un magasin de fleurs. Il m’a proposé de revenir le lendemain pour observer sa boutique, les clients, aller au marché avec lui à Ringis. Je l’ai suivi, c’était formidable et j’en ai retiré quelques anecdotes assez marantes qu’on retrouve dans le roman, comme cette mode apparemment actuelle des maris qui font livrer des fleurs à leur femme sans mettre de mot pour voir si leur femme le soir, à la maison, va leur dire qu’elle a reçu un bouquet au bureau. »

Et vos connaissances en  art culinaire ?

«C’est une passion. J’ai toujours été fasciné par la création culinaire. Parce que pour moi, il y a un parallèle évident entre la création artisanale d’un plat et la création lorsque j’écris mes histoires. J’aime beaucoup aussi ce devoir d’invention, d’originalité que se font certains chefs, et  que j’essaie de m’appliquer aussi à moi-même, tout en respectant les grands maîtres du passé. Pour eux ce sont des chefs mythiques, pour moi, ce sont des écrivains, c’est Dumas, c’est King… »

Vous pratiquez souvent  la cuisine de sous-vêtements aux micro-ondes?

«Non ! C’est ce personnage, Marcus, le colocataire de Jonathan, qui partage avec lui une petite maison à San Francisco, et qui amène un petit peu de pétillant, de vie. Il est très gaffeur, mais finalement, c’est quand même le meilleur des amis.»

Votre héros a ses meilleurs souvenirs de jeunesse à Antibes. C’est autobiographique, ça ?

«Oui. Je suis allé puiser dans mes souvenirs à moi, même si ce n’est pas de la transposition automatique, mais cela m’a fait plaisir de mettre le sud-est et de mettre Antibes un petit peu dans ce livre à travers quelques petits flash-back. »

Pourquoi ce titre ?

«L’appel de l’ange, c’est la grand-mère de l’héroïne qui lui disait que, le jour où elle rencontrerait l’homme de sa vie, elle le saurait immédiatement, comme si un ange le lui murmurait à son oreille.»

Vous pensez qu’une vie peut être rattachée à une autre par un fil invisible ?

«Oui. Je pense que très souvent, nos vies sont rattachées à d’autres par des connexions  dont on n’a pas forcément conscience. Cela arrive souvent lorsque vous parlez avec quelqu’un que vous ne connaissez pas, de voir que finalement, vous avez des connaissances en commun, vécu au même endroit… Il y a cette théorie qui dit qu’on est tous liés par six degrés de séparation. C’est vrai que ces liens invisibles qui relient les êtres, on les retrouve souvent dans mes romans parce que cela me plaît beaucoup.»

Croyez-vous au destin ?

«Beaucoup de mes romans sont traversés par cette question. Est-ce que nos existences, les rencontres que l’on fait, notamment amoureuses, sont quelque part prédestinées ou est-ce que nos vies ne sont que le résultat du hasard, du chaos? Bien sûr, je n’ai pas la réponse. Mais dans les premiers temps de l’amour, j’ai remarqué qu’on aimait bien croire au destin!»

Vos héros ont en commun qu’à un moment donné, ils ont changé de vie. C’est un thème qu’on retrouve dans d’autres de vos livres.  C’est un fantasme chez vous? Vous aimeriez changer de vie?

«J’ai changé de vie plusieurs fois. Au moins une en tout cas. J’ai été pendant dix ans professeur d’économie avant d’avoir cette vie d’auteur, de pouvoir parcourir le monde et rencontrer les lecteurs dans les trente pays où sont traduits mes romans. J’aime aussi le thème de la deuxième chance. J’essaie toujours d’écrire mes romans avec deux niveaux de lecture. Un premier niveau où l’on peut juste se laisser porter par l’histoire et un deuxième niveau où je voulais cette fois explorer ce thème, cette interrogation qui consiste à se dire que finalement, on ne peut être vraiment heureux qu’à partir du moment où on accepte de se confronter un petit peu aux fantômes et aux démons  de notre passé. Quand débute le roman, Madeline et Jonathan sont un peu des fugitifs de leur propre vie. Pour pouvoir survivre, ils ont refoulé des douleurs liées au passé. Et cet échange de téléphone fortuit va les obliger à rouvrir les anciennes blessures et à essayer de se confronter à cette douleur dont ils n’étaient pas capables de faire face des années auparavant. »

Quelle est votre définition de l’amour ?

«Oulala ! Je serais bien incapable d’en donner une définition, mais l’amour, c’est mon oxygène,  ce qui m’inspire. Je n’imagine pas écrire un roman qui en serait dépourvu. Même là, c’est un thriller, mais qui est écrit quand même dans la fièvre de cet amour naissant entre ces deux personnages. L’amour, c’est tellement vaste parce que c’est l’amour au sein du couple, mais c’est aussi l’amour qu’on peut avoir pour nos enfants, nos parents. Oui, moi l’amour, c’est mon carburant. Mais l’amour a ses deux faces. C’est à la fois la chose la plus épanouissante du monde et, quand il s’en va, cela peut être la chose la plus déchirante du monde, qui peut nous amener à faire n’importe quoi. Dans beaucoup de mes romans, il y a le parallèle qui est fait entre l’amour et la drogue, l’euphorie de l’état amoureux et la noirceur et la douleur de l’état de manque.»

Il n’y a pas la moindre petite dose de surnaturel dans votre dernier livre !

«Non ! Vous savez, il n’y a pas de cahier des charges ! Cette histoire est suffisamment riche et ample pour se suffire  à elle-même. Tout comme finalement, dans le précédent, il y avait une explication rationnelle aussi à la fin. Je ne dis pas que je n’y reviendrai pas, je ne me l’interdis absolument pas. Je commence à écrire un roman quand j’ai vraiment la sensation d’avoir une bonne histoire avec des personnages attachants. Après, il n’y a pas de calcul, de mettre du surnaturel ou pas.»

Ces deux personnages sont justement très attachants. On pourrait les retrouver ?

«C’est très possible. C’est vrai que j’ai pris beaucoup de plaisir à créer ce couple et que je trouve que dans la dernière partie du roman, lorsqu’ils enquêtent tous les deux à New York, ils sont assez attachants, parce que complémentaires. Elle, c’est une femme assez forte, avec un côté masculin, elle prend les décisions, c’est elle qui impulse l’action. Lui, c’est un peu un nouvel homme, dans le sens où il a allumé sa part de féminité, sa sensibilité. Il est cérébral alors qu’elle est plus instinctive.  Je trouve qu’ils forment un couple avec un équilibre, bien qu’ils soient tout le temps en train de se disputer. Mais finalement leur amour naissant transparait et le final est assez ouvert pour pouvoir les retrouver. Et si j’ai une enquête suffisamment puissante, pourquoi pas ! »

Christelle

EN QUELQUES LIGNES

Comme dans beaucoup de livres de Guillaume Musso, l’histoire transite par un aéroport.  Dans la cafétéria du principal terminal de JFK à New York, un homme et une femme se percutent, s’engueulent, ramassent leurs affaires et poursuivent leur route. Mais en dégainant leur téléphone portable à leur descente d’avion, ils s’aperçoivent qu’ils ont malencontreusement interverti leur GSM lors de cette collision. Or 10.000 km séparent désormais Jonathan,  restaurateur à San Francisco, et Madeline, fleuriste à Paris. Emportés par la curiosité, chacun explore le téléphone de l’autre. Une indiscrétion qui va leur révéler que leur vie est liée par un secret qu’ils pensaient enterré à jamais. Et cet homme et cette femme, qui ne s’étaient jamais rencontrés auparavant et n’auraient certainement jamais dû se revoir, se retrouvent embarqués dans une histoire qui, de comédie romantique, vire rapidement au thriller. Sans une once de surnaturel cette fois, le dernier livre de Musso s’avale d’une traite. Du moins jusqu’aux derniers chapitres où l’on se prend à ralentir la cadence… C’est qu’il faudra probablement patienter un an pour le prochain! Et pourquoi pas d’autres aventures pour ce duo de choc?

« L’appel de l’ange », de Guillaume Musso, XO éditions, 396 pages, 20,90 €

Cote: 5/5

Entretien avec une vampirologue

encyclopédie amoureuse des vampiresLE LIVRE : Katherine Quénot est vampirologue. Elle vient de publier une oeuvre frissonnante, « L’encyclopédie amoureuse des vampires ». On y apprend tout ce qu’il y a à savoir sur les buveurs de sang qui plongent leurs crocs au plus profond de l’histoire, depuis la ténébreuse Lilith, premier vampire, effacée ensuite de la Genèse. L’encyclopédie reprend les nombreuses races existantes. Elle donne aussi des preuves du vampirisme. Une partie de l’encyclopédie est également consacrée au baiser du vampire. Sans oublier, les secrets pour devenir un vampire  par la magie et les lieux où les rencontrer… Une encyclopédie agrémentée des dessins gothiques de John Bolton, à qui l’on doit nottamment les illustrations de l’oeuvre de Neil Gaiman, « Books of magic », et d’Anne Rice pour « Lestat le vampire ».
Katherine Quénot

copyright DR

 

Comment devient-on vampirologue ?
« On ne devient pas vampirologue, c’est comme pour Dieu, on reçoit la Grâce ou pas ! Depuis toute petite, les vampires hantent mes nuits, je me réveille avec la sensation de morsure à mon cou ou à mon bras…  Pas d’autre solution que d’aller voir de plus près leurs canines pour essayer de savoir qui ils sont exactement… Ça tombe bien car des dizaines de livres, des centaines d’articles ont été écrits sur eux, essentiellement pendant la grande épidémie vampirique qui déferla sur l’Europe de 1680 à 1740. »

D’où vous vient cette passion?« Je me passionne pour tout ce qui a trait à Dieu, à Satan, à la mort et aux pouvoirs de l’esprit qui me semblent immenses. Moi-même, je fais des rêves lucides où, devenant consciente pendant que je rêve, j’ai la possibilité d’explorer le monde d’une manière bien différente… »

Comment avez-vous procédé pour écrire ce livre?
« Je suis un rat de bibliothèque et je vais à la recherche des livres anciens et des grimoires ancestraux qui attendent leur heure au fond des antiques bibliothèques … »

Vous-mêmes, croyez-vous aux vampires et autres créatures fantastiques ?
 « Je crois beaucoup plus aux créatures fantastiques qu’aux créatures raisonnables. Il me semble tout à fait déraisonnable de croire que le monde est formellement comme ci ou comme ça, alors que nous baignons dans le mystère. Par exemple, chaque jour, l’astrophysique fait reculer les frontières du «normal» . Le monde n’est pas vraiment prévisible, le fantastique est à l’œuvre partout. Et ne parlons pas du grand mystère de la mort … Mais Jean-Jacques Rousseau lui-même croyait aux vampires! »

Avez-vous testé le «Livre secret de Abramelin le Mage» ou d’autres recettes pour devenir vampire ?
« Il ne faut pas s’aventurer dans ces pratiques sans motif sérieux. L’auteur du Livre secret  d’Abramelin le mage le dit lui-même. Il a utilisé son procédé sur le souverain de Saxonie parce que s’il était mort, la couronne serait tombée entre des mains étrangères. Je m’oppose aux pratiques de vampirisme magique dont la motivation  est simplement la volonté de domination sur les humains. »

Christelle

« Encyclopédie amoureuse des vampires », de Katherine Quénot, illustration de John Bolton (Hoebeke), 96 pages, 25 €

Cote: 4/5

Des petites histoires comme à la terrasse d’un café

FouadLarouiCe livre, c’est un peu comme refaire le monde à la terrasse d’un café de Casablanca. Au travers de petites histoires, Fouad Laroui croque tout ce que ces petites incompréhensions entre les cultures ont de cocasse.

C’est un recueil de nouvelles, mais on retrouve, d’une histoire à l’autre, certains personnages.

«C’est un peu comme une bande d’amis qui se rencontreraient souvent dans un café et, à tour de rôle, se raconteraient des histoires.» 

Les cafés vous inspirent? Déjà «La femme la plus riche du Yorkshire» se passait dans un pub.

«Curieusement, je ne vais, moi, pas très souvent dans les cafés. Mais en situant mes livres dans des cafés, cela me permet de m’éclater moi-même en trois ou quatre personnes différentes, et d’avoir une espèce de dialogue avec moi-même! Tous les personnages représentent certaines facettes de moi. Et cela permet aussi d’avoir des points de vue très contrastés sur les mêmes choses.»

Le titre du recueil est celui de la première nouvelle. Pourquoi celui-là?

«Ce titre est un alexandrin parfait! Je trouvais que cela sonnait bien. Et puis cela donnait un peu le ton général, qui est de regarder ce qui se passe quand il y a des conflits culturels mais aussi entre générations.»

À travers ces nouvelles, c’est aussi un portrait de la société marocaine que vous dressez?

«Oui, mais en allant un peu plus loin. C’est un portrait de la société marocaine, en interaction avec l’Europe. Dans pratiquement toutes les nouvelles, il y a toujours cet instant où un malentendu culturel se passe. Généralement ce sont des incidents sans importance, mais qui débouchent parfois sur des catastrophes totales. Comme à un certain moment, juste pour une phrase mal comprise, des gens veulent aller brûler la cathédrale de Casablanca.»

Vos personnages sont des jeunes.

«Parce que ce sont eux qui sont souvent confrontés justement à des choix entre deux générations, deux cultures. Ce sont ces moments-là qui m’intéressent. Donc je prends souvent des jeunes, comme par exemple Malika, prise entre des traditions de ses parents et son propre désir d’émancipation. Dans le cas d’Ahmed, c’est plus grave encore. Il est pris dans une contradiction parce qu’on ne le comprend pas. Il est fasciné par l’Occident, du point de vue esthétique. Il veut se conformer à certains canons de beauté. C’est pour cela que cette nouvelle s’appelle ‘L’esthète radical’, car il veut être tellement Européen par l’esthétique. Et en réalité, on ne le comprend pas, on ne le voit pas du tout comme cela. On n’arrête pas de se tromper à son sujet et c’est une fin tragique. Mais lui aussi, il est coincé entre deux mondes, c’est la même chose.»

Vous abordez ici de nombreux sujets: l’islamisme, les jeunes qui meurent en tentant de gagner l’Europe dans des embarcations précaires, la mort de Saddam Hussein… C’est l’actualité qui vous inspire?

«Pour moi, ce qui est passionnant, c’est ce qui se passe aujourd’hui, parce qu’on peut y changer quelque chose. En tant qu’auteur, j’ai la prétention quand j’écris de vouloir changer les choses, même si c’est une illusion. Or si l’on veut changer les choses, il faut forcément écrire sur les problèmes d’actualité.»

L’HISTOIRE EN QUELQUES LIGNESFouad Laroui le jour où malika

Complexé par son petit cul, Ahmed, étudiant en France, compense son postérieur inexistant en superposant les caleçons. Alors quand il est retrouvé mort sur le site d’une explosion, la police à vite fait de tirer les conclusions de son drôle d’accoutrement. Panique dans un petit village marocain. L’administration scolaire impose l’achat d’un protège-cahier de couleur «bounni». Mais qu’est-ce donc pour une couleur? Et comment Malika, 16 ans, réagira à la demande en mariage émanant d’un instituteur de son village, par vieux voisin interposé? Au travers de ces nouvelles, racontées comme de petites histoires échangées entre amis à la terrasse d’un café, Fouad Laroui -professeur à l’université d’Amsterdam et romancier- dresse un portrait de la société marocaine, dans tout ce que ces petits malentendus culturels ou intergénérations peuvent parfois avoir de cocasse… ou de tragique.

Christelle

«Le jour où Malika ne s’est pas mariée», de Fouad Laroui, éditions Julliard, 210 pages, 17 €

Cote: 3/5

Alexandre Jardin s’actualise

 
Alexandre jardin

Copyright Grasset

Alexandre Jardin a décidé de s’actualiser! Après «Fanfan» il nous livre aujourd’hui l’acte 2, intitulé «Quinze ans après» et dans lequel on retrouve ses personnages pas du tout là où on les avait laissés. Désormais, Alexandre ne fait plus l’éloge des prémices de l’amour. Il croit au contraire à l’érotisme ménager, à la passion casanière. C’est donc l’antithèse de Fanfan qu’Alexandre Jardin nous livre ici, semblant prendre beaucoup de plaisir à se moquer de lui-même!

 

 

Comme le demande la journaliste Faustine à Alexandre dans le livre… Pensez-vous qu’il y ait dans vos livres un fascisme du bonheur obligatoire? Une sorte d’intégrisme de la joie?

«(rires) Il y a des gens qui ne supportent pas que l’amour réussisse. Je n’en suis pas. (rires) Je ne me sens absolument pas contraint au désastre. Je crois que l’amour est fait pour la création, le quotidien enchanteur. La langue française parle d’aimer: c’est un verbe. On a le droit de le conjuguer, et donc en faire une action. Il n’y a donc aucune raison d’aller dans le mur, mais bien toutes les raisons du monde d’en faire une joie. En revanche, si l’on reste coincé dans l’idée habituelle selon laquelle les sentiments nous tomberaient dessus et s’en iraient sur la pointe des pieds, là on court à la tragédie, ce qui ne me semble absolument pas indispensable. En tout cas, moi, je n’ai pas de grandes compétences pour le malheur!»

Comment vous est venue l’idée d’écrire une suite à « Fanfan »?

«L’angle mort de la littérature, c’est le quotidien amoureux. Une histoire d’amour, c’est presque toujours l’histoire d’une rencontre, ou d’une rupture. On ne nous parle jamais de ce qui se passe au milieu. Le pari qui était le mien était d’en faire le temps fort! Comment imaginer un érotisme ménager, domestique, une passion casanière, une aventure jour après jour? J’ai choisi d’attraper d’anciens personnages pour les faire évoluer, parce que je ne suis plus du tout d’accord avec ‘Fanfan’. Ce film, comme le roman, fait l’éloge des prémices, des commencements de l’amour, en présentant cela comme le meilleur. J’avais tort. C’est une escroquerie!»

Comme l’Alexandre du livre, vous avez donc décidé de vous «actualiser sans délai». C’était donc aussi une envie de faire votre autocritique? De vous moquer de vous-même?

«Oui! D’abord cela me fait rire! Et puis sincèrement, je ne suis plus du tout d’accord avec mes romans de jeunesse, même s’y croyais fortement à l’époque. Ce film, comme le roman, fait l’éloge du commencement amoureux, en présentant cela comme le meilleur. Ils contribuent à glorifier la rencontre amoureuse, les prémices, tout ce que je cherche à démonétiser aujourd’hui. Bien sûr que cela peut être charmant. Mais la folie amoureuse que le temps seul permet est dix mille fois plus extraordinaire! L’érotisme des débuts reste un érotisme bateau. On ne s’aventure vraiment dans la dinguerie avec une fille que sur la longue durée, et surtout en changeant radicalement de regard, sur ce qui est censé étouffer l’amour. Si vous pensez qu’il n’est pas possible d’introduire de suspense dans un quotidien amoureux, il y a de fortes chances que vous vous emmerdiez. Si au contraire vous pensez que vous avez-vous la possibilité de créer un suspense extraordinaire, et donc d’en faire un moment de création, la journée risque d’être trépidante.» 

Le summum de l’amour tiendrait donc dans une paire de pantoufles?

«Oui, si on change de paire de pantaoufles tous les jours, c’est-à-dire si l’on joue avec les habitudes! Si on accepte d’entrer dans le jeu, les habitudes en amour ne sont pas un problème. Il y a de bonnes habitudes et de mauvaises habitudes. Si vous prenez l’habitude comme mon personnage de mettre en scène ce qui vous arrive, c’est une excellente habitude. Alors que si vous vous complaisez dans la nostalgie des débuts, vous êtes foutus. On ne peut pas ouvrir un magazine féminin aujourd’hui qui ne nous explique qu’il faut renoncer au mythe du prince charmant. Il faudrait se contenter de peu pour ne pas trop souffrir? Moi, je  crois qu’il faut se contenter de beaucoup. Et que si l’on réclame beaucoup, on obtient plus!» 

Il s’est passé quelque chose dans votre vie qui vous a inspiré ce revirement?

«Il n’y a pas eu un événement, mais une succession d’événements qui m’ont montré que l’usure des sentiments n’existe pas. J’appartiens à la courte liste d’hommes qui rêvent de coucher avec leur femme! L’usure n’est pas venue. Et j’ai fini par comprendre que ce que l’on appelle l’usure, c’est l’usure de soi, qu’on fait très chèrement payer à l’autre. Croire qu’il y aurait une fatalité de l’érosion des sentiments me paraît aussi bête que de perdre un match de tennis et de sortir du terrain en disant ‘c’est la faute du tennis’. C’est parce qu’on a mal joué qu’on perd son match, ce n’est pas de la faute du tennis. La plupart des gens incriminent l’amour. Mais ils ont simplement très mal joué.»

Fanfan reproche à Alexandre d’écrire les choses plutôt que de les vivre. C’est un reproche qu’on ne pourrait pas vous faire, à vous alors?

«J’espère qu’on ne peut pas me le faire avec toute l’énergie que je dépense! Pour soigner simplement mes entrées le soir lorsque je rentre, je serais vexé qu’on me fasse ce reproche! Je suis très sensible à la bande-son de ma vie. Si vous rentrez chez vous sur une musique du ‘Livre de la jungle’ ou de James Bond, d’entrée vous êtes un mari beaucoup plus efficace! Sur le thème de James Bond, vous ne pouvez pas rentrer de manière inodore, sinon vous êtes grotesque. Et puis, on n’est pas obligé de rentrer chez soi par la porte…»

«Fanfan» se termine par un mariage. La dernière phrase du livre, c’est « Nous eûmes beaucoup d’enfants, je devins écrivain et, contre toute attente, nous fûmes très heureux ». Or dans «Quinze ans après», quand on les retrouve, ils ne se sont finalement pas mariés. Que s’est-il passé?

«C’est parce que le sous-entendu quand on écrit cela, c’est que ce n’est pas vrai! La preuve, c’est que  dans les contes, quand on écrit cela, après cela s’arrête. Si c’était vrai, on le raconterait. Donc ils partent avec cette idée, mais il est simplement évident que puisque le héros de Fanfan est convaincu que le meilleur, ce sont les débuts, cela ne peut pas marcher! (rires). Donc fatalement, leur histoire d’amour démarre et puis foire.»

Certains de vos romans sont des confessions autobiographiques comme dans « Le roman des Jardin ». Ici, quelle est la part d’autobiographie dans «Quinze ans après».

«Pas trop grande, car j’aurais trouvé indélicat de re-citer dans un roman des moments de vie qui doivent rester des créations pour une femme.»

À côté des personnages de Fanfan et d’Alexandre, on retrouve une certaine Faustine, journaliste cruelle. C’est quelqu’un en particulier qui vous l’a inspirée?

«Faustine est un concentré de plusieurs personnes qui ont comme point commun la haine du bonheur, qui se sentent agressées par les gens heureux. Cela m’intéressait de donner un rôle à ces gens-là, à travers Faustine, parce qu’ils existent. Et cela me permettait d’introduire une part d’ombre dans un roman lumineux. Elle est un peu excessive on va dire, puisqu’elle ne peut coucher avec un homme que si elle le hait, elle ne peut épouser un type que si elle le méprise. Et elle en veut terriblement aux hommes qui la font jouir! Grâce à dieu, j’ai eu assez de nez dans ma vie pour éviter les Faustine. Je n’en ai jamais mises dans mon lit! (rires

«Quinze ans après» pourrait devenir à son tour un film?

«Je l’espère! Je ne sais pas ce qui va se passer. J’ai posté le livre aux acteurs sans les prévenir que j’avais écrit le livre. J’ai voulu leur faire une surprise. Je voulais que Sophie Marceau aille dans sa boîte aux lettres, déchire l’enveloppe et découvre le livre. Je trouvais cela plus joli que cela se passe comme cela.»

Va-t-il y avoir bientôt un dictionnaire des confusions amoureuses?

«Pourquoi pas? Je ne l’ai pas encore écrit mais pourquoi pas!»

Comment vous y prenez-vous pour écrire? Comme votre personnage, vous échangez votre maison sur le net? Vous observez les gens par leur fenêtre?

«Cela m’est arrivé d’échanger ma maison sur le net, et rien ne m’a semblé plus amusant de rentrer dans le décor d’autres personnages. Mais d’une manière générale, quand j’écris, je joue énormément. Je n’arrive pas à vivre sans jouer. Parce que je ne vois pas pourquoi je passerais mon temps à écrire des scènes et à ne pas en profiter (rires).

Donc, votre inspiration, vous la puisez dans le quotidien?

«Dans les difficultés du quotidien. Pour vous fabriquer des souvenirs, vous êtes obligé de foncer tête baissée vers une difficulté.»

Vous avez des projets? Sur quoi travaillez-vous en ce moment?

«Mis à part foncer tête baissée vers les difficultés? Non, pas pour l’instant! (rires). Je vais commencer à m’atteler au scénario du film, sans savoir si les acteurs voudront ou pas. Mais à la limite, s’ils ne veulent pas, ce sera le début d’une aventure… celle de les faire changer d’avis.»

Christelle

L’HISTOIRE EN QUELQUES LIGNESFanfan acte 2 Alexandre Jardin

Quinze ans se sont écoulés depuis qu’on a découvert Fanfan et Alexandre, passionnément amoureux. Mais alors qu’ils devaient se marier, ni l’un ni l’autre n’est venu. Quinze ans plus tard, on les retrouve donc… pas du tout là où on l’aurait cru! Désormais, Alexandre est convaincu que l’amour peut être exalté par les petites choses du quotidien. Meurtrie par deux mariages ratés, Fanfan, elle, ne veut plus entendre parler d’aventure conjugale. À quarante ans, leurs ombres chinoises vont pourtant à nouveau se faire face, grâce à une machination orchestrée par un éditeur et un producteur avides de remettre en présence le couple qui inspira le roman «Fanfan», incarné au cinéma par Sophie Marceau et Vincent Perez. Après son romantisme du début («Fanfan», «Le Zèbre»…), Alexandre Jardin était passé à des confessions autobiographiques, des archives intimes («Le Roman des Jardin», «Chaque femme est un roman»). Il revient ici avec brio à ses premières amours mais avec une touche de maturité en prime. Un vrai régal.

«Quinze ans après», d’Alexandre Jardin, éditions Grasset, 360 pages 19 €

Cote: 5/5

 

 

Il sera une fois… Bernard Werber

werber 3Ses histoires, Bernard Werber ne les commence pas par «il était une fois» mais bien par il sera une fois! Et de fait: son dernier roman, «Le miroir de Cassandre», raconte la vie d’une visionnaire, Cassandre Katzenberg. Cette jeune fille de 17 ans a en effet hérité de son antique homonyme du don d’entrevoir le futur mais aussi de la malédiction de ne pas être écoutée. Difficile de sauver le monde dans ces cas-là!

Avec vous, les histoires ne commencent pas par il était une fois mais bien par il sera une fois…

« Oui. C’est vrai!» 

Le don d’entrevoir le futur comme celui de Cassandre, cela vous plairait?

«Je crois que tout le monde voit le futur. On sent plus ou moins où l’on va. Le problème ensuite, c’est de savoir ce qu’on en fait. Les gens n’ont pas envie de voir le futur parce qu’après ils vont tourner devant cette idée : qu’est-ce que je peux faire pour arranger les choses ? Et vu qu’ils n’ont pas de solutions, ils ont coupé leur capacité à voir le futur. En fait, les politiciens, les scientifiques et les philosophes n’osent pas parler du futur.  Donc c’est aux auteurs de science-fiction de s’autoriser à faire ce travail. Parce qu’il faut qu’il y a ait actuellement des gens qui pensent au futur et qui ait envie de le changer. Tout ce que nous avons de bien actuellement a été pensé par nos ancêtres. Tout ce que nos petits enfants auront de bien a été pensé maintenant.»

Si, comme Cassandre, vous découvrez en rêve qu’un attentat se prépare, que feriez-vous?werber 4

«J’essaierais d’avertir mon entourage, voire les autorités, voire d’agir. Nous sommes actuellement une société où la plupart des gens sont rentrés dans une sorte de lâcheté confortable. Des gens peuvent se faire agresser autour de nous sans qu’on ne réagisse. C’est un peu comme cela que fonctionne notre système. Même quand il y a un attentat terroriste, tout le monde dit que c’est affreux, mais personne ne fait rien. Tant qu’ils n’ont pas été victimes eux-mêmes, les gens ne se rendent pas compte qu’il y a une sorte de retour de la barbarie et de la sauvagerie et qu’il faut au moins être clair dans ce que l’on veut et ce que l’on ne veut pas.»

Vous aimeriez une montre qui indique la probabilité de mourir dans les cinq minutes, comme celle de Cassandre ?

«Oui, beaucoup!»

«Ce sont nos rêves d’aujourd’hui qui vont créer les réalités de demain » concluent vos personnages dans le livre. Et vous, la société de demain vous la voyez comment?

«Il y a le positif et le négatif. Je vois une chance de réussir et une chance d’échouer. Pour ce qui est d’échouer, c’est annoncé tous les jours aux actualités. On nous annonce le réchauffement climatique, la pollution, la guerre nucléaire. Maintenant, il faut imaginer le positif. Pour moi, c’est arrêter la croissance économique, la croissance financière, la croissance démographique. On s’arrête et on réfléchit. Et on cherche à établir une meilleure répartition des richesses, une meilleure communication entre les individus.»

Vous pensez qu’on peut influencer le futur ?

«Ah oui! Je crois qu’une goute d’eau fait déborder l’océan. N’importe quel individu qui décide de faire quelque chose agit sur le monde.»  

Ce livre, c’est un peu une manière de remettre en question la société d’aujourd’hui ?

«C’est une manière de se poser de nouvelles questions et d’essayer de changer les choses dans le bon sens. J’ai l’impression que le drame de notre époque, c’est que les gens sont résignés. Tout le monde à l’impression d’être trop petit, que ce sont des enjeux qui nous dépassent. Du coup, les gens sont démobilisés. ‘Le Miroir de Cassandre’ est fait pour redonner envie aux gens de se prendre en main et de se reconnecter à eux-mêmes.»  

L’avenir de la planète vous préoccupe. Déjà dans «Paradis su mesure», vous envisagiez différents scénarios.

«Je crois que tout être humain doit se préoccuper de l’avenir de la planète. Le contraire de cela, c’est se préoccuper juste de soi-même, mais c’est très limité. On étouffe au bout d’un moment. Aller vers les autres et se préoccuper des autres me semble nécessaire à la survie.  En tout cas d’un esprit sain.»

Vos personnages sont attachants. Comment sont-ils nés?

«Pour Cassandre, il y avait un défi: essayer de ressentir ce que peut ressentir une jeune fille de 17 ans, autiste et orpheline. C’est un vrai challenge pour un écrivain de ressentir d’abord ce que peut ressentir une femme, et ensuite, une femme jeune et qui souffre d’un problème de communication. Mais au bout d’un moment j’enfilais ce personnage comme on enfile un vêtement. Pour me mettre à écrire, je devenais elle. Je devenais Cassandre Katzenberg et j’essayais de ressentir ce qu’elle pouvait ressentir en permanence. Pour les autres personnages, c’était pareil. Il fallait se mettre dans la peau d’un marabout africain, d’une ex-mannequin italienne. Ces personnages m’amusaient beaucoup et je les retrouvais avec plaisir.»

werber 2 Vous mettez parfois des gens que vous connaissez dans vos livres?

«Non, je m’inspire d’une personne pour créer une sorte de base, sur laquelle je vais ajouter d’autres éléments de personnes que je connais, puis après je vais ajouter de l’imaginaire ».

Cassandre décrit chaque personnage qu’elle rencontre comme ressemblant à tel ou tel acteur. Cela pourrait devenir un film ?

«Quand vous devez transmettre l’image d’un personnage au lecteur, il y a plusieurs manières. Soit vous dites qu’il a de grands yeux, un long menton, un nez pointu… Mais cela demande beaucoup de travail de la part du lecteur. Par contre, si vous dites qu’il ressemble à Harrison Ford, l’image arrive plus précisément, plus vite. Donc je me suis amusé à utiliser directement les stars pour pouvoir nourrir le livre.»

On y retrouve aussi des grands livres de science-fiction, comme ‘Le papillon des étoiles’, ‘L’arbre des possibles’…

«Oui, j’ai essayé de faire que tous mes livres soient connectés et que, pour les lecteurs qui me suivent, il y ait un plaisir supplémentaire, de retrouver les noms et des liens de familles.»

On sent que vous étiez journaliste et que vous aimez les mots. Je pense au passage sur l’étymologie des mots, les oxymores…

«Les mots, c’est mon métier. Ce sont les briques avec lesquelles je construits mon édifice. Donc le minimum c’est de s’intéresser à eux!»

Vous êtes l’un des auteurs français les plus lus au monde. Cela vous fait quoi ?

«Cela me fait très plaisir! Cela montre que le public est le vrai lecteur. J’adore l’idée que les livres vivent avec le temps. Le temps révèle les bons livres des mauvais livres.  Les livres qui sont à la mode ne résistent pas au temps. Au bout d’un moment, on les oublie.  Alors que les bons livres, eux, restent. Et ils vivent en poche, ils vivent du bouche à oreille. Je compte beaucoup là-dessus: faire des livres qui résistent au temps.»

 

DIX VERSIONS D’UN MEME ROMAN

Pour rédiger une histoire, l’auteur des «Fourmis», du cycle des anges et de la trilogie des dieux commence toujours par une petite nouvelle. De cette nouvelle, il extrait le début, le milieu et la fin. «Autour de cela, je vais progressivement créer les personnages que je vais introduire dans la nouvelle», confie-t-il. «Et au fur et à mesure, j’écris une sorte de premier jet, qui est une sorte d’expérience du livre, une exquise». Ce premier jet, il va l’observer, l’oublier et tout de suite en faire un deuxième jet. «Je vais en fait réécrire le même livre une dizaine de fois avec dix histoires différentes pour trouver le bon ton.»

Pour lui, avoir été journaliste scientifique est un atout. Cela lui a permis de faire des reportages sur l’autisme, les probabilités, et sur les dépotoirs, des choses qui lui ont servi pour faire ce livre. Sans oublier qu’il raconte aussi, à la fin du livre, avoir lui-même vécu «une expérience involontaire de clochardisation» à l’âge de 18 ans, après s’être fait détrousser de toutes ses économies à New York. De quoi l’aider quelque peu à imaginer la vie de Cassandre et de ses nouveaux amis.

 

UN SITE INTERNET TRES LUDIQUE

Après le plaisir de la lecture, ne manquez pas non plus de passer faire un petit tour sur le très réussi site de l’auteur. Plus qu’une simple biographie et bibliographie de Bernard Werber, on y trouve des petits jeux interactifs sur ses livres. Un rapide petit quiz révèle si l’on peut, nous aussi, sauver le monde. On y découvre également un «arbre des possibles», du nom d’un de ces précédents recueils de nouvelles dont on retrouve une connexion dans «Le miroir de Cassandre». Sur le site comme dans le livre, «c’est un endroit où tous les gens qui ont envie de parler du futur et de réfléchir sur le futur peuvent venir déposer leur scénario», explique Bernard Werber. «C’est le livre dans le livre. J’aime bien cette idée.»

L’an dernier, après la sortie de ‘Paradis sur mesure’, Bernard Werber avait également lancé sur son site un sondage qui permettait de voter pour sa nouvelle du livre préférée. En fonction des réactions des gens, il avait promis de développer un thème ou l’autre en roman. «J’aime bien cela», confie-t-il. «C’est comme si les gens pouvaient choisir un tout petit peu le prochain livre». Celle qui a le mieux marché, confie-t-il, c’est ‘Demain les femmes’. ‘Le maître du cinéma’ et ‘Un amour en Atlantide’ ont bien fonctionné aussi. Son prochain roman sera d’ailleurs lié à l’une des nouvelles… 

www.bernardwerber.com

www.arbredespossibles.com

 

L’HISTOIRE

Miroir de CassandreSi Cassandre n’a aucun souvenir de son passé avant ses treize ans et l’attentat qui a tué ses parents, elle peut par contre voir le futur. Ses pouvoirs visionnaires se concentrent surtout sur les attentats terroristes qu’elle voit en songes avant qu’ils ne se produisent. Mais encore lui faut-il parvenir à convaincre d’autres personnes de l’aider pour pouvoir agir. Cette aide, elle va la trouver auprès de drôles d’énergumènes vivant à l’écart du monde, dans un gigantesque dépotoir. Outre Cassandre, on fait  donc la connaissance d’un ancien légionnaire baptisé d’un nom bien belge, Orlando Van de Putte, d’un marabout africain, Fetnat, d’une ex-mannequin italienne, Esméralda, et de Kim Ye Bin, un jeune Coréen, as de l’informatique et fan de proverbes. Autour de son poignet, Cassandre porte une montre, qui a la particularité de ne pas donner l’heure, mais la probabilité de mourir dans les 5 secondes…

L’auteur des “Fourmis”, du cycle des anges et de la trilogie des dieux nous emmène cette fois dans un Paris futuriste. Il y sera question de terrorisme, d’autisme et des lois de probabilités, tout en cherchant un remède pour sauver la planète. Plus encore peut-être que dans ses précédents livres, Bernard Werber, l’un des auteurs français les plus lus au monde avec Marc Levy, insiste sur le côté réaliste et psychologique.

Résultat: une grosse brique de 631 pages qui pourtant se dévore, pour l’histoire qu’elle nous conte bien sûr, mais aussi pour la beauté des mots et les digressions sur leur étymologie, les oxymores, etc.  A tel point qu’on en apprendrait presque certains passages par cœur!

Christelle

«Le miroir de Cassandre», de Bernard Werber, éditions Albin Michel, 631 pages, 22,90 €

Cote: 5/5