Matière et anti-matière

Une héroïne qui se sent seule du haut de sa tour de trente étages, tellement décalée, comme si elle avait été placée dans ce monde sans mode d’emploi. L’ennui et la solitude rythment son existence, si tant et si bien que notre jeune héroïne se construit un univers bien à elle, un univers dans lequel est entraîné le lecteur… Tom Tirabosco et Pierre Wazem à qui l’on doit l’excellente BD “La Fin du monde” récidivent avec “Sous-sols” et se jouent une fois encore de nos repères spatio-temporels. Le récit navigue entre onirisme et réalité étrange. Le lecteur ne parviendra à aucun moment à faire la part de choses. Tâche délicate que celle d’évoquer avec justesse la fragilité de la psyché humaine. On appréciera une fois encore le beau crayonné de Tirabosco et la gamme chromatique (gris-bleu irisé) utilisée ici.

L’histoire en quelques mots:

Un chercheur spécialiste de l’anti-matière et une jeune fille d’une simple robe de nuit vêtue font connaissance dans d’improbables sous-sols, ceux de l’accélérateur de particules de. Perdu dans ce qui semble s’apparenter à un véritable labyrinthe, nos héros, tels deux âmes en peine, se donnent pour mission de sauver le monde et de contrer les effets du phénomène scientifique qui tétanise la planète Terre, à savoir celui de l’absorption de la lumière par un trou noir. Pendan ce temps, l’épouse du scientifique et la jumelle de la jeune fille se rencontrent suite à un concours de circonstances des plus loufoques…

Anne-Sophie

“Sous-sols”, de Tirabosco et Wazem, éditions Futuropolis, 120 pages, 20 euros

Scénario: 3/5
Dessin: 4/5

Survie londonienne

C’est dans le Londres du début des années nonante que s’inscrit l’excellent triptyque « London Calling ». La série qui trouve avec « Le grand soir » son épilogue nous fait suivre les péripéties d’Alex et Thibault, deux Français fraîchement débarqués dans la capitale britannique, dans le but de se faire une place –minime soit-elle- sur la scène musicale. Leurs aventures se greffent sur un contexte politique et social marqué par les réminiscences du thatchérisme et où s’affrontent papistes et orangistes. Les deux jeunes frenchies peinent à dégoter un logement salubre et vivotent tant bien que mal de petits boulots. Alex travaille dans un sex shop, Thibault fait la plonge dans un commissariat de police, et tous deux se sont installés dans le squat de Lucy. Leur ami irlandais Andrew, lui, se sent investi d’une mission patriotique et épouse la cause de l’IRA, tandis qu’Emma une ex-junkie séquestrée à Belfast est conduite, tel du bétail, à Londres… Tous les protagonistes se retrouveront au très attendu festival rock de Reading… pour le pire. Cette série dynamique et fort agréable à lire et découvrir brosse un portrait peu reluisant, voire très noir, de la société britannique du début des années 1990. On regrettera toutefois les dernières pages de l’album que certains trouveront peu convaincantes.

 Anne-Sophie

« London Calling, t 3 : Le grand soir », de Runberg et Phicil, éditions Futuropolis, 80 pages, 18 €

 Cote: 3/5

Apparences trompeuses

«Face cachée», un beau roman graphique en noir et blanc qui nous plonge au cœur de la société nipponne aux exigences parfois quelque peu… effrayantes, vues d’Europe. Satoshi est analyste financier. Il travaille la semaine à Tokyo jusque bien tard le soir. Une fois la journée terminée, quand il n’est pas obligé de suivre son patron pour une partie de karaoké bien arrosée, il rejoint son capsule hôtel où il se repose quelques heures. Le week-end, il retrouve en lointaine banlieue femme et enfant qui lui manquent tant. Mayumi, jeune employée, en pince pour Satoshi et espère bien terminer ses jours avec son bel amant. Oui, mais voilà, les apparences sont trompeuses et les convenances aussi strictes soient-elles cachent souvent de terribles situations. Le lecteur, dont la curiosité est titillée, n’en saura pas plus dans ce premier opus. Cet ouvrage se révèle une très bonne surprise signée Sylvain Runberg et Olivier Martin, tous deux fins connaisseurs du pays du soleil levant. 

Anne-Sophie 

«Face cachée», de Runberg et Martin, éditions Futuropolis, 152 pages, 18 €

 Cote : 4/5

Un amour étrange

Paul, jeune et fringuant avocat, échoue au Osgood’s Bar après une laborieuse journée de travail. Ce bel étalon est abordé par une femme âgée d’une quarantaine d’années et franchement laide. Mère de famille, divorcée, elle relève le défi lancé par ses collègues d’usine avec qui elle a pris pour habitude de prendre un verre avant de rentrer à la maison. Etrangement, le courant semble plutôt bien passé entre Paul et Sarah. Un verre en amène un autre et au fil des rencontres qui se multiplient le beau et la bête deviennent amant. Tout se passe bien au lit, mais Paul semble peu enclin à présenter Sarah à sa famille et ses amis. La honte prend le dessus. Etrange histoire d’amour que Grégory Mardon met en images d’après une nouvelle de Russel Blanks. L’univers dépeint sobrement en noir et blanc reflète avec justesse l’atmosphère glauque et malsaine de cette relation amoureuse.

Anne-Sophie

« Sarah Cole. Une histoire d’amour d’un certain type », de Grégory Mardon, d’après une nouvelle de Russel Blanks, éditions Futuropolis, 78 pages, 17 €

Cote : 3/5

Le temps des premières amours

Dans «Tous à Matha», Jean-Claude Denis évoque le temps de l’adolescence, des inévitables frictions avec les parents, des remises en question, des premières amours et de la camaraderie. Un récit autobiographique? Un petit peu mais pas entièrement. «Tous les ingrédients de cette histoire ont été vécus», confie l’auteur, ado dans les années 1960, qui éprouvait la drôle d’impression d’ «une chape de plomb terrible». L’été 1967 fait de l’œil à Antoine et sa bande de potes. Agé de 16 ans, il vit dans la banlieue de Paris, joue dans un groupe rock et est amoureux de la belle Christelle. Les amis ont décidé de faire du camping et de passer l’été à Matha, une petite plage de l’île d’Oléron. Même Christelle dont le père est loin d’être commode a reçu l’autorisation de s’y rendre. Reste à Antoine à convaincre ses parents de se rapprocher de la destination et de leur fausser compagnie une fois sur place…

Anne-Sophie

«Tous à Matha. Première partie», de Jean-C. Denis, éditions Futuropolis, 64 pages, 16 €

Cote : 3/5

Le Caire, ce chaudron en ébullition

Golo en est tombé amoureux il y a trente ans. Le Caire, la capitale égyptienne, «ce chaudron magique en perpétuelle ébullition». Dans ce second volume de «Mes mille et une nuits au Caire», l’auteur s’amuse. Conteur hors pair, il évoque avec humour mille et une anecdotes et, au-delà de la classique autobiographie, il nous livre une description foisonnante et colorée de la vie quotidienne cairote. Golo nous conte l’évolution de cette capitale qui a beaucoup changé avec le développement économique et le tourisme de masse. Le Caire et cet album nous donnent le tournis… L’expédition de Bonaparte en 1798, les arrière-salles des cafés, les secrets d’un mariage réussi, l’ambiance dans les salles de cinéma, les marchands ambulants, les élections,… Tout sonne tellement vrai. Cet album, à l’image de la ville qu’il évoque, donne une impression de désordre et ne laisse pas de répit au lecteur, qui passe d’histoire en histoire, de personnage en personnage. Une BD très vivante et colorée.

Anne-Sophie

«Mes mille et une nuits au Caire. Deuxième époque», de Golo, éditions Futuropolis, 96 pages, 17 €

Cote : 3/5

Le retour de Lulu femme nue

Etienne Davodeau (« Geronimo », « Quelques jours avec un menteur ») fut fort bien accueilli fin 2008 avec le premier tome de « Lulu femme nue » et décrocha dans la foulée l’un des « Essentiels » d’Angoulême en 2009. Le second tome, très attendu, sort en librairie cette semaine. Il vient clore les péripéties de cette mère de famille quarantenaire qui décroche temporairement de son quotidien et prend le large quelques semaines durant. L’auteur qui maîtrise à la fois le scénario et le dessin se penche avec pudeur et humanité sur un destin des plus communs. Le portrait qu’il nous livre est touchant, même très touchant.

Comment est née Lulu, cette femme ordinaire qui, un jour, décide de prendre du recul par rapport à sa morne vie tout entière dévouée à sa famille ?

Etienne Davodeau: « Disons… par glissement progressif. Au départ, je me suis intéressé aux cas des disparitions volontaires, à ces gens qui descendent acheter des cigarettes et ne reviennent plus jamais. En France, des milliers de personnes changent de vie et disparaissent de la sorte chaque année. Lulu, elle, disparaît effectivement, mais n’en a pas vraiment pris la décision. Elle constate qu’elle est simplement en train de le faire et assure en permanence qu’elle reviendra. « Lulu femme nue » répond aussi à une espèce de défit stupide que je me suis lancé : raconter une histoire intéressante sur quelqu’un qui ne fait rien. Ce qui n’est pas si évident. La bande dessinée est en général un média plutôt dévolu à l’action… »

Double défi… Car vous avez décidé de consacrer deux tomes à cette personne qui ne fait rien…

« Oui. J’avais établi la forme dès le départ. Je m’étais interdit de rentrer dans la psychologie du personnage. Je ne voulais pas m’embarquer dans un récit psychologique. D’une part, je me sens pas vraiment capable de me mettre dans la tête d’une femme. D’autre part, je préfère que ce soit le lecteur qui y aille. C’est pour ça que j’ai fait deux tomes avec deux narrateurs différents. Ca me permet de ne pas être trop près de Lulu, de ne pas être dans son état d’esprit, de laisser ça au lecteur, mais en même temps d’être près des actes de Lulu que celle-ci a conté aux deux narrateurs. »

Un an et demi s’est écoulé depuis la sortie du premier tome. Le scénario n’était-il pas établi d’avance ?

« Je travaille quasiment sans scénario. Ce que j’ai proposé à mon éditeur pour démarrer, c’est un texte très court qui définissait simplement le cadre du récit. Je voulais être dans la même disposition mentale que Lulu, c’est-à-dire devoir improviser en permanence! Un an et demi, c’est ce qu’il m’a fallu pour faire 80 pages en couleurs. »

Il est étonnant que vous vous soyez attaché à un destin de femme. Un personnage masculin vous aurait été plus proche…

« J’ai l’impression que les femmes sont encore plus que les hommes soumises aux contraintes de la vie moderne. Il faut travailler, il faut consommer, il faut être productif, il faut participer à la croissance. Pour les femmes, d’autres facteurs s’ajoutent encore à ceux-là. Pour moi, c’était évident, je devais mettre en scène un personnage féminin parce que plus complexe… Ce qui est un compliment pour les femmes… (rires) Je voulais aussi évoquer les relations qui unissent Lulu à son mari ou à sa fille. »

Votre préférence va clairement aux anti-héros. Les héros vous ennuient ?

« Oui, l’héroïsme m’emmerde. Lulu n’est clairement pas une héroïne, mais elle n’est pas vraiment non plus une anti-héroïne. C’est une femme moyenne, elle n’est pas riche, elle n’est pas non plus une SDF, elle a une famille, elle a une maison, elle a une vie qui pourrait faire envie à pas mal de gens qui sont plus dans la galère. Elle est banale, c’est ça l’idée. Ce qui est nettement plus intéressant que le héros rusé, beau et fort qui triomphe. C’est un souci que j’ai vis-à-vis la bande dessinée en général. Elle a longtemps procédé sur le mythe du héros. Je parle ici de la bande dessinée traditionnelle. »

Ce qui vous intéresse dans la BD, c’est rester au plus près des gens ?

« La bande dessinée a beaucoup à gagner à explorer les qui ont trait à la vie quotidienne. Et c’est là qu’elle a une carte à jouer et qu’elle ne joue pas assez. Il y a des champs entiers que la bd n’explore pas ou peu, ou qu’elle n’explore que depuis très récemment. Moi, je m’intéresse beaucoup aux petites choses de la vie de tous les jours qui, selon moi, sont dignes d’intérêt si on arrive à les présenter de manière judicieuse. J’aime bien rester sur le côté ténu des choses et, du coup, ça donne une certaine proximité. J’essaie de toucher les gens avec un truc qui puisse faire écho à leur existence. »

Anne-Sophie

« Lulu femme nue, second livre », d’Etienne Davodeau, éditions Futuropolis, 78 pages, 16 €

Cote : 4/5

http://lulufemmenue.blogspot.com

Lascif et pensif

Visuellement splendide. Scénaristiquement creux. Le dernier né de Didier Eberoni se veut un hommage au « Samouraï » de Jean-Pierre Melville dans lequel Alain Delon incarne un tueur professionnel solitaire. Eberoni use d’images sublimes et subliminales et nous livre une vision érotique et inquiétante d’une société future qui prend corps dans le Paris futuriste des années 2080 inondé par la Seine. Que dire du scénario ? Pas grand-chose en réalité. On sait que l’atmosphère est moite, qu’un aigle plane dans le ciel. Une femme en bleu, lascive, rejette sa tête en arrière. Un homme sort de chez lui. Un sigle orne sa veste, comme une appartenance ancienne. On ne connaît que son nom de code : Samouraï. Une BD intrigante à ne pas mettre entre toutes les mains.

Anne-Sophie

« Samouraï », d’Eberoni, éditions Futuropolis, 64 pages, 16 €

Cote : 2/5

Un tout grand reportage !

En 2001, alors qu’il doit se rendre en Palestine à l’occasion d’un reportage pour le magazine ‘Harper’s’, Joe Sacco est interpellé par une note en bas de page figurant dans un rapport de l’Onu. Celle-ci évoque un massacre de 275 civils, perpétré en 1956 par l’armée israélienne à Khan Younis et d’une dizaine d’autres à Rafah, ville voisine. Le journaliste-dessinateur mènera alors des investigations et travaillera sur le sujet six années durant pour nous livrer une bande dessinée exceptionnelle. «Gaza 1956», album en noir et blanc de 400 pages, s’inscrit comme un documentaire choc, extrêmement fouillé et poignant. Joe Sacco se met en scène et invite le lecteur à le suivre dans la bande de Gaza tout au long de son enquête. Il y rencontre des témoins des massacres qui, mis en confiance, lui livrent leurs souvenirs. Ce récit-reportage très fort s’avère parfois violent émotionnellement. La réalité crue telle que vécue par les Gazaouis y est dessinée sans détour. On ne peut qu’apprécier l’admirable travail accompli par Joe Sacco.

Anne-Sophie

«Gaza 1956 en marge de l’histoire», de Sacco, éditions Futuropolis, 424 pages, 29 €

Cote : 5/5

La Terreur et la quête de l’Etre suprême

Deux grands noms pour évoquer Le Louvre, Robespierre, le peintre David et la Terreur. Bernar Yslaire («Sambre», «Le ciel au-dessus de Bruxelles», «XXe Ciel.com») s’est adjoint Jean-Claude Carrière (scénariste, dramaturge, romancier, comédien, novice en matière de BD) pour une plongée en pleine révolution française. En août 1793, le premier musée de la Nation destiné à accueillir les œuvres révolutionnaires est inauguré au Louvre. Parmi les peintres officiels qui y disposent de leur atelier: David. Son ami Robespierre lui demande de donner un visage à l’Etre suprême, sorte d’incarnation de la spiritualité. Une tâche qu’il ne mènera jamais à bien tant l’entreprise est vaine. «Le ciel au-dessus du Louvre» se penche, au travers de 20 courts chapitres, sur l’inquiétante Terreur. Rencontre avec les auteurs.


Bernar Yslaire, vous avez pour habitude de travailler vos scénarios en solo. Pourquoi cette envie de jouer en tandem?

B. Yslaire: «Il y avait une envie, un désir de partager une histoire avec Jean-Claude Carrière qui est mon maître à penser en matière de scénarios. J’avais un sujet qui se prêtait à une collaboration. Jean-Claude a travaillé sur le scénario du film «Danton» de Wajda où il livrait une image de la révolution qui était passionnante mais à l’opposé de ce que, moi, je m’imaginais de Robespierre. J’avais un contre-pied intéressant à lui proposer, ainsi qu’un angle neuf et original, à savoir la représentation de la révolution.»

Cet album répond à une commande du Louvre et met le musée au centre de l’histoire, mais rapidement la révolution et la Terreur prennent le dessus. Finalement, quelle est la thématique centrale?

J-C. Carrière: «C’est la peinture et la révolution! Le rapport entre l’art et la politique. Il est étonnant de constater que, dans une époque très exacerbée comme l’a été la révolution, un certain nombre d’artistes, dont David qui faisait partie des hautes instances de la révolution, décident que l’art doit être au service de la révolution. C’est une première dans l’histoire qui rejoint l’idée de certains monarques qui disaient que l’art doit être à la gloire du souverain. Ici, on va encore plus loin. C’est de l’art engagé.»

David, un outil politique?

B. Yslaire: «Il était plus qu’un outil puisqu’il tenait lui-même l’outil. Il était député à la Convention, membre du comité de sûreté générale. Ce proche de Robespierre faisait vraiment partie des cercles de pouvoir.»
J-C. Carrière: «David était un habile opportuniste. Par la suite, il deviendra le peintre officiel de Napoléon. A la chute de celui-ci, il finira sa vie oublié et dédaigné en Belgique, à peindre des mièvreries incroyables. L’auteur de «La mort de Marat» finira par peindre des amours et des cupidons avec des casques de pompier.»

Comment expliquer ce revers?

J-C. Carrière: «David a été fameux et riche pendant la révolution et sous l’Empire. Mais celui qui avait voulu mettre l’art au service de l’histoire a finalement été rattrapé par celle-ci. L’histoire l’a rejeté. Il a été considéré comme un traître. Les Bourbons de retour ne pouvaient accepter un homme qui avait été l’ami intime de Robespierre et de Napoléon.»

On sent un important travail de recherche à la lecture de l’album…

J-C. Carrière: «On a beaucoup potassé.»
B. Yslaire: «Mais, néanmoins, un certain flou entoure toute reconstruction historique. Il y a des choses sur lesquelles il a fallu passer et ne pas trop s’appesantir. A côté de cela, il faut se servir de certaines zones d’ombre pour pouvoir raconter l’histoire.»
J-C. Carrière: «Pour reconstituer l’atelier de David, Bernar a eu beaucoup de mal. Des artistes étaient logés au Louvre, mais ce Louvre n’était pas comme le Louvre d’aujourd’hui.»
B. Yslaire: «Il abritait une dizaine d’ateliers d’artistes au minimum. Les transformations étaient constantes. Les murs tombaient, on en reconstruisait. Rien à voir avec l’apparat de l’institution actuelle. Ce n’est qu’en 1793 que sera inauguré le musée. Un musée pour le peuple. Autre difficulté de reconstitution: on sait, par exemple, qu’une grande fête a été organisée par David pour la présentation de «L’Etre suprême»…»
J-C. Carrière: «David a été chargé par Robespierre de peindre «L’Etre suprême», mais aussi d’organiser la fête, de dessiner les costumes, etc. Mais les documents sont quasi inexistants. Il existe une vague gravure et une statue.»

Pourquoi cette requête de Robespierre?

J-C. Carrière: «Il est arrivé à la constatation qu’on ne pouvait se passer totalement de l’au-delà et de la métaphysique. Il n’était évidemment pas question de revenir à la religion qui avait été condamnée très sévèrement. Mais il n’était pas possible non plus de passer directement à une société matérialiste. Il restait un vide à combler. Une fois, Dieu écarté, il restait cette notion de l’Etre suprême. Un terme indéfinissable et impossible à représenter. Comment peindre l’être qui par définition n’a pas de forme et d’apparence?»

Bernar Yslaire, vous ne quittez jamais votre habituelle bichromie noire et rouge? Même quand vous vous éloignez des Sambre…

B. Yslaire: (sourire) «Oui, il y a sans doute un fond commun. Mais, je n’ai pas l’impression de dessiner en couleur. Je dessine plutôt en noir et blanc avec de petits éclairs de rouge, ce sang qui est présent dans la révolution. C’est à ça que je suis assez vite arrivé, une facture dans les camaïeux qui est la plus sobre possible afin de mettre en valeur les peintures originales du Louvre.»
J-C Carrière (blagueur): «Un des problèmes de Bernar dans cette affaire, c’est qu’il dessine mieux que David!» (rires de Bernar Yslaire)

Un autre référence commune à votre œuvre: le personnage de Jules, une frimousse récurrente…

B. Yslaire: «Jules crée un lien avec d’autres thèmes. Dans «Le ciel au-dessus de Bruxelles» et dans «Sambre», il y a ce personnage qui traverse le temps. Il ne s’agit pas d’un héros comme Tintin. Ce personnage est un témoin de l’histoire.»
J-C. Carrière: «Le personnage récurrent qui revient dans l’œuvre de Bernar, pour moi c’est Bernar lui-même. Dans toute œuvre, il faut bien qu’il y ait une liaison.»
B. Yslaire: «D’une certaine façon, c’est ça. Comment dire, ça rassure… C’est comme Hitchcock qui passait dans tous ses films.»

Anne-Sophie Chevalier

«Le ciel au-dessus du Louvre», d’Yslaire et Carrière, coédition Futuropolis et Musée du Louvre, 66 pages, 17 €

Cote: 4/5

Mal de vivre

Un homme dépressif qui « s’emmerde passionnément et avec conviction » gère un magasin de farces et attrapes. Vendre de la rigolade et faire la gueule. Voilà cerné en quelques mots le personnage de Patrick qui vient de se faire jeter par sa femme. L’histoire se déroule sur fond de suicides, de conflit social et de délocalisation. Dramatique ? Oui et non. Car Pascal Rabaté entoure son récit de douceur, de romance et d’espoir. La vie de Patrick basculera à nouveau, lors d’une soirée entre amis, au cours de laquelle il fera la connaissance d’une artiste-acrobate travaillant pour un cirque de passage. Des dessins dépouillés qui ne s’ennuient pas de trop de détails, des couleurs vives et rétro, l’ensemble laisse un petit goût de mélancolie pas désagréable.

Anne-Sophie

«Le petit rien tout neuf avec un ventre jaune », de Rabaté, éditions Futuropolis, 104 pages, 19 €

Cote : 2/5

Immigration, disparition et audimat

Une rencontre peut bouleverser une vie, parfois même plusieurs… La rencontre avec Malika, une jeune Algérienne de 17 ans qui quitta son pays natal pour éviter un mariage forcé et donner naissance à un bébé de l’amour, est l’une de celle-là. Point de départ du roman à succès de Laurent Letignal et de l’implosion de sa famille… Invité sur le plateau d’une émission littéraire pour parler de son nouvel ouvrage, le jeune auteur en profite pour lancer un appel aux téléspectateurs. «Aidez-moi à retrouver mon père disparu depuis plus trois ans!» L’émotion y est et le public accroche. La course à l’audimat aidant, une cameraman suit Laurent dans sa quête. Une piste le mène en Algérie où, à son grand étonnement, il découvre que son père, pour une fois dans sa vie, a fait quelque chose de bien. Le scénario se tient, même s’il est parfois un peu trop larmoyant à notre goût. La deuxième partie de ce triptyque s’avère assurément plus faiblarde que la première. On regrettera notamment que le thème de l’immigration n’y soit pas plus développé.

Anne-Sophie

« La Mémoire dans les poches. Deuxième partie », de Le Roux et Brunschwig, éditions Futuropolis, 71 p., 16 €

Cote : 2/5