Zombillénium embauche pour l’éternité

Zombillénium, une nouvelle série que l’on adooooore ! Assurément l’une des meilleures surprises de ce deuxième semestre 2010 ! Arthur de Pins, auteur prolifique bien connu notamment pour ses “Péchés mignons” et ses collaborations à Fluide Glacial et Fluide Glamour, entame ici -toujours avec son graphisme bien caractéristique- une histoire humoristique très rock n’ roll. La trame se déroule dans un parc d’attractions un peu particulier mettant en scène momies, vampires, loups-garous et autres créatures démoniaques. Mais pour séduire le public, pas question d’engager des figurants qui seraient grimés à souhait. Non non, à Zombillénium, ce sont de vraies créatures de l’ombre qui assurent l’animation. C’est d’ailleurs un vampire, Francis von Bloodt, qui gère en bon père de famille le parc à thème. Mais les affaires vont mal. Les simples mortels sont de plus en plus exigeants et il en faut toujours plus pour les faire trembler. C’est alors qu’Aurélien entre en scène. Une aubaine cet Aurélien! Ce pauvre gars plutôt beau gosse vient de se faire plaquer par sa femme. Au bout du rouleau, le pauvre ère est désemparé et la malchance est décidément au rendez-vous. Sa petite personne croise l’instant d’une fraction de seconde la voiture d’employés du Zombillénium. Aurélien trépasse mais ressuscite grâce à la bienveillance de l’un des ses futurs collègues. Aurélien s’avère être une créature des plus terrifiantes. Mais, difficile pour lui, de maîtriser sa métamorphose…

Anne-Sophie

“Zombillénium, t 1: Gretchen”, d’Arthur de Pins, éditions Dupuis, 48 pages, 10,95 euros

Cote: 4/5

Elle avait vendu son âme à Dieu

Tout baigne pour Alex. Dans quelques jours il décrochera son bac et profitera ensuite des jours d’été pour se détendre aux côtés de son amie Elisa. Mais le cours de sa petite vie tranquille va entièrement changer en quelques heures à peine. Ce matin-là, la mère d’Alex, éminente chirugienne entièrement acaparée par son boulot, ne peut conduire son fils à l’école et lui demande -exceptionnellement- de prendre le bus. Mais, finalement, Alex délaisse les transports en commun pour la moto de son amie. A peine le bus démarre-t-il qu’une énorme explosion s’en suit… Choqué, Alex va rapidement apprendre que cet attentat le visait, lui, plus particulièrement. S’en suivra une course-poursuite… une chasse à l’homme. La mère d’Alex a disparu et il semblerait qu’elle trempe dans un trafic pour le moins douteux. Karl T. et Damien Marie (“La Cuisine du Diable”, “Polar & Co”) nous livrent ici un thriller accrocheur mais finalment assez moyen de gamme. On appréciera le dynamisme du scénario et regrettera sûrement un manque de piquant. Précisons que les deux tomes de ce diptyque sont sortis en même temps (ce qui n’est pas pour nous déplaire!).

Anne-Sophie

“Dieu, t 1: A corps perdu” et “Dieu, t 2: A coeur ouvert”, de Karl T. et Marie, éditions Dupuis, 48 pages et 56 pages, 10,95 euros/l’album

Cote: 2,5/5

Une vie de chat

De l’observation à la bande dessinée, il n’y a qu’un pas… que Frank Le Gall («Théodore Poussin») n’a pas hésité à franchir. Celui qui nous avait habitués à des albums flairant bon l’aventure se lance cette fois dans un récit nettement plus proche du quotidien. Dans «Miss Annie», il met en scène une petite chatte malicieuse, intelligente et pas très obéissante. L’animal suit sa nature et se montre prêt à braver tous les interdits pour découvrir le vaste monde autour de la maison familiale. L’originalité de l’album? L’histoire est placée à hauteur de chat. Le lecteur ne découvrira donc que les jolies gambettes des maîtres de «Miss Annie», pas plus. Un album frais qui ravira petits et grands pour lequel Frank Le Gall s’est adjoint une jeune dessinatrice prometteuse, Flore Balthazar, sa compagne.  Une suite est déjà en préparation.

Comment est née «Miss Annie»?

Frank Le Gall (scénariste): «Il y a un peu moins de deux ans, Flore et moi avons acquis une petite chatte. Et cette petite coquine m’a directement refilé la toxoplasmose! Nous avons fait connaissance de cette manière. J’étais cloué dans un fauteuil et, pendant ce temps, je voyais la miss prendre possession de la maison, faire ses petites bêtises et découvrir de nouvelles cachettes. Je l’observais. M’est alors rapidement venue l’idée de raconter l’histoire de cette petite chatte vue… à sa hauteur, à niveau de genoux d’homme. J’ai tout de suite pensé à Flore pour le dessin. Elle est plongée dans le monde des félins depuis sa plus tendre enfance. Il y a eu jusqu’à cinq chats chez elle. Elle est capable de les dessiner de mémoire et leur attribuer des mouvements très réels sans les regarder.»

Tout est observation dans cet album?

 «La plupart des choses, oui. Mais pas tout, évidemment. Notre miss à nous n’est pas copine avec une souris. Heureusement! Je ne voudrais pas avoir de muridés à la maison! (rires) Tout ce qui se passe quand elle découvre le monde extérieur est du domaine de l’extrapolation. On a tous vu nos chats sortir dans le jardin, flairer les arbres, faire des trucs puis disparaître de notre vue. On ne sait pas ce qu’ils font, on ne peut qu’imaginer… surtout quand ils reviennent avec une oreille déchirée et le pif de travers…»

 Les hommes semblent avoir encore plus de mal à décerner la psychologie animale que féminine…

«(rires) Oui, je me demande si je n’ai pas fait un amalgame… (rires) C’est peut-être plutôt une autocritique. Je me suis permis de critiquer les hommes, en disant voilà nous on croit toujours tout savoir et avoir tout compris des femmes et des animaux. Mais, bien souvent, l’homme fait le coq et la femme arrange les trucs derrière son dos. C’est la vision que j’ai du couple en général. Le père (le maître de Miss Annie, ndlr) est un peu ridicule quand il imagine tout régenter.»

 Bonne idée que ce découpage en chapitres qui donne un certain rythme au récit et relance l’intérêt du lecteur…

«Ce n’était pas du tout une idée de départ. Elle nous est venue lors de l’écriture du scénario. Cette structure en chapitres renforce le côté ‘roman’. Le format du livre s’y prête d’ailleurs fort bien. Et comme le récit évoque une petite quête initiatique, ce n’est pas plus mal d’y mettre des jalons, pour que l’on sente mieux les différents passages.»

Flore Balthazar publie avec «Miss Annie» son premier album et voilà qu’elle bénéficie déjà d’un tirage limité en noir et blanc pour accompagner la sortie de l’album couleur…

«Flore rêvait d’avoir une édition en noir et blanc. Je lui disais de ne pas y croire. Les éditeurs ne proposent un tirage de tête qu’aux auteurs dont ils sont certains du succès commercial. Et puis voilà que notre éditeur chez Dupuis, José-Louis Bocquet, nous appelle pour nous proposer l’édition noir et blanc! Le noir et blanc met très bien en valeur le travail de Flore, notamment tout son travail sur le pelage du chat. La couleur a tendance à aplatir le travail dans le trait très grisé.»

Travailler en couple, un avantage ou un inconvénient?

«On travaille ensemble dans la même pièce, face à face. L’avantage c’est que, pour «Miss Annie», j’écrivais une page ou deux puis je les présentais à Flore et lui demandais ce qu’elle en pensait. La réaction était immédiate, ce qui me permettait de rectifier le tir aussitôt. Idem du point de vue du dessin, je pouvais me pencher sur son dessin et lui souffler mes commentaires. Etant un couple, la relation n’est absolument pas la même. Il n’y a pas de problème d’ego.»

Anne-Sophie

 «Miss Annie», de Flore Bathazar et Frank Le Gall, éditions Dupuis, 78 pages, 13,50 €

Il existe également un tirage de tête noir et blanc numéroté et signé par les auteurs.

 Cote : 3/5

Black-out familial

« La Corde », un nouveau diptyque qui vient enrichir l’excellente série « Secrets » des éditions Dupuis. Frank Giroud offre une suite surprenante à « L’Echarde » qui se penchait sur les heures sombres de l’Occupation. Intrigue généalogique et secrets de famille forment la trame de ce nouvel opus. Anna est jeune, belle et issue d’un milieu aisé de Buenos Aires. Accompagnée de son amie Paquita, elle s’envole pour Grenoble dans le but d’y poursuivre ses études d’architecture. Elles dégottent un petit appartement mal en point qu’elles retapent avec l’aide de leur charmant voisin Paul. Les études ont bon dos… Car Anna est venue en France aussi -et surtout- pour enquêter sur le passé de sa mère et éclairer le mystère qui l’entoure. Mais elle ne parvient à mettre la main sur aucune archive familiale. Ses parents ne lui ont jamais parlé de leur jeunesse en Europe, comme si leur vie avait débuté avec leur arrivée en Argentine… Le second tome promet d’être riche en rebondissements. A suivre…

Anne-Sophie 

« Secrets. La Corde. Tome 1 », de Duvivier et Giroud, éditions Dupuis, 56 pages, 13,50 €

 Cote :3/5

24 heures

Un jeune immigré russe sans papiers vivote de menus larcins. Noël approche et avec lui son lot de consumérisme et ses cohues marchandes, une époque idéale pour les pickpockets. Mais malheureusement pour Andreï, le dernier portefeuille qu’il vient de faucher appartient à un compatriote pour le moins influant… L’oncle Mathioushka, un Russe mafieux, ancien ami de son père. Oncle Mathioushka n’est pas content. Dans sa magnanimité, il accorde tout de même 24 heures à Andreï pour qu’il donne enfin un sens à sa vie et fasse honneur à son père. Un ultime répit de 24 heures… L’ idée de scénario est bonne et la colorisation intéressante, mais cet album vite lu ne marquera pas les esprits et ne révolutionnera pas l’histoire de la BD.

Anne-Sophie 

« Jour de grâce », de N’Guessan et Jakupi, éditions Dupuis, 64 pages, 14,50 €

 Cote : 2/5

L’amour en ligne

On les avait adorés dans « Malaise vagal », mais aussi dans « Problèmes de connexion » et « 300 millions d’amis ». Fred Jannin et Gilles Dal n’en ont pas fini de nous parler des relations humaines et nous reviennent avec « toi+moi.org ». Cette fois, toujours armés de leur plume incisive et de leur humour décapant, ils s’attaquent aux sites de rencontres. On se réjouit de voir que le duo ne nous sert pas trop de clichés potaches. Jannin et Dal dédient leur album « à ceux qui ont trouvé l’amour sur Internet, et puis aussi à ceux qui ne l’ont pas trouvé, parce qu’il ne faut pas les stigmatiser ». Dans cet ouvrage, ce sont surtout les seconds qui -loin d’être stigmatisés- devraient s’y retrouver. Les gags sont réalistes mais le duo use et abuse du face à face homme-femme et du côte à côte homme-homme qui d’album en album commencent à lasser. On regrettera aussi la longueur de certains textes qui pousse le lecteur à zapper et à passer à la planche suivante. 

Anne-Sophie 

« toi+moi.org », de Jannin et Dal, éditions Dupuis, 48 pages, 9,95 €

 Cote : 3/5

Un petit air de « Planète des singes »

Spiessert et Bourhis unissent une fois de plus leur talent et se lancent dans un récit anthropomorphe où les rôles sont judicieusement inversés. Dans un monde régi par les animaux, l’espèce humaine, en voie d’extinction, est traquée par des braconniers avides de profit. Ce conte sensible se situe dans le Paris du début du 20e siècle. Les préoccupations des acteurs porcins, canins et félins sont manifestement très humaines… En filigrane, les auteurs effleurent des sujets aussi sérieux que les difficultés de cohabitation entre les espèces animales et le racisme latent. Feuille, une petite humaine capturée, est vendue au plus offrant. Très vite, elle suscite un réel émoi tant dans le monde politique que scientifique. Sa capture remet en question les conclusions de toutes les recherches scientifiques menées sur le sujet humain : Feuille parle et s’exprime dans un langage clair, compréhensible et structuré. Léopoldine, épaulée par son ami journaliste Fulgence, décide de voler au secours de la petite humaine…

Anne-Sophie

«Hélas», de Spiessert et Bourhis, éditions Dupuis, collection Aire Libre, 72 pages, 15,5 €

Cote : 4/5

Tranche de vie délirante

Publié une première fois en 2002, « Vitesse moderne » est réédité dans la collection Aire Libre (Dupuis) et agrémenté de croquis et de propos de l’auteur. Difficile de résumer cette histoire tant elle bifurque rapidement dans la fantasmagorique voire l’absurde. Un soir, à la sortie de son cours de danse, Lola est abordé par Renée. La requête de cette dernière est étrange. Elle l’implore d’accepter d’être le sujet de son nouveau livre. Pour se faire, Renée devra la suivre dans ses moindres faits et gestes des jours durant. Lola, pas enthousiaste pour un sous, accepte toutefois. Renée et Lola vont alors vivre une soirée des plus étranges…  Un ouvrage pour lequel il est recommandé de prendre son temps afin de se laisser gagner par le monde moderne un rien folle dingue qu’évoque ici Blutch.

 Anne-Sophie

 « Vitesse moderne », de Blutch, éditions Dupuis, collection Aire Libre, 112 pages, 14,50 €

 Cote : 3/5

Encore de l’hémoglobine

Le succès du phénomène «Twilight» a donné des idées à beaucoup! Ainsi, la collection «Vampyres. Sable Noir.» est le résultat d’un projet intermédia qui marie littérature, bande dessinée et fiction télé. Six grands noms du roman noir et fantastique ont écrit six histoires de vampires à partir d’un unique point de départ, à savoir le lieu-dit Sable Noir. De là découlent six récits fantastiques complètement différents qui dans un premier temps ont été publiés chez J’ai Lu pour être ensuite filmés et diffusés sur les chaînes câblées du groupe Canal (Jimmy et CinéCinéma Frisson). C’est ensuite au tour des éditions Dupuis de s’en mêler. Elles ont confié les synopsis à six équipes d’auteurs de BD. Le résultat? Quelque 144 pages étonnantes par la fine fleur de la BD internationale. Cerise sur le gâteau: Dave Mc Kean («Sandman», «Coraline») a imaginé un superbe dessin en diptyque pour illustrer les deux albums. On adore!

Anne-Sophie

«Vampyres, tomes 1 et 2», de Filippi, Laumond, Ricard, Redolfi, Lieber, Thirault, Marche, Krassinsky, Védrines, Durand, Alcante, Matteo, éditions Dupuis, 16 euros par tome

Cote : 4/5

Deux mondes pour un héros

inversionUn écrivain torturé, en proie à des insomnies, qui manie avec dextérité arc et flèches, bascule entre deux réalités. Dans son vrai monde, le seul qu’il connaissait jusqu’à présent, il aime et chérit Lola, sa charmante voisine. Mais ces derniers temps Jehn Zalko est ailleurs. La nuit, il plonge bien malgré lui dans un univers moyenâgeux où tous les égards lui sont dû en raison de son énigmatique statut de prince. Tout lui est dû, sauf Bola, une femme magnifique qui ressemble étrangement à Lola et se refuse à lui. Le matin, il se réveille déboussolé, en proie à des pertes de mémoire. Sa vie et ses actes commencent dangereusement à lui échapper. Au scénario, l’habile Makyo («La Balade au bout du monde », « Ikar »)  mène avec savoir une nouvelle histoire qui conduit son héros derrière le miroir et l’oblige à affronter ses rêves et cauchemars. Une intrigue surprenante qui ravira les amateurs d’heroïc fantasy.

 Anne-Sophie

 « Inversion, tome 1 », de Makyo et Jerry, éditions Dupuis, 48 pages, 13,50 €

 Cote : 3/5

Bio express de Boris Vian

Cinquante ans que Boris Vian nous a quittés. Dans «Piscine Molitor», le duo Cailleaux et Bourhis nous brosse un portrait délicat et teinté de mélancolie de cet artiste talentueux et torturé. Cet homme cardiaque à la santé fragile estimait que nager en apnée était bon pour son cœur. Croyance absurde qui a amené l’homme à fréquenter le désormais célèbre bain public. L’album propose un aller-retour entre la jeunesse de Vian et les dernières heures de sa vie. Il nous montre un romancier sensible («L’écume des jours», «l’Automne à Pékin») ou scandaleux («J’irais cracher sur vos tombes»), un chansonnier («Je suis snob»), un fan de jazz (journaliste et directeur artistique d’une maison de disques, il est l’ami de Miles Davis), un musicien (il joue de la «trompinette») ou encore un germanopratin pataphysicien (avec Jean-Paul Sartre et Raymond Queneau). On aime le concept des biographies (raccourcies) transposées à la BD, surtout quand le personnage est intriguant… à défaut d’être attachant.

Anne-Sophie

«Piscine Molitor», de Cailleaux et Bourhis, éditions Dupuis, collection Aire Libre, 72 pages, 15,50 €

Cote: 3/5

Un conte cruel et sans pitié

Dans les champs, au printemps, une fillette gît, inerte. Les questions fusent mais le mystère demeure. Et puis, de ci, de là, une minuscule communauté surgit du corps, comme échappée de contes de fées. Un petit monde qui semble respirer la gentillesse. Mais les apparences sont trompeuses. La vie est cruelle et ne fait pas de cadeaux, même aux pays des elfes et des lutins. Dans « Jolies ténèbres », Marie Pommepuy et Sébastien Cosset, signant Kerascoët, accompagnés de Fabien Vehlmann, livrent un conte noir et désarçonnant. Rencontre avec le coscénariste, Fabien Vehlmann.

Mais… qu’est-ce qui vous est passé par la tête ? Ce conte est complètement déjanté…

«(rires) C’est vrai. Mais l’idée de départ vient de Marie Pommepuy, la dessinatrice du couple qui signe sous le nom de Kerascoët. J’étais fasciné par son projet. De fil en fil en aiguilles, à force de lui donner mon avis, je suis devenu coscénariste. On a essayé de proposer une expérience de lecture un peu déstabilisante, voire tout à fait dérangeante… même à nos yeux !»

 « Jolies ténèbres » livre une satyre sociale. Mais quel message vouliez-vous précisément faire passer ?

«L’album invite le lecteur à un voyage narratif un peu particulier. Le présupposé est clairement fantastique, à savoir des petits êtres bizarres qui sortent d’un cadavre. Mais le lecteur ne saura jamais pourquoi la  petite fille est morte. Dans ce sens, on ne pas dire que nous délivrons un message. Il aurait fallu pour cela donner un point de vue définitif sur les choses. On a essayé d’aller jusqu’au bout de la thématique de la cruauté. D’une part la cruauté de la vie d’une manière générale. Si la mort d’un enfant est un scandale en soi, la nature, elle, n’en a que faire. Le corps se décompose et la vie continue comme si de rien n’était. D’autre part, « Jolies ténèbres » parle de cette cruauté sociale qui apparaît dans n’importe quelle vie collective.»

 L’histoire fait référence à de nombreux contes pour enfants mais aussi pour adultes, comme « Sa Majesté des mouches » de William Golding…

«C’est effectivement l’un des modèles littéraires que nous avions en tête. Le thème du jeu de massacre d’une petite communauté livrée à elle-même est le fil rouge de l’album. Beaucoup de choses sont venues très spontanément sous le dessin de Marie qui a crobardé à peu près tous les petits personnages. Elle s’est inspirée de contes pour enfants, comme ceux de Beatrix Potter ou les incontournables que sont « Peau d’âne » ou « Hans et Grethel ». Sébastien Cosset, lui, est capable d’un dessin plus réaliste et s’est notamment chargé du corps de la petite fille, des animaux et de beaucoup de décors de forêt.»

 « Jolies ténèbres », on aime ou on aime pas…

«J’en suis bien conscient. Le lecteur doit s’approprier l’histoire quitte à être déstabilisé, ce qui est souvent le cas (rires). On se rend compte que certains lecteurs, hommes ou femmes, projettent des événements trop insupportables, comme la perte d’un enfant, qui n’est pas forcément la thématique que nous proposons.»

 Quelle est cette thématique ?

«On s’est projetés dans nos souvenirs d’enfance pour caricaturer la part de cruauté qu’il pourrait y avoir dans une cour de récréation. On s’est également référé à un documentaire intitulé «Récréation» qui filme toute la dynamique des rapports des enfants dans un cour de récréation. Ces rapports sont extrêmement violents, pas tant physiquement que moralement et psychologiquement. On remarque dès le plus jeune âge des rapports de domination et d’avilissement. C’est de cela que nous voulions parler, de la cruauté qui peut exister entre les membres d’une même société en la faisant apparaître de manière caricaturale à travers ces petits personnages qui sont tellement stéréotypés. On a envisagé l’histoire comme un petit théâtre dont le décor, qui rythme les saisons, est un cadavre.»

 Une cruauté qui semble n’inspirer que l’indifférence.

«Oui, cette notion d’indifférence est primordiale dans l’album. Tous ces petits êtres ne réagissent pas à ce qui se passe autour d’eux, même quand les événements sont abominables. Certaines fois, nous-mêmes, en tant qu’auteurs, aurions voulu les secouer. Mais il était important d’aller au bout de cette démarche et de donner envie au lecteur de secouer les personnages et de dire « Stop! On ne peut pas rester indifférent! ». »

Est-ce que le dessin enfantin et poétique de l’album vous a permis d’aller encore plus loin dans le scénario ?

«Oui, certainement. Avec un dessin plus réaliste, je n’aurais pas osé affronter les choses de manière aussi évidente. Dans « Jolies ténèbres », il se passe des événements horribles et tout le monde reste mignon et continue à sourire. Ce mélange crée le sentiment inconfortable de l’album et lui donne son intérêt narratif. Le but est de déstabiliser le lecteur mais certainement pas de l’horrifier à tout instant. On déconseille l’album à ceux qui n’aiment pas les BD trop cruelles, à ceux qui veulent des réponses à toutes leurs questions. Si par contre, le lecteur est prêt à être déstabilisé, alors là on pense que l’histoire peut vraiment l’intéresser.»

Anne-Sophie

 

« Jolies ténèbres », Kerascoët et Vehlmann, éditions Dupuis, 92 pages, 15,50 €

 Cote : 5/5