Passé(s) obscur(s)

froid3Sainte-Barge… Oups, lapsus. Sainte-Barbe, de son vrai nom, exerce une fascination sur les habitants de la petite ville calme de Valla, en Suède. Sur les habitants… mais aussi et surtout sur les employés de l’école maternelle accolée à cet hôpital psychiatrique expérimental pour adultes… qui abrite quelques-uns des plus célèbres serial killers du pays. Expérimental ? L’établissement met un point d’honneur à préserver le lien vital qui unit parent et enfant. C’est pourquoi un couloir souterrain relie les deux bâtiments et permet aux jeunes enfants de rendre régulièrement visite à leur parent interné. Le lieu est froid. L’atmosphère est lugubre. Aussi, lorsque le directeur de l’école publie une offre d’emploi pour embaucher un puériculteur, les candidats ne se bousculent pas au portillon. Une chance pour Jan Hauger qui ne manque pas l’opportunité qui lui est offerte de se rapprocher de son amour d’adolescence et décroche facilement le poste… malgré un passé professionnel plus qu’obscur. Pas à pas, le lecteur se plonge dans la psychologie du jeune éducateur et découvre avec effroi un passé chargé de lourds secrets. La peur, silencieuse, rôde sur les lieux. Mais Jan n’est pas le seul à avoir des secrets… Les collègues féminines qui l’entourent ne semblent, elles non plus, pas fort nettes. Ici encore,  Johan Theorin, habitué des thrillers, maîtrise avec justesse l’art du suspense. Son récit se met fort doucement en place pour ensuite s’accélérer et atteindre un rythme de croisière plus intense. L’auteur qui signe avec « Froid mortel » un très bon thriller psychologique convainc le lecteur haut la main.

 Anne-Sophie

 «Froid mortel » de Johan Theorin, traduit du suédois par Rémi Cassaigne, éditions Albin Michel, 442 pages, 21,50 €

Cote: 4/5

 

Pas de guérison sans éducation

Le défi écologique est aujourd’hui sur toutes les lèvres et dans tous les agendas politiques. Pour sauver notre planète, il faudra inévitablement passer par un changement des mentalités qui entraînera alors une modification des comportements. Sans cela, le combat est vain. Dans « Guérir la Terre », Philippe Desbrosses, pionnier de l’agriculture biologique en France, a réuni l’avis de sept grandes personnalités. Les entretiens accordés par le penseur de l’éco-agriculture Pierre Rabhi et le médecin David Servan-Schreiber s’avèrent particulièrement passionnants. On notera aussi les discours de Yaan Arthus-Bertrand, Isabelle Autissier, Edgar Morin, Jean-Marie Pelt et Coline Serreau.Tous se refusent à limiter l’écologie et le changement des modes de production et de consommation à l’exercice des seuls gestes écocitoyens. En bref: guérissons-nous nous-mêmes et peut-être pourrons-nous guérir la Terre. Un ouvrage qui invite à méditer!

Anne-Sophie

« Guérir la Terre », sous la direction de Philippe Desbrosses, éditions Albin Michel, 247 pages, 17 euros

Cote: 3/5

Lutte d’une dynastie fruitière

Dix après “Camille” pour lequel il avait alors décroché le prix Décembre, Anthony Palou, journaliste au ‘Figaro’, nous revient avec “Fruits et Légumes” en cette rentrée littéraire. Ce court récit nostalgique, riche en souvenirs d’enfance et d’adolescence, conte l’histoire d’une dynastie fruitière qui avait en son temps quitté l’Espagne franquiste pour Quimper, en Bretagne. Le narrateur adulte se plonge dans son passé et évoque l’ascension socio-économique familiale mais aussi sa terrible chute. Le grand-père se lança à corps perdu dans les fruits et légumes, son commerce se portait plutôt bien malgré les piètres qualités commerciales de sa grand-mère. Ce fut ensuite au tour du père de reprendre le flambeau. Un père absent, complètement déconnecté de ses enfants, et dont les qualités de gestion n’ont point fait leurs preuves. De malchance en mauvaise gestion, c’est la dégringolade. Les dettes s’accumulent, la valse des saisies fait son oeuvre, la boutique ferme et le père grand parieur au demeurant ne s’en remettra jamais. En filigrane, le narrateur, alors adolescent, nous compte ses premiers émois amoureux et la voie de la médiocrité qu’il choisira alors. Le récit fluide et lancinant berce le lecteur au fil de ses 153 pages. Ce dernier appréciera la plume délicate d’Anthony Palou qui se joue des mots avec délectation et use des expressions les plus recherchées. Un joli exercice de style!

Anne-Sophie

“Fruits et légumes”, d’Anthony Palou, éditions Albin Michel, 153 pages, 14 euros

Cote : 3/5

La Chine et l’argent roi

Zhu Wen, l’un des chefs de files de la nouvelle génération des écrivains chinois, pose dans son «I love dollars» un regard peu avenant sur la Chine d’aujourd’hui avide de sexe et d’argent. Les traditions profondément ancrées dans la société chinoise doivent désormais s’accommoder du capitalisme et intégrer ses bienfaits à la vie de tous les jours. En Chine, tout semble s’acheter et se consommer en yuans. Consommation vorace, petites combines, plaisirs dérobés et violence des rapports humains émaillent le récit des six nouvelles proposées par Zhu Wen. La première d’entre elle a donné son nom au recueil et conte les rapports conflictuels qu’entretiennent un père et son fils. Le père artiste et le fils écrivain raté passent quelques heures à flâner en ville. Ils cassent la croute, vont au cinéma, lèvent deux jeunes filles en espérant bénéficier de leurs faveurs sexuelles. Mais la misère affective et sexuelle prend bien vite le dessus. Les récits qui suivent sont peut-être plus nébuleux dans leurs propos mais brossent à merveille le portrait de cette Chine qui nous est finalement encore peu connue.

Anne-Sophie

«I love dollars et autres nouvelles de la Chine profonde», de Zhu Wen, éditions Albin Michel, 356 pages, 20 €

Cote : 2/5

Un homme s’efface

Les romans de Sylvie Germain (« Magnus », « Jours de colère ») sont toujours un peu mystérieux. « Hors champ » ne déroge pas à la règle. La romancière nous invite à suivre le parcours d’Aurélien une semaine durant. Une semaine cruciale dans la vie du jeune homme… puisqu’elle sera la dernière avant son retour au néant. En quelques jours à peine, le jeune homme s’efface peu à peu, aux yeux des simples passants qu’il croise dans la rue, mais aussi aux yeux de ses collègues, de sa famille et même de sa petite amie. Son image devient floue pour enfin disparaître complètement. Plus il perd en visibilité, plus il gagne en sensibilité. Des sons et des odeurs environnantes, des sentiments et des douleurs d’autrui, il fait siens. Le phénomène est irréversible. Sa présence s’éteint tout simplement et son souvenir quitte les mémoires. Phénomène étrange dont l’auteure ne pipera mot. Le lecteur curieux dévorera les pages à la recherche d’une explication, mais en vain. Alors, un cauchemar ? Un conte ? Cet ouvrage doux et poétique se veut avant tout une réflexion sur notre place dans ce bas monde. Quelle place, quelle importance avons-nous pour notre entourage ? Sommes-nous indispensables, irremplaçables ? Tant de questions angoissantes qui nous taraudent l’esprit et surtout celui de Sylvie Germain.

Anne-Sophie

« Hors champ », de Sylvie Germain, éditions Albin Michel, 15 euros

Cote : 4/5

Echecs, littérature et rock’n’roll…

GuenassiaC’est toute une époque que nous conte Jean-Michel Guenassia dans son premier roman, une brique de 768 pages mais néanmoins très digeste! « Le Club des Incorrigibles Optimistes » nous plonge en 1959, sur fond de rock’n’roll et de guerre d’Algérie. On y enboîte les pas de Michel Marini, douze ans, lecteur compulsif, passionné de baby-foot et photographe amateur. On le suit au Balto, un café parisien où, dans l’arrière-salle, se trouve un club hors du commun, celui des Incorrigibles Optimistes. Avec lui, on écarte le rideau et pousse la porte de ce club étrange pour y découvrir Joseph Kessel et Jean-Paul Sartre en train de jouer aux échecs. On y croise aussi Leonid, Igor, Sacha, Imré, Werner et les autres. Des hommes qui ont passé le Rideau de fer pour sauver leur peau. Ce roman est ainsi le portrait d’une génération, mais aussi le parcours d’un adolescent. Et si l’auteur y aborde des sujets sérieux, le livre n’en reste pas moins un roman très divertissant aux personnages attachants! Pour preuve, ses 768 pages s’avalent et se digèrent facilement! L’une des bonnes surprises de cette rentrée!

Christelle

« Le Club des Incorrigibles Optimistes », de Jean-Michel Guenassia, éditions Albin Michel, 768 pages, 23,90 €

Cote: 4/5

Du Magritte à la sauce Didier Van Cauwelaert

la maison des lumièresOn entre dans les romans de Didier Van Cauwelaert comme dans une toile de Magritte: en se laissant emporter par son imaginaire. C’est d’autant plus le cas encore pour son petit dernier, «La maison des lumières », qui nous plonge littéralement dans un tableau du peintre surréaliste belge.

 L’idée de son dernier roman, Didier Van Cauwelaert l’a puisée en quelque sorte dans ce tableau de Magritte représentant une maison dépourvue de porte d’entrée, avec un ciel de jour et une rue de nuit. «Je me trouvais comme mon personnage à Venise», explique l’auteur français au nom de famille qui sonne pourtant bien de chez nous. «Je ne savais pas que ce tableau, dont je vis avec la reproduction depuis des années, y était exposé au musée Guggenheim ». Quand il est entré dans la salle du musée, un jeune homme regardait le tableau. «Il avait un grand sourire et des larmes qui tombaient dans le sourire. Je me demandais ce que ce tableau lui racontait. Quand le jeune homme est parti, je me suis mis devant le tableau et lui ai presque demandé ‘alors, qu’est-ce qu’il t’a dit?’ Et le rôle de ce tableau comme troisième personnage d’une histoire d’amour a commencé à s’imposer.»

Didier Van Cauwelaert nous confie être fan de Magritte depuis toujours. «Ce qui me touche chez lui, c’est que ses tableaux sont accueillants. On a envie de se projeter à l’intérieur, de rejoindre la démarche du peintre.»

Et c’est en effet ce qu’il fait dans «La maison des lumières». Il plonge son personnage, Jérémie Rex, 25 ans, boulanger à Arcachon, dans le tableau où il va retrouver, le temps d’un instant, la femme de sa vie, du temps où elle l’aimait encore. Accident cérébral ou autre espace-temps? Qu’importe pour Jérémie qui, revenu à lui, n’a qu’une seule idée: retourner dans le tableau.

 DES PERSONNAGES ORDINAIRES

Comme dans ses autres romans, l’auteur nous plonge dans son univers romanesque peuplé de personnages simples et attachants, avec une pincée de paranormal et beaucoup de grandeur d’âme.

Après un piscinier dans ‘L’Évangile de Jimmy’ ou un contrôleur des impôts dans ‘La nuit dernière au XVe siècle’ pour n’en citer que quelques-uns, son héros est cette fois boulanger. «J’aime beaucoup les personnages que l’on croit simples. On en croise plein dans la vie. Une caissière de supermarché, un quincaillier, un garçon boucher», explique-t-il. «J’aime bien ces personnages qu’on enferme dans des schémas et qui en réalité ont une autre vie. Ils ne se résument pas à la fonction qu’ils occupent.» Et de fait! Son Jérémie Rex, un type qu’on ne remarquerait pas dans la vie, vit une histoire vraiment forte. Enfant star de 10 à 12 ans, en retraite depuis, il a atteint une maturité précoce. «Il est parti tellement en avance par rapport aux autres, a arrêté très tôt et en a retiré cette philosophie de la vie qui est de la distance et de la lucidité.»

Par ce personnage, «DVC» entend «montrer qu’une souffrance amoureuse, lorsqu’elle est construite sur une densité qu’on ne veut pas perdre, est très productive». «Jérémie Rex refuse la chimio de l’oubli. Pour lui, mieux vaut mourir de ce qu’on aime en connaissance de cause que de survivre pour rien. Toutes ces choses qui pourraient apparaître comme des petits bouts dangereux sont au contraire positives. Cela agit comme des anticorps, cela nettoie le reste. Et on reste disponible pour une passion qui renaît.»

UNE HISTOIRE AU PASSÉ ANTÉRIEUR

Et la passion, à 48 ans, il y croit toujours. «Une passion n’a pas toujours besoin d’être heureuse ni d’être vécue. Ce qui m’intéresse, c’est comment la passion transforme les êtres. Que ce soit de la passion au présent ou de la passion au présent antérieur.»

Pour raconter son histoire, Didier Van Cauwelaert a en effet inventé un nouveau temps: le présent antérieur. «La formule m’est venue comme cela et me paraît vraiment rendre compte de cet état d’esprit que j’ai pu éprouver aussi à des moments de ma vie», explique-t-il.

PAS IMMORTEL

Il est vrai qu’il manie les mots et la langue française avec beaucoup de talent, et toujours avec une part de magie et de surréalisme.

Lauréat du Prix Goncourt à 34 ans pour «Un aller simple», on a longtemps cru qu’il prendrait bientôt possession du fauteuil laissé vacant à l’Académie française. Mais les Immortels lui ont, au bout du compte, préféré François Weyergans. Ce qui, apparemment, ne l’émeut pas. «Je n’y allais que pour faire plaisir et rendre service. Ce n’était peut-être pas forcément une bonne idée. Je suis un électron libre. J’avais la prétention de le rester et d’essayer de déteindre un peu sur l’institution. C’était leur souhait au départ, puis leur souhait à changer en cours de route.» Pour lui, rien de plus à en dire.

De toute façon, pour cet amateur de Romain Gary, Marcel Aymé, Diderot, Balzac ou encore Charles Bukowski qu’il adore relire, la plus belle des récompenses lui vient du public. «J’ai la chance que mes livres soient attendus par les lecteurs. Pour moi, leur fidélité est plus importante que tous les prix que j’ai pu recevoir.»

 ESCLAVE DE SES PERSONNAGES

Et le prochain, c’est pour quand? «Ce n’est jamais moi qui décide», avoue l’auteur qui, quand il écrit, travaille à raison de quinze heures par jour… «C’est vraiment la pression intérieure du livre. Là il y a un livre qui remonte et s’impose depuis quelque temps… Je le freine un peu parce que j’ai d’autres projets au cinéma. J’ai un film  que je vais réaliser… Mais c‘est un vrai bras de fer.» C’était déjà pareil pour ce livre-ci. «Parfois je prends des notes et les oublie, passe sur autre chose. Pour ‘La maison des lumières’, l’histoire n’a pas voulu que je la lâche. Il y a des livres qui doivent attendre que les notes se prennent. Périodiquement j’y reviens. Celui-ci, c’était ici et maintenant.» Le plus dur pour cet auteur d’ailleurs, quand il met le point final à un livre, c’est de ne plus avoir les personnages qui lui parlent… «Il y a ce moment pas marrant quand tout d’un coup, le livre cesse de faire écran. Tout d’un coup, vous êtes disponible pour payer vos impôts, répondre au courrier administratif, au téléphone… C’est une excellente excuse de dire qu’on termine un livre. En toute sincérité, parfois je fais semblant de ne pas l’avoir terminé, pour prolonger l’état d’hibernation.

DU PAPIER AU GRAND ÉCRAN

Deux livres de Didier Van Cauwelaert sont en cours d’adaptation à Hollywood. ‘Hors de moi’, qui raconte l’histoire d’un médecin qui, victime d’un accident de voiture, s’aperçoit en sortant du coma qu’une autre personne s’est emparée de son identité, sera prêt en premier, probablement en 2010. Le réalisateur français Alexandre Aja a lui décidé de s’attaquer à ‘L’Évangile de Jimmy’, du nom de cet homme qui s’avère être un clone du Christ réalisé à partir du Saint Suaire de Turin. Reste à voir si l’adaptation sera à la hauteur des romans. Mais la bonne nouvelle, c’est que le réalisateur de ‘L’Évangile de Jimmy’ tenait vraiment à ce que DVC intervienne dans le scénario, alors…

Christelle

«La maison des lumières», de Didier Van Cauwelaert, éditions Albin Michel, 192 pages, 15 €

www.van-cauwelaert.com

Cote : 3/5