Le tueur, l’écrivain et la fille des banlieues

Ph.  Hélie Gallimard

Ph. Hélie Gallimard

Thriller politique et histoire d’amour! Après « Le Bloc » dans lequel il imaginait l’ascension d’un parti d’extrême droite au pouvoir, Jérôme Leroy se glisse cette fois dans la peau d’un tueur qui s’est pris d’affection pour une jeune femme des banlieues…

Toute ressemblance de vos personnages avec des personnes réelles n’est pas ici que pure coïncidence?

«Non, comme souvent dans mes romans noirs. C’était déjà le cas avec ‘Le Bloc’ qui parlait de l’extrême droite en France. Celui-là non plus effectivement. On peut voir des clés. Même si, comme c’est un roman, ce n’est pas exactement non plus une simple transposition, mais plutôt, comme on dit en mathématiques, une translation. Cela consiste à prendre un objet et le regarder sous un autre angle.»

Le nom du parti, le Bloc, cela en rappelle un autre chez nous.

«Tout à fait. Je suis Lillois. Quand il a fallu trouver un autre nom à l’extrême-droite en France, j’ai tout de suite pensé à l’actualité belge et au Vlaams Blok qui a précédé le Vlaams Belang.»

Qu’il sorte après le succès de l’extrême droite aux dernières élections, ce n’est pas une coïncidence non plus ?

«Je n’avais pas prévu le succès du FN aux élections en écrivant. Je n’avais pas du tout envie de ce genre de ce score. Il se trouve que c’est peut-être le propre des auteurs de romans noirs, c’est d’avoir des intuitions sur l’actualité qui ne sont pas forcément celles des politologues, des observateurs. Le romancier, c’est un peu quelqu’un qui est comme un sismographe. Il a une grande sensibilité pour enregistrer les secousses. C’est une question de changement d’angles de vue. On a peut-être une manière différente de recouper certaines choses. Et cela donne parfois des intuitions comme pour le Bloc. J’ai dû avoir l’idée en 2009. Il est sorti en 2011. On ne parlait pas encore de cette dédiabolisation. Pour l’ange gardien pareil, cette idée du secret domine. Ce n’est pas la théorie du complot, c’est encore autre chose. Le secret est aussi une condition qui fait fonctionner les démocraties. C’est aussi ce que je raconte dans ce roman.»

L’histoire est tout à fait probable.

«Je ne sais pas, mais il suffit que je pense à la France ou à la Belgique, et encore une fois, ce n’est pas la théorie du complot, mais le nombre d’affaires – les tueurs du brabant par exemple- qui semblerait prouver effectivement –ce n’est pas non plus on nous cache tout, mais qu’il y a une part importante du travail de l’ombre –notamment à travers ce que j’évoque, des polices parallèles, qui peuvent prendre de plus en plus de pouvoir, des services secrets, occultes, qui peuvent prendre de plus en plus de pouvoirs et qui parfois ne contrôlent même plus eux-mêmes le pouvoir qu’ils ont. Et qui fait qu’on peut imaginer que toute une série d’événements aient d’autres causes. Il y a toutes une série de crimes inexpliquées, d’événements qui se déclenchent au moment opportun,.. Je ne suis pas su tout un partisan de la théorie du complot, mais il y a deux erreurs en matière de complot : en voir partout, mais aussi en voir nulle part. Beaucoup de nos grands événements historiques –la Révolution française…- , au départ, c’est un petit nombre d’hommes qui font changer les choses. C’est un peu l’idée de l’ange gardien.»

Vous avez eu des réactions du FN après la sortie du «Bloc»?

«Pas directement. Il y avait un risque, parce que le FN attaque systématiquement en justice. Mais le roman est un roman. C’est bien pour cela qu’il est marqué roman. C’est la façon dont le FN a pu m’inspirer. Mais ce parti-là n’est pas vraiment le FN. Parce que d’abord sinon cela n’aurait aucun intérêt. Ce serait un essai politique. Ce sont des personnages essentiellement de fiction. C’est la façon dont moi je les interprète.»

Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire l’Ange gardien après le Bloc?

«Au départ, ‘L’ange gardien’ mais ‘Le bloc’ aussi d’ailleurs, c’est une histoire d’amour. Une histoire d’amour absolument étrange. On pourrait même presque parler de quelque chose de tout à fait nabokovien. Un agent d’une police parallèle, un barbouze pour aller vite, qui en mission, va décider de sa propre initiative de protéger une jeune fille noire de banlieue, de la protéger de loin parce qu’il trouve qu’elle concentre en elle toutes les fragilités possibles dans une société comme la nôtre. C’est une fille, elle est noire, elle est dans un quartier défavorisé,… Parce qu’il la trouve très belle, il décide pour d’autres raisons plus obscures, je ne vais pas tout dire, de la protéger, d’être son ange gardien, de la protéger tout au long de sa vie. Comme il se trouve que c’est une fille brillante, dont la vie est finalement facilitée sans qu’elle le sache, elle devient comme cela une personnalité politique d eplus en plus importante. Et lui est toujours là dans l’ombre. Et peut-être que ce n’est pas du tout ce que voulaient ses chefs. C’est à la fois un roman politique qui raconte comment peuvent mourir les démocraties, à force des secrets, mais c’est aussi une histoire d’amour.»

Kariatou aussi vous a été inspirée par des personnalités politiques.

«On pourrait le penser. Oui. Il y a eu un certain nombre de jeunes femmes, à droite comme à gauche d’ailleurs, pas assez à mon avis, qui sont arrivées à des responsabilités politiques, en venant de ce que l’on appelle les quartiers. Mais encore une fois, c’est très lointain, c’est plutôt un archétype. C’est un roman.»

Si le FN vous approchait comme votre personnage romancier est approché, quelle serait votre réaction?

«Je pense qu’elle serait la même que celle du personnage. On peut accepter un certain nombre de compromissions pour essayer de survivre dans un monde qui est dur. Puis à un moment donné, il y a une espèce de sursaut d’orgueil, une espèce de défense immunitaire.»

Vous connaissiez toute l’histoire quand vous avez commencé?

«Oui, toujours. Sinon, je ne pourrais pas me permettre de construire le livre comme je veux. Et un roman, c’est une construction. Le Bloc faisait alterner deux voix. Et là, volontairement, il y a trois personnages. Le titre originel du roman, c’était ‘trois’. Parce que l’idée était de faire raconter toute l’histoire par trois personnages différents. Il y a le tueur. Et il y a Kariatou. Il y a l’écrivain au milieu, qui joue le rôle de lien entre les deux autres, celui qui va pouvoir témoigner. Mais en même temps, la construction du roman n’est pas seulement chronologique. Chacune des parties pourrait presque se lire comme un roman tout seul. C’est la même histoire vue à travers trois personnages différents qui ont des liens entre eux que l’on découvre très progressivement, qui ne sont pas nécessairement ceux que l’on attendait au début, et qui racontent une histoire d’amour et de violence, et la façon dont tout un pays, une république et une démocratie peuvent, se retrouver menacés. »

La forme est aussi originale. Vous commencez chaque chapitre par la répétition d’une même phrase.

«Oui. C’est un petit peu comme dans les anciennes épopées où il y a des formules rituelles qui reviennent. C’est un peu l’idée. Une forme d’Odyssée si vous voulez. On reprend. Ce n’est pas l’aurore aux doigts de rose qu’on voit revenir chez Homère. « Ce n’est pas une bonne idée », des phrases comme cela qui permettent de relancer, de créer un plus, du moins je l’espère, car c’est aussi pour moi le désir que cela soit beau. Violent, mais beau ! Ce n’est pas parce que c’est un roman noir que cela ne doit pas être un objet littéraire. C’est d’ailleurs pour cela que j’aime beaucoup être à la série noire qui a cette politique. C’est un genre littéraire à part entière. »

Une suite est prévue?

«L’idée d’un troisième est déjà là. Et qui sera avec sensiblement les mêmes personnages. Bien sûr, il y en a qui meurent entre deux. Mais comme encore fois l’idée n’est pas d’être dans la chronologie, mais davantage dans la restitution de l’ensemble d’une époque, je peux très bien reprendre Stanko qui meurt à la fin du Bloc’. »

Sortir au moment de la rentrée littéraire cela change quelque chose?

«Oui. Mon éditeur y a beaucoup tenu. C’était l’idée qu’un roman noir avait sa place à la rentrée littéraire. C’est vécu, je pense, par Gallimard, comme faisant partie intrinsèquement de la rentrée littéraire. Tout en étant un roman noir.»

Christelle 

angegardineEn quelques lignes

C’est un polar, mais c’est aussi une histoire d’amour. L’auteur y tient! Son héros, Berthet, est un tueur implacable. Ce qui ne l’empêche pas d’aimer.  Tout en effectuant son boulot au sein de l’Unité, une cellule occulte des services secrets, il veille dans l’ombre sur une certaine Kardiatou Diop, une jeune fille black des banlieues, sans que celle-ci ne s’en doute. Juste parce qu’elle la ému. Mais Kardiatou est devenue ministre. Et se voit parachutée face à une candidate d’extrême droite dans une petite ville du Centre… Un piège. Voyant sa petite protégée en danger, Berthet va tenter de déjouer la machination montée contre elle. Et charge un écrivain raté, Martin Joubert, de raconter l’histoire. Une histoire d’amour donc. Mais aussi un thriller politique palpitant pour l’auteur du «Bloc» qui continue avec brio son autopsie de l’extrême droite et de notre société.

«L’ange gardien», de Jérôme Leroy, éditions Gallimard, série noire, 336 pages, 18,90 €

Cote : 4/5

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