Bêtises et bizarreries

betiseMême les génies peuvent parfois lâcher de grosses bêtises ou avoir des habitudes bizarres! Ce dictionnaire recense quelques perles du genre. Petit aperçu avec l’un de ses auteurs, Jean-Claude Carrière.

Pourquoi ce dictionnaire de la bêtise?
«Cela a été le désir de remplir un vide. C’est la quatrième édition, augmentée. La première édition date de 1965. Avec Guy Bechtel, nous avons eu l’idée en sortant des études supérieures d’essayer de faire un ouvrage de ce qu’on appelle la contre-culture. Au fond, on nous apprend toujours les histoires de l’intelligence. À l’école, on va toujours d’un chef-d’œuvre à l’autre. Mais ce qu’il y a en-dessous, toute la partie obscure de l’humanité, de nos pensées, de nos gestes, de nos écrits, est totalement passée sous silence. Pourtant, c’est la plus importante! Si vous ouvrez le journal du jour, vous y trouverez beaucoup plus de bêtises que de phrases intelligentes. Je parle des déclarations de nos hommes politiques, de footballeurs,… C’était donc l’idée d’essayer de pénétrer un petit peu plus profondément dans les mentalités en recherchant dans des textes officiels, ce qui a été dit et qui aujourd’hui nous paraît stupide pour mille raisons. Nous ne sommes pas plus intelligents que les hommes d’hier. Nous sommes un petit peu plus scientifiquement évolués. Nous avons surtout ce recul qui nous permet, quand Madame de Sévigné, qui est une femme de très grand talent, écrit que Racine passera comme le café, elle fait un coup double puisqu’il a traversé les siècles, plus encore que ses lettres. Après, on trouve évidemment beaucoup dans la bêtise de sentiments humains poussés à l’extrême. La bêtise est souvent péremptoire, très autoritaire, affirmative. Le domaine du nationalisme, du racisme, de la perception de l’autre est un magasin inépuisable de conneries.»

Comment avez-vous sélectionné les différentes entrées?
«Cela a été un gros boulot! Nous avions déjà un petit trésor que nous avions accumulé ensemble durant nos études. Mais cela ne suffisait pas. Alors nous avons décidé de nous enfermer, pendant très longtemps, à la bibliothèque de l’Arsenal, à Paris. Et là, nous avons passé des mois à lire les plus mauvais livres possibles! Les titres des livres et quelques pages donnent souvent une indication sur le contenu. On peut deviner ce que tel auteur va dire de tel pays, telle race, telle pratique, etc. Mais il y a aussi des livres de grands auteurs qui ont écrit des choses énormes sur d’autres auteurs. On cite par exemple Paul Claudel qui dit que l’Allemagne n’est que saucisses. Il y traite Goethe de saucisse…»

À «Belgique», on trouve «quelques extraits de la haine baudelairienne».
«Un homme comme Baudelaire qui passait pour un des plus intelligents de son temps, qui a inventé le modernisme, qu’il ait écrit cela, ce n’est pas sympathique, c’est complètement idiot.»

À qui s’adresse ce dictionnaire?
«À tout le monde, évidemment, il n’y pas de raison, il est très lisible! Mais de préférence je pense à ceux qui s’intéressent à l’histoire, aux beaux-arts, à la littérature, à ceux qui sont un peu curieux de ce qui s’est passé dans leur pays et les pays avoisinants.»

Font leur entrée dans cette nouvelle édition Sartre, Beauvoir, Claudel…
«Oui, des auteurs modernes. C’est très difficile de juger des contemporains. Nous avons donc décidé de prendre 25 ou 30 ans de recul, pour voir si cette affirmation d’Eluard, Aragon, Sartre etc. est digne de figurer dans notre livre aujourd’hui.»

Ce dico est suivi du livre des bizarres.
«Oui. Il y a le dictionnaire des bêtises d’un côté, puis le livre des bizarres. Parce que les bizarres ne sont pas des bêtes. Ce ne sont pas des imbéciles, mais des gens qui ont, dans leur vie, fait des actes qu’ils ont été les seuls à commettre. Ils ont voulu être les seuls à avoir tel extravaguant palais, telle collection obscure. On y découvre par exemple que Jimmy Carter a changé à la Maison Blanche les portraits qui y figuraient par des portraits de famille, des choses le concernant. Mais Jimmy Carter en a quelques unes à son actif. Il y a aussi l’histoire du lapin qui l’aurait attaqué alors qu’il pêchait sur un lac!»

Quelles bizarreries vous ont le plus frappé?
«Il y a deux types de bizarreries. Les bizarreries anonymes, de gens modestes, qui ont décidé de faire cela et personne d’autre ne l’a fait et ne le fera jamais. Et puis il y a les bizarreries des maharadjas et des milliardaires, qui elles sont extravagantes et vont très loin. De vous à moi, les champions de la bizarrerie sont les anglais. Il faut lire l’entrée sur les excentriques anglais. Mais on peut vraiment tout trouver. Des gens qui n’ont pas voulu changer de chemise pendant 25 ans,… Une chose que j’adore, ce sont ces aristocrates anglais au 18e siècle qui, dans leur manoir, avaient engagé un ermite. Ils lui avaient fabriqué une petite grotte. Et lui était là pour prier pour eux toute la journée! Je trouve cela merveilleux. Mais le personnage le plus passionnant pour moi, c’est la princesse Caraboo. Au début du 19e siècle, on a retrouvé sur la côte, une fille venue d’un pays inconnu, parlant une langue que personne ne connaissait. Comme la seule chose qu’elle disait c’était Caraboo, on l’a appelée la princesse Caraboo. Au bout d’un certain temps, on s’est aperçu qu’il s’agissait d’une servante d’auberge anglaise qui avait métamorphosé sa vie!»

Einstein, lui, essayait de vivre sans chaussette.
«Oui, dans les dernières années de sa vie, il voulait savoir s’il était possible de vivre sans chaussette. Il a donc vécu plusieurs années pieds nus, dans des mocassins. Pourquoi pas! Mais c’est intéressant de savoir que l’un des plus grands esprits du 20e siècle s’est posé la question.»

Il y a des manies belges aussi.
«Certainement. Mais les Belges ont été assez tôt, dans le 20e siècle, très attentifs aux anomalies humaines. Par exemple, les fous littéraires, les fous qui écrivent et se prennent pour des écrivains, c’est Blavier, un auteur belge, qui en a fait la première anthologie et qui reste le grand classique à ce jour. Les surréalistes belges, genre Scutenaire ou Marcel Marien, Delvaux, ont exploré des territoires très particuliers, très proches de la bizarrerie.»

Christelle

En quelques lignes
«Il est difficile d’assigner une place au Belge dans l’échelle des êtres. Cependant on peut affirmer qu’il doit être classé entre le singe et le mollusque(…), écrivait Baudelaire. Clemenceau, lui, décrivait la voiture, en 1882, comme «dangereuse, puante, inconfortable, ridicule assurément, vouée à l’oubli rapide (…)». Ce dictionnaire de la bêtise est un véritable sottisier qui rassemble des petits textes, reflets de leur époque mais qui, aujourd’hui, passent pour amusants. Il est complété d’un «Livre des bizarres» qui rappelle que «nombre de grands esprits ont d’abord souvent passé pour farfelus. À picorer à volonté!
« Dictionnaire de la bêtise et livre des bizarres », de Guy Bechtel et Jean-Claude Carrière, éditions Robert Laffont, collections Bouquins, 864 pages, 29 €
Cote: 3/5
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