Un western urbain médiatico-politique

crispationsPremier roman plus que réussi pour le journaliste culturel Eric Russon qui nous entraîne dans les coulisses du pouvoir et de la télé. À son tour donc d’être mis sur le grill!

Qu’est-ce qui vous a donné envie de passer de l’autre côté?
«Ce n’est pas tellement l’envie de passer de l’autre côté, c’est que cela fait partie de ma vie autant que mon métier. L’écriture est là depuis très longtemps. J’écris plein de choses. Mais cela reste dans mes tiroirs ou à l’état de projets. Ou alors ce sont des nouvelles mais qui ne sont pas encore publiées, ou des pièces de théâtre qui, elles ont été jouées. De l’extérieur, cela donne en effet l’impression que c’est une envie de franchir une frontière. Mais c’est simplement le fait que j’ai eu l’impression qu’avec ce manuscrit-là, qui n’est pas le premier écrit, mais le premier terminé qui me satisfaisait, l’envie de publier était plus présente.»

Comment vous en est venue l’idée?
«L’idée est venue d’un entrefilet dans un journal lu il y a quelques années et qui faisait part d’un truc bizarre. C’était l’hiver, dans un pays nordique, et deux amoureux étaient restés soudés par la bouche à cause du froid. Ils avaient tous les deux un appareil dentaire. Cela tenait en dix lignes, même pas. Mais moi, ce que j’ai imaginé, c’est toute l’humiliation du couple qui, à un moment donné, se retrouve soudé et doit aller chercher de l’aide. C’est absurde, humiliant, tout ce qu’on veut mais en tout cas pas agréable. C’était plutôt cela qui me plaisait. Moi, je suis allé un petit peu plus loin, je ne les ai pas soudés au même endroit! Et comment connaître cette situation et cette humiliation qui en découle sinon que par une émission de télé? Tout a démarré de là!»

Votre roman commence donc de façon chaude. Au point d’avertir le lecteur au sujet de la première phrase.
«La première phrase est toujours cruciale. Il y a d’ailleurs des romans qu’on reconnaît à la première phrase sans même les avoir lus. Généralement, quand on va dans une librairie, on regarde le quatrième de couverture, on regarde la première phrase. Et la phrase est accrocheuse ou pas et donne envie ou pas de franchir le pas ou pas, de vivre l’aventure d’un livre. Mais l’avertissement fait un peu partie du roman. C’est une réflexion littéraire sur la première phrase, mais aussi sur les dangers qu’elle recourt. Ma première phrase est une phrase un petit peu accrocheuse, mais je dis dans l’avertissement qu’il ne faut pas s’y fier. Ce n’est ni un roman érotique ni porno. C’est simplement la première phrase qui est un peu chaude. Et après cela se refroidit. Dans tous les sens du terme. (rires) »

Une partie de l’intrigue se passe sur un plateau de télé. Vous vous êtes inspiré de votre propre vécu?
«Non. J’ai vécu des directs un peu compliqués quand j’étais à Télé Bruxelles, parce que le direct forcément amène des complications quand un grain de sable s’installe dans la machine qui normalement devrait être huilée. Mais je n’ai jamais vécu ou présenté ce type d’émission de grand plateau de prime dans des grandes chaînes. Comme dans la politique. C’est vrai que je parle un peu des coulisses d’une certaine politique dans ce roman. Je n’ai jamais été dans les coulisses d’une élection présidentielle en France. Par contre, j’ai vécu les coulisses d’un journal et j’ai rencontré énormément de politiques. C’était des politiques locaux. Mais je me dis que quel que soit le niveau de pouvoir, je pense que quand on l’a et que l’on veut le garder, il se passe les mêmes choses. Cela me semblait plus sexy de parler d’un niveau national que d’un niveau local.»

Parmi les personnages qui sont nombreux dans votre livre, vous avez un préféré?
«Il y en a plusieurs. Sans déflorer l’histoire et ce qui se passe à la fin, il y a des personnages que j’ai eu envie de sauver. Il y a une camerawoman par exemple qui s’est fait un tas d’illusions sur le métier. Il y a aussi le petit couple parce que ce qui lui arrive, ce n’est vraiment pas sympa, donc je ne voulais pas trop les enfoncer non plus. Et puis il y a une espèce de tueur professionnel qui travaille dans l’ombre du pouvoir. Comme il est fan de Prince et moi aussi, j’ai voulu le sauver! Mais je pense que j’aime tous ces personnages, sinon je ne les aurais pas accompagnés, même si c’est pour leur faire vivre un destin funeste. Il y a Vincent Maeght, ce personnage qui est un peu le déclencheur, un gars qui essaie d’exister. Et cette possibilité de pouvoir exister par une émission de télé, on va la lui confisquer. Alors il va péter un câble. C’est vrai que de prime abord, il n’est pas très sympathique. Et en même temps, on le plaint tellement!»

Vous mettez beaucoup de vous dans vos personnages?
«Oui, mais je le cache bien! Je n’ai pas envie de raconter des histoires qui m’arrivent. Je ne suis pas du tout dans l’autofiction. Mais je pense qu’il y a toujours une part de soi dans les personnages que l’on construit. Pour le pire ou pour le meilleur. Pour reprendre ce personnage de barbouze que l’on surnomme Qui Vous Savez parce qu’il doit rester anonyme, la manière qu’il a d’exister dans la vie, c’est qu’il est fan de Prince. On ne s’y attend pas. Et cela, c’est clair que j’y ai mis un peu de moi.»

Vous connaissiez la fin avant de commencer à écrire?
«Je savais où je voulais aller. Au départ, la fin, c’était la dernière scène avant l’épilogue.»

Dans quel genre vous le classeriez?
«On m’a parlé de thriller. Pour moi, c’est plus un western urbain médiatico-politique. Le personnage principal, c’est l’intrigue.»

Vous avez déjà commencé un prochain roman?
«Oui. Celui-là, c’est le deuxième qui a été écrit. Mais je le termine maintenant. Et celui que j’ai écrit après est déjà terminé. C’est un peu dans le désordre!»

Si vous étiez invité sur votre plateau, quelle question vous poseriez-vous?
«Oh la colle! Peut-être une question sur la place de l’écriture. C’est vrai qu’il y a une écriture romanesque. Et puis une écriture linguistique, parce qu’il y a toujours de l’écrit à la base du travail du journaliste. Les gens l’oublient un peu quand on fait de la radio ou de la télé où on s’imagine que tout est improvisé. Ce que je me poserais donc comme question, c’est la spécificité de chaque écriture. Et je répondrais à cette question que ce sont deux écritures complémentaires. Quand on est dans l’écriture journalistique, il faut aller à l’essentiel. Et quand on est dans l’écriture romanesque, il faut raconter d’abord une histoire. Mais ce que m’a appris le double exercice, c’est que quand on écrit un roman, il faut aussi à un moment donné aller à l’essentiel. Et quand on écrit un papier ou une voix off, il faut aussi raconter une histoire. Les Américains ne parlent d’ailleurs pas d’articles ou de papiers, ils parlent de ‘story’. C’est de cela que j’ai envie: raconter des histoires dans mon métier de journaliste et d’aller à l’essentiel dans l’écriture romanesque.»

Christelle

En quelques lignes

Au départ, une émission de téléréalité d’un nouveau genre. Un citoyen lambda choisi au hasard ou presque pour poser sa question au président. Mais l’émission dérape et un jeune couple se retrouve à l’écran, filmé en train de faire l’amour. Dans cette riche galerie de personnages, on retrouve aussi un tueur professionnel fan de Prince, un paparazzi sans aucun scrupule, un président à la vie sentimentale compliquée, une ex-Première dame, une camerawoman désabusée, une actrice vieillissante et un jeune réalisateur. Le fil conducteur? Cette envie de chacun d’exister. «Une bonne idée, bien utilisée, des personnages truculents, un rythme infernal, des pages qui se tournent toutes seules (…)», comme le dit Barbara Abel, qui signe la préface du roman. Des éloges pas du tout usurpés pour le premier roman publié du journaliste culturel Eric Russon (il présente 50 degrés nord sur Arte notamment). On y ajoutera un sens du rythme et du suspense à vous tenir en haleine jusqu’à l’épilogue! Un livre publié aux éditions Lamiroy, une toute jeune maison d’édition de chez nous.

«Crispations», d’Eric Russon, éditions Lamiroy, 384 pages, 25 € Cote: 4/5

 

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