Une vie ordinaire

Élue récemment à l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique, la Française Sylvie Germain nous livre en cette rentrée un concentré de «petites scènes capitales» propres à bouleverser la vie ordinaire de son héroïne.

C’est un roman. Pourtant les morts ne manquent pas dès les premières pages…
«Non. C’est un livre qui se passe sur plus de trois décennies, qui traverse la seconde partie du 20e siècle et qui vient jusqu’à aujourd’hui. Que la grand-mère meurt en chemin, que le père meurt plus tard, qu’il y ait des morts accidentelles hélas aussi, c’est inévitable. Peut-être dans la mesure où chaque mort provoque de grandes répercussions sur la vie du personnage, cela peut donner cette image. Mais en même temps, je ne trouve pas le roman centré sur la mort. La plupart des gens de cette famille traversent la vie comme n’importe qui.»

On ne peut tout de même pas dire que vous épargnez votre héroïne.
«Le lecteur peut le voir comme cela. Mais si on regarde de près, sa vie n’est pas hors du commun. Elle est même assez ordinaire. Elle est simplement l’enfant d’une mère qui est partie, qui l’a abandonnée, qu’elle ne retrouvera jamais parce que certainement elle est morte en chemin. C’est une chose atroce mais qui arrive. Mais elle est élevée par son père, au sein d’une famille, où il survient un accident comme malheureusement il peut survenir. Et puis après, elle a sa vie plus ou moins chaotique jusqu’à un relatif apaisement. Moi, je ne vois pas là de l’acharnement contre elle.»

À travers Lili/Barbara, parce que votre héroïne a deux prénoms, vous abordez la quête de l’identité.
«Oui, comme dans finalement beaucoup de mes romans. C’est un livre qui interroge sur la façon dont se constitue une identité. Parfois avec beaucoup de difficultés, beaucoup de heurts, de douleur. C’est absolument indispensable de savoir qu’est-ce à peu près son identité. Pour ensuite pouvoir en sortir, prendre un peu le large par rapport à cela.»

Vous vous penchez aussi sur le mystère de la disparition.
«Des disparitions au cours de notre vie, sous différentes formes. Il y a des disparitions brutales, des disparitions par voie d’effacement progressif,… Ce qui sort simplement du champ du visible, du sensible. Mais il y a des choses qui disparaissent du champ du visible et pas du sensible. Et puis il y a aussi l’inverse, des gens qui sont toujours dans le champ du visible et plus du sensible. C’est ce qu’on appelle un désamour.»

Nos vies sont donc jalonnées de toutes sortes de petites scènes capitales…
«Oui. C’est un livre finalement fait comme par fragments qui parcourent plus de 60 ans de vie d’une personne en s’arrêtant sur des faits parfois tragiques et parfois tout à fait banals en apparence. Des faits qui peuvent être du côté de la douleur et du deuil, mais qui peuvent être aussi du côté de l’éblouissement. D’ailleurs, il y a beaucoup de petites scènes qui sont du côté de l’émerveillement. Cela peut être un spectacle dans la nature… Pas forcément des choses grandioses, quand l’ordinaire se révèle dans sa beauté très simple mais qu’en général on néglige par manque d’attention.»

Qu’est-ce qui vous a inspirée?
«Rien de particulier. Je ne sais jamais d’où cela vient. Il y a un désir d’écrire qui se lève mais qui en amont est nourri par des mois d’observations, de rêveries, de lectures,… Tout cela se mélange et puis, c’est une manière d’interroger le monde, le temps qui passe.»

Vous venez d’être élue à l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique. Qu’est-ce que cela vous fait?
«D’abord une surprise totale, parce que je ne savais absolument pas que j’étais pressentie. À la différence de l’Académie française, on ne postule pas. J’ignorais en plus que c’était aussi ouvert à des écrivains non belges. Donc quand on m’a annoncé que j’étais élue, sur le coup, j’ai presque cru que c’était une plaisanterie!»

Christelle

petites-scenes-capitalesEn quelques lignes

Abandonnée toute petite par une mère qui de toute façon ne tarde pas à disparaître tout court, Lili est élevée par son père dans une famille recomposée. Elle grandit donc en tentant de se faire une place entre un demi-frère et trois demi-sœurs (dont des jumelles). Pour avoir sa chambre à elle, la fillette se réfugie quand elle peut chez sa grand-mère, jusqu’à la mort de cette dernière. À son entrée à l’école, la petite Lili découvre qu’elle s’appelle officiellement Barbara mais que ce prénom est tabou dans sa famille. Au fil des pages s’enchaînent les décès, nombreux. Des chagrins d’amour parfois. Des amitiés heureusement aussi. Et quelques scènes poétiques. Un concentré de «petites scènes capitales» parsemées par l’auteure dans l’existence ordinaire de l’héroïne. Une tranche de vie tout simplement.

«Petites scènes capitales», de Sylvie Germain, éditions Albin Michel, 252 pages, 19 €

Cote: 3/5

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