La délitescence de l’amour

Lionel_DuroySuite à une rupture amoureuse douloureuse, Lionel Duroy a décidé de s’attaquer à la délitescence de l’amour. Place à l’autopsie du couple!

Votre narrateur s’appelle Augustin, non Lionel. Pourtant ce livre ressemble de nouveau à une autobiographie.
«(Rires) C’est qu’au fond, je crois que je m’inspire toujours de ma biographie. Ce qui m’a toujours passionné dans l’écriture, c’est de faire quelque chose des ‘faits divers’ de notre vie, c’est-à-dire ce qui nous arrive toute la journée. Un accident de voiture, l’échec scolaire d’un enfant, une déception amoureuse. C’est toujours en partant de ce que je ressens, de ce que je vois, que je me mets à écrire. Mais c’est vrai que ce qui déclenche l’écriture de ‘Vertiges’, c’est la fin d’une histoire d’amour, une rupture amoureuse qui me fait énormément de peine. En cela on peut dire que c’est un livre inspiré d’éléments autobiographiques. Mais ensuite, tout ce que je mets dans ce livre, c’est tout ce que j’ai observé au long de ma vie des relations amoureuses. Qu’est-ce qu’aimer? Pourquoi on est tout à coup bouleversé par un visage de femme que l’on croise? D’où vient cette émotion? C’était tout cela qui me passionnait.»

N’avez-vous pas peur malgré tout des réactions de vos proches, surtout après le récent procès intenté par votre fils?
«Cet arrêt, c’est un problème auquel je réfléchis tout le temps. Dès ‘Priez pour nous’, l’ensemble de ma famille m’a tourné le dos. J’étais très surpris à l’époque, je ne pensais pas que ce serait si violent. J’ai appris de tout cela, j’ai beaucoup réfléchi. Ce que je peux dire aujourd’hui, c’est que personne, jamais, ne m’empêchera d’écrire. Je peux supporter la violence des réactions de mes proches, même si cela me fait beaucoup de peine. Je l’accepte d’une certaine façon, mais cela ne m’empêchera jamais d’écrire. Lorsque les proches sont blessés par un livre -pour mon fils, cela a été cela-, c’est comme s’ils ne parvenaient pas à décoller du fait divers dont je parlais, à l’histoire qui inspire le livre. Le fait que, effectivement, il m’a fait porter toutes ses dettes à un moment. ‘Colères’ est évidemment beaucoup plus que cela. D’un seul coup, je transforme ce fait divers familial en une réflexion plus approfondie. C’est compliqué pour des proches de comprendre qu’on puisse faire avec la vie quotidienne une ‘œuvre’ littéraire. Que mes proches soient blessés éventuellement par la publication de ‘Vertiges’, c’est d’une certaine façon normal et je l’accepte.»

Vos ex-femmes l’ont lu?
«Je ne sais pas. Je ne m’en préoccupe jamais. Je me suis inspiré de bribes de notre histoire commune. J’en ai fait un livre qui dépasse cela. Je ne vais pas leur envoyer le livre comme pour leur demander la permission d’être publié. Je n’entre pas dans ce jeu-là, jamais. Elles le liront ou pas, peu importe.»

Vous évoquez dans ce livre beaucoup de faits déjà relatés dans vos précédents romans, comme si vous vouliez les corriger.
«Oui, c’est vrai. Dans chaque livre, je reviens sur les livres antérieurs, parce que je suis toujours dans la relativité de la vérité. J’ai toujours l’impression d’avoir compris le fait divers qui inspire la scène de façon parcellaire. Et donc je reviens inlassablement, livre après livre, sur les mêmes scènes, pour essayer d’en comprendre plus, ou pour regarder la même scène sous un autre angle.»

Le thème de «Vertiges», c’est donc la désintégration d’un couple.
«Oui, c’est ce que j’appellerais la délitescence de l’amour. Mais c’est beaucoup plus que cela. C’est aussi la découverte incroyable qu’on a pu aimer quelqu’un qu’on ne connaissait pas. C’est-à-dire qu’on a créé la personne que l’on aime en construisant à l’aide de tous ses fantasmes un personnage qu’on a trouvé très beau, magnifique, profondément aimable. Et soudain, quand cela se délite, vous voyez une personne que vous ne connaissiez pas vraiment. C’est pour cela que dans ‘Vertiges’ vous êtes tout le temps volontairement seulement dans la tête de l’homme, jamais dans la tête de la femme, de façon à voir comment il construit l’image de la femme qu’il aime.»

Pour vous, les rencontres amoureuses ne sont que le fruit du hasard?
«Oui et non. Oui c’est le hasard parce qu’à ce moment-là, je suis à Paris et je croise une jeune femme qui est à Paris aussi alors que je pourrais vivre à Berlin et ne l’avoir jamais rencontrée. Mais ce qui n’est pas du tout le hasard, c’est l’émotion que suscite cette femme chez moi et l’émotion que moi je vais susciter chez cette femme. Notre regard amoureux est construit dans l’enfance. Il vient de très loin. Je le sais. Je suis récemment tombé amoureux d’une femme que je regardais et je sais très bien qu’en fait, elle a le visage de la jeune fille de 15 ans qui m’a appris à faire du vélo quand j’avais six ans. Elle était très jolie. Je crois que c’est la première femme dont j’ai été amoureux. Je trouve qu’on ne peut pas vraiment parler de hasard là.»

Après vous être attaqué à l’héritage du père, notamment au travers le destin d’enfants de bourreaux, cette fois c’est davantage l’héritage de la mère que vous décortiquez?
«Voilà! C’est exactement cela. Je suis toujours dans cette thématique qui m’intéresse beaucoup, c’est-à-dire l’héritage que nous portons sur notre dos et ce qu’on va faire de tout cela. Moi j’en fais des livres! Donc effectivement, j’ai beaucoup travaillé sur l’héritage du père. Mon père était d’extrême droite. Je l’aborde dans ‘L’hiver des hommes’ et d’autres livres. J’avais déjà tenté d’aborder l’héritage de la mère mais c’était très difficile. Je ne savais pas comment l’aborder en fait. Normalement, un petit garçon apprend l’amour de sa mère. C’est la première femme de sa vie. Mais moi cela ne pouvait pas parce que ma mère me faisait peur donc ce n’était vraiment pas quelqu’un que je regardais. La question pour moi depuis que j’écris, c’est toujours que dire sur ma mère au-delà de c’est une femme monstrueuse qui m’a toujours fait peur? À travers le biais de ‘Vertiges’ et tout ce que je traite dans ce livre, j’arrive enfin à parler en partie d’elle, c’est-à-dire de l’héritage du maternel, ou plutôt de ce que ma mère ne m’a pas du tout donné. Ma mère ne m’a pas du tout appris à aimer une femme. Elle ne m’a appris que l’effroi. C’était compliqué pour moi. Et dans Vertiges’, je crois que j’arrive à traiter un peu le fait que ma mère ne m’a pas donné l’émotion pour aimer une femme.»

Ce livre, c’est aussi une thérapie? Vous n’êtes pas tendre non plus avec vous-même.
«Non, parce que si j’étais tendre avec moi-même, je ne ferais pas le livre, cela n’aurait absolument aucun intérêt. Si c’est autobiographique, ce n’est jamais conciliant avec moi-même. Si je veux que le livre ait une portée universelle, il faut que je me traite comme un personnage normal de livre. Donc en disant tout, en n’étant pas plus tendre avec moi qu’avec les autres personnages du livre. Ce qui m’intéresse, c’est de voir comment j’échoue, comment tout le monde échoue. Je me mets en situation de regarder comment je me casse la gueule!»

Christelle 

En quelques lignes
Augustin et Esther viennent de se séparer. Bouleversé par cette rupture, Augustin, par ailleurs écrivain, prend la plume. Pour disséquer leur histoire d’amour. Et ses précédentes. Celle avec Cécile surtout, son ex femme et premier grand amour. Et de se pencher sur la relation avec sa mère pour tenter d’y déceler l’origine de ses échecs amoureux. Mais à travers les souvenirs de ces femmes qui ont bouleversé sa vie, Augustin (mais ne faudrait-il pas dire Lionel Duroy?) s’interroge. Qu’est-ce qu’aimer? Pourquoi est-on bouleversé par tel visage plutôt qu’un autre? D’où vient cette émotion? Prix Renaudot des lycéens l’an dernier pour «L’hiver des hommes», par ailleurs récompensé du Prix Joseph Kessel 2013, l’auteur nous livre cette fois une certaine forme d’histoire d’amour tout en s’interrogeant sur les secrets d’une vie sentimentale épanouie.

«Vertiges», de Lionel Duroy, éditions Julliard, 474 pages, 21 €

Cote: 3/5

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