Amélie au Japon

amelie_nothomb Si vous faites partie de ses lecteurs ravis quand Amélie les transporte au Japon, la cuvée de cette rentrée ne peut que vous plaire! Après avoir raconté les premières années de sa vie au Japon dans «Métaphysique des tubes», s’être révélée en employée désastreuse d’une firme nippone dans «Stupeur et tremblements», et nous avoir conter sa relation amoureuse avec un jeune Tokyoïte dans «Ni d’Ève ni d’Adam», Amélie Nothomb nous emmène une nouvelle fois au pays du Soleil Levant. Une « nostalgie heureuse » qui lui va bien!

C’est un roman à en croire la couverture même si c’est votre voyage au Japon que vous y racontez. Parce que «Tout ce que l’on aime devient une fiction»?

«Le simple fait de raconter quelque chose -or aimer quelque chose c’est très souvent le raconter- en fait une légende. Et donc une fiction.»

Vous dites demeurez une nostalgique invétérée.

«Oui, je suis irrémédiablement nostalgique. J’ai beaucoup été critiquée en Europe pour cela. Chez nous, la nostalgie est mal vue. C’est vu comme une attitude passéiste, triste, quelque chose qui rend malheureux. Et c’est là que les Japonais s’inscrivent en faux puisque, en langue japonaise, toute nostalgie est forcément heureuse. Chez nous, tout le monde me dit que le titre ‘nostalgie heureuse’ est un oxymore. En japonais, ce n’est pas un oxymore, c’est une évidence. La nostalgie, c’est forcément heureux. C’est le moment où le bon souvenir revient et vous réinjecte le bonheur que vous aviez eu au moment de le vivre. C’est quelque chose de très malin. Parce que regardez comme c’est bête chez nous: on a des bons souvenirs, du coup cela nous rend malheureux. Les bons souvenirs devraient vous rendre heureux.»

Cette nostalgie éprouvée lors de votre voyage au Japon, elle est finalement plutôt heureuse («natsukashii») ou triste («nostalgic»)?

«C’est ce que j’ai appris pendant ce dernier voyage, à faire en sorte que cela devienne ‘natsukashii’ et que ce ne soit plus ‘nostalgic’. Parce que je suis malgré tout une Occidentale. Donc c’est vrai que malgré moi, à cause de tout ce qui est induit dans notre langage, j’ai pratiqué plutôt une nostalgie malheureuse, une nostalgie occidentale pendant bien des années. Mais la nouveauté que j’ai apprise lors de mon dernier voyage au Japon au printemps 2012, c’est justement cette nostalgie heureuse, cette ‘natsukashii’. C’est ce que je fais maintenant.»

Qu’est-ce qui vous a le plus marqué sur place?

«Il y a tellement de choses qui m’ont marquée. Sur le plan personnel, j’ai été absolument bouleversée de voir que le Japon se souvenait de moi. Pour moi, ce n’était pas du tout une évidence. Et comme je doute toujours de mon existence, comme j’ai toujours l’impression de ne pas exister, le fait que le Japon se souvienne de moi, tant le Japon de mon enfance que le Japon de mon jeune âge adulte, cela a été bouleversant et très bénéfique. Maintenant d’un point de vue qui dépasse ma petite personne, évidemment ce qui m’a le plus marqué au Japon, c’est Fukushima. C’est le traumatisme, la blessure nationale. Tout Japonais adulte (sauf Nishio-san qui est trop vieille, qui n’a même pas assimilé la chose) vit maintenant avec en plus la blessure de Fukushima.»

Vous êtes allée à Fukushima. Même un an après, c’était assez terrible.

«C’était terrible. C’est ce que je raconte dans mon livre. Même avec cette dignité japonaise dans la souffrance, on voit la mort. On voit toutes les traces de la mort. On devine l’ampleur de la tragédie en voyant les blessures une année après la catastrophe, mais on voit les Japonais qui continuent de vivre sur place comme s’il ne c’était rien passé. Et c’est là qu’on se dit que c’est vraiment un pays extraordinaire parce qu’imaginez Fukushima partout ailleurs qu’à Fukushima, cela ne se passerait pas comme cela.»

Vous avez encore eu des nouvelles de votre nourrice depuis ce voyage?

«J’ai essayé de l’appeler une fois, mais c’est là qu’on voit qu’on a atteint les limites de ce que l’on pouvait se dire. Mon japonais est devenu très pauvre et elle ne parle aucune autre langue que le japonais donc on ne peut plus beaucoup communiquer. C’est terrible, parce qu’elle est toujours vivante, mais je commence déjà mon deuil parce que je me dis que je ne pourrai peut-être plus avoir de vraie conversation avec elle.»

Et de Rinri? Vous savez s’il a déjà lu ce livre?

«Je n’ai pas cherché à le savoir. S’il tient à m’en informer, il me le dira. Mais je ne ferai certainement rien pour tenter de le savoir.»

Quand vous pensez au Japon, qu’est-ce qui vous vient en tête?

«Mon dieu, tellement de choses! Une lumière. L’air japonais, cet air du quartier de mon enfance, qui caressait les joues d’une manière bien particulière. Des sons comme le chant du vendeur de patates douces qui passait dans le quartier avec sa carriole. Des choses comme cela.»

Vous avez grandi à Kobe. Mais quand vous y êtes retournée, tout avait changé. Sauf les rigoles d’égout!

«C’est cela qui est dingue. Les caniveaux n’avaient absolument pas changé. À croire que le tremblement de terre les avait épargnés. Et cela m’a bouleversée. Je les ai montrés aux caméras de télévision en leur disant que c’était extraordinaire. Je les voyais en train de me regarder et de se dire ‘elle s’imagine vraiment qu’on va filmer des égouts?’»

Vous avez vu le documentaire dont vous racontez le tournage?

«Oui, je l’ai vu trois fois. J’ai pleuré à chaque fois.»

Qu’est-ce qui vous a donné l’envie de raconter ce voyage dans un livre?

«Quand je suis rentrée de ce voyage en avril 2012 donc, tout le monde me disait de raconter. Et j’étais incapable d’en parler. C’était trop bouleversant, c’était indicible. Et en même temps, ce voyage avait été tellement important pour moi. Ce n’était pas n’importe quel voyage. Alors je me suis dit puisque c’est indicible, faisons en sorte que ce soit scriptible.»

Vous avez l’intention de retourner au Japon prochainement?

«Prochainement non. Ce dernier voyage a été tellement réussi, tellement éblouissant, qu’il me paraît imprudent d’y retourner trop vite.»

Quand les gens vous demandent ce qu’ils doivent absolument voir au Japon vous répondez quoi?

«Kyoto. C’est le must du Japon. Ce n’est pas une petite chose, cela ne se voit pas en un jour. Mais même si on n’a qu’une demi-journée à passer au Japon, c’est quand même à Kyoto qu’il faut aller.»

Comment se porte Swift, votre bonzaï, aujourd’hui?

«Vous devriez le voir, c’est fou ce que le cinéma lui a réussi!»

Vous expliquez aussi votre pathologie à être toujours en avance par votre appartenance à la race aviaire. Quel genre d’oiseau seriez-vous?

«(rires) En tout cas un oiseau migrateur, avec une migration assez particulière puisque ma migration me fait aller chaque été en Belgique et revenir chaque mois de septembre pour la rentrée littéraire à Paris.»

C’est votre 22e rentrée littéraire. Qu’est-ce cela fait?

«Cela me fait que je suis quand même sacrément vieille!»

On s’y habitue un jour?

«Non, au contraire, l’angoisse est de plus en plus grande.»

Comment faites-vous pour continuer à trouver de l’inspiration après 22 romans?

«La seule réponse que je peux trouver à cette question, c’est que je ne m’arrête jamais. C’est comme si l’inspiration était une plaie, une plaie qu’il ne fallait pas laisser cicatriser. Tant que je reste dans le mouvement de l’écriture, la plaie continue de saigner, l’encre continue de couler. Tous les écrivains disent que c’est très difficile de se remettre à écrire quand on s’est interrompu entre deux livres. Moi j’ai trouvé la solution: il suffit de ne jamais s’arrêter.»

C’est votre 22e roman publié. Mais vous en avez combien dans vos tiroirs?

«J’en suis au 76e. ‘La nostalgie heureuse’ est le 74e.»

Christelle 

En quelques lignes

Retour au Pays du Soleil levant pour Amélie Nothomb dans son dernier roman. On y emboîte les pas de la romancière, revenue sur les terres de son enfance au printemps 2012 accompagnée d’une équipe de télévision pour filmer un documentaire sur elle et ce pays qui l’a tant marquée. L’occasion pour les lecteurs de « Ni d’Ève ni d’Adam » de retrouver Rinri, le fiancé nippon éconduit de ses vingt ans. Ou d’assister aux retrouvailles d’Amélie avec sa nourrice, Nishio-san. Un retour dans le passé empreint de cette nostalgie heureuse toute japonaise. « Natsukashii » comme on dit là-bas pour désigner « l’instant où le beau souvenir revient à la mémoire et l’emplit de douceur », la nostalgie triste -«nostalgic»- n’étant pas une notion japonaise comme l’explique Amélie Nothomb dans son livre. Pas un vrai roman ici donc -même si « tout ce que l’on aime devient fiction » comme l’annonce la quatrième de couverture- mais une balade dans le Japon d’après Fukushima avec l’auteure. Voilà qui devrait plaire à ceux qui ont aimé « Stupeur et tremblements » (pour lequel elle avait remporté le Grand Prix de l’Académie française en 1999). Et aux inconditionnels du Japon tout simplement chez qui ces pages ne manqueront de susciter un peu de cette « natsukashii »!

« La nostalgie heureuse », d’Amélie Nothomb, éditions Albin Michel, 162 pages, 16,50 € 

Cote: 3/5

http://www.amelie-nothomb.com

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s