Le futur antérieur façon Musso

Ph. Emanuele Scorcelletti

Ph. Emanuele Scorcelletti

Connaissez-vous bien la personne qui partage votre vie? Le dernier roman de Guillaume Musso -son dixième!- se joue de ces apparences au sein des couples, y ajoutant un paradoxe temporel comme petite touche de surnaturel. Entre thriller psychologique et roman qui fait du bien!

Vous jouez ici sur les apparences au sein du couple?

«Oui. Le véritable thème du roman, c’est clairement les apparences au sein du couple. J’ai 38 ans, et depuis cinq ou six ans, pas mal de mes amis ou connaissances, restés longtemps ensemble, voyaient leur couple se déliter. Très souvent, après la séparation, j’entendais aussi bien des hommes que des femmes dire que finalement, ils ne connaissaient pas la personne avec laquelle ils partageaient leur vie. Il y avait donc cette envie d’écrire sur cette question de dans quelle mesure connaît-on vraiment la personne qui partage notre vie? J’essaie toujours d’écrire mes romans à un double niveau. Un premier niveau de plaisir de tourner les pages, et un deuxième niveau dans lequel j’essaie de traiter d’un thème. Cette fois, c’est les apparences au sein du couple, mais c’est aussi les familles recomposées, puisqu’on a cet homme qui élève seul sa fille avec l’aide de sa colocataire.»

Vous abordez aussi la question de savoir jusqu’où on est capable d’aller par amour.

«Oui. Et on peut dire que Kate est capable d’aller très loin: elle bascule dans la folie!»

Il y a aussi ces messages du futur!

«Le côté paradoxe temporel lié au mail m’est venu après avoir lu un article il y a quelques années, qui expliquait qu’on avait créé un site permettant d’envoyer un mail en paramétrant la date exacte à laquelle vous souhaitiez que le destinataire le reçoive. Dans trois jours, dans trois ans,…»

Vous aimez jouer avec les nouvelles technologies. Déjà dans «L’appel de l’ange», il y avait cet échange de téléphone.

«Absolument. Et là, c’était une histoire vraiment vécue. Je suis toujours tiraillé entre mon envie d’utiliser cela comme catalyseur de mes histoires et le fait que je trouve cela plutôt intrusif. Il faut voir la façon dont les portables, Facebook, cannibalisent notre vie. Mais en tant que romancier, cela ouvre tellement de portes! L’ordinateur, c’est un peu la lampe d’Aladin actualisée.»

L’un de vos personnages est un mélange de Steve Jobs et Mark Zuckerberg. 

«Deux personnages même. À la fois le personnage de Nick Fitch, qui est un homme un peu mystérieux. Il va inspirer à Kate un amour tellement fort, dont on ne sait pas exactement s’il est partagé au même degré d’intensité. Quand l’amour flirte avec la déraison, cela se finit souvent mal! Et puis il y a le personnage du geek, Romuald, le petit Français, qui constitue un duo amusant avec Emma. Ils se lancent des piques, elle le rudoie mais le pousse aussi à se dépasser. Ce personnage ne devait au début apparaître que dans une seule scène. Au fur et à mesure de l’écriture, je faisais lire à ma compagne et mon éditeur. Ils trouvaient le personnage génial. Je l’ai donc fait revenir dans la deuxième partie du roman. Il aide Emma grâce à ses connaissances en informatique à enquêter de façon plus efficace.»

Vous croyez au destin?

«Vraiment, je n’ai pas de certitudes. Je sais simplement qu’en tant que romancier, ces histoires de hasard, de destin sont toujours des éléments dramaturgiques très féconds. Je suis assez stoïcien. J’essaie de ne pas perdre mon temps sur les choses sur lesquelles on n’a pas de prise. Par contre, je me concentre sur les choses que l’on peut réellement changer.»

Vous connaissiez la fin de l’histoire en commençant?

«Elle a évolué. J’aime bien ce que m’a dit un jour Franck Thilliez: ‘Ecrire un livre, c’est un peu comme le Tour de France. Les étapes sont fixées à l’avance. On sait où l’on va atterrir, mais à l’intérieur de chaque étape, on ne sait pas ce qui va se passer. Pour mes premiers romans, j’ai écrit un plan très détaillé, et je m’y tenais. Maintenant, avec l’expérience de l’écriture, je pars toujours en ayant un plan parce que cela rassure et vous montre si votre histoire est tenable ou pas. Mais le vrai plaisir, c’est lorsque des idées nouvelles arrivent, que des personnages s’autonomisent, veulent faire des choses auxquelles on ne s’attendait pas.»

Et pour Kate? Vous saviez comment l’histoire allait se terminer?

«J’ai écrit plusieurs versions du livre. Dans une première version, mais qui était beaucoup trop simple et beaucoup trop attendue, Kate était une gentille. Cela ne marchait absolument pas. Il y a eu aussi une version où le sexe des personnages était inversé. Le personnage masculin était dans le rôle d’Emma, le personnage féminin dans celui de Matthew. Mais cela marchait moins bien aussi. Au bout de 50 pages, vous savez si vous êtes sur la bonne voie ou pas.»

Vous connaissez bien Boston?

«Oui. Et surtout je ne l’ai pas pris au hasard. Parce que la ville de Boston est à la fois liée au passé des États-Unis: c’est le berceau de l’histoire américaine. Mais c’est aussi ville complètement tournée vers l’avenir, à travers Cambridge, Harvard, où est né Facebook, à travers le MIT. Le passé et la modernité y coexistent de façon super harmonieuse. C’était donc un écrin idéal pour ce livre où il y a le passé, le présent, le futur qui se télescope.»

D’où vient votre connaissance en vin?

«Cela faisait très longtemps que je lisais des ouvrages sur le vin. Je voulais écrire un thriller centré autour du vin, où il y aurait eu un meurtre dans un château ou un domaine. Mais je n’y arrivais pas, et puis cela avait déjà été fait. Je restais fasciné à la fois par le côté histoire du vin, la géographie. Et un jour, je suis tombé sur un article qui parlait d’Estelle Touzet, une jeune sommelière française qui travaille à l’hôtel Meurice, élue meilleure sommelière de l’année. Les anecdotes qu’elle racontait étaient sympas. J’ai demandé à la rencontrer. Et je me suis dit que ce serait bien de faire un personnage de sommelière, un milieu qu’on connaît peu! Déjà pour mes précédents romans, j’ai accompagné pendant une semaine un fleuriste à Ringis, j’ai été visiter des ateliers de lutherie… J’adore cela, aller à la rencontre de ces gens qui parlent de leur profession. Et cela permet au lecteur de visiter, certes brièvement (ce n’est pas un essai), des univers qu’on ne connaît pas forcément. C’est une des périodes de la création que j’aime beaucoup.»

Vous savez déjà de quoi parlera votre prochain roman?

«Je ne sais pas encore exactement quel livre je vais écrire. Il y a deux projets. L’un est dans la droite ligne des précédents, un thriller psychologique, un petit peu teinté de surnaturel. Une histoire sur laquelle je réfléchis depuis plusieurs années. Et l’autre, c’est un roman plus intimiste, sans surnaturel. Je me laisse encore 15 jours pour me décider! Mais c’est bien aussi d’alterner les genres, de surprendre les lecteurs. Aujourd’hui, à travers les séries TV notamment, les gens sont très souvent confrontés à la fiction. Ils en connaissent les ficelles. Il faut donc  toujours aller plus loin. C’est mon but: continuer à surprendre. C’est la seule façon de vraiment durer. C’est pourquoi je suis très respectueux d’auteurs qui arrivent à durer dans le temps. Des gens comme Jean-Christophe Grangé, Amélie Nothomb, Didier van Cauwelaert… qui ont du succès depuis 20 ans.»

Vous-même, vous êtes quand même l’écrivain préféré des Français!

«Moi, cela fait dix ans que je vends des livres!»

Comment avez-vous choisi le titre «Demain»?

«Je voulais vraiment de la  sobriété. Aussi dans la couverture. C’est du beau papier, qui ne vieillira pas. Je suis assez attentif à l’objet livre également. Demain, on y met ce qu’on veut. Et en même temps, dans ‘demain’, il y a un côté espoir. Pour tout vous dire, le titre de ce roman devait être ‘Si loin si proche’. Au dernier moment, on était à New York, dans un taxi. On s’est arrêté devant une pancarte où il était noté ‘Tomorrow’. J’ai dit à ma femme que ce serait un bon titre. Elle n’aimait pas en anglais… Mais en français? Je suis rentré en France, j’ai demandé à faire une simulation. J’ai trouvé cela très bien!»

Il pourrait être adapté au cinéma?

«Ça pourrait, mais je n’écris jamais en pensant cinéma. Le cinéma, ce n’est que des contraintes. À la fois financières, de casting, de lieux. Mais c’est aussi des contraintes parce qu’on n’est pas seul maître à bord, les gens qui décident sont plusieurs et cela prend longtemps. Alors qu’avec l’écriture, vous pouvez faire ce que vous voulez. Et quand on a goûté cette liberté, c’est difficile de revenir en arrière! Là, j’ai arrêté de vendre mes droits aux producteurs de façon sèche, sans projets artistiques derrière.»

                Christelle

demain_MussoEn quelques lignes

Depuis la mort de sa femme, Kate, dans un accident de voiture, Matthew, prof de philo à Harvard, élève seul leur fille de 4 ans. Lors d’un vide-grenier près de chez lui à Boston, il achète un Mac d’occasion, sur lequel il découvre des photos d’une certaine Emma Lovenstein. Il lui envoie un mail pour la prévenir. Et ils entament une correspondance. Emma est sommelière et vit à New York. Et est toujours à la recherche de l’homme de sa vie. Après quelques échanges de mails, Matthew et Emma se donnent rendez-vous dans un petit restaurant italien de Manhattan. Le même jour à la même heure, ils poussent chacun à leur tour la porte du restaurant. Ils sont conduits à la même table. Et pourtant ils ne se croiseront pas! Brillant paradoxe temporel que celui mis en place ici par Guillaume Musso qui, tout en explorant les apparences au sein du couple, mélange présent compliqué et futur incertain pour en faire une jolie forme d’un futur antérieur. On applaudit!

«Demain», de Guillaume Musso, XO éditions, 332 pages, 21,90 €

Cote: 5/5

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