Dans l’enfer des geôles chinoises

PORTAIT LIAO1En 1990, Liao Yiwu a été jeté en prison où il a passé quatre ans pour avoir écrit un long poème consacré au massacre de la place Tian’anmen. Réfugié aujourd’hui en Allemagne, il raconte dans un ouvrage bouleversant son expérience dans l’enfer des geôles chinoises.

Publier votre livre n’a pas été facile. Vous avez dû le réécrire plusieurs fois.
«En effet. En sortant de prison, j’ai commencé à écrire. Au bout d’un an, on est venu confisquer le premier manuscrit. J’ai recommencé à écrire. Au bout de deux ans, on a reconfisqué mon manuscrit. Je vous épargne tous les détails. En 2011, on m’a dit que si je publiais ce livre à l’étranger, on me rejetait en prison pour dix ans, au moins. C’est donc pour cela que j’ai choisi l’exil parce que la traduction de mon livre était prête en allemand, et mon éditeur allemand craignait pour ma sécurité. Il a donc attendu que je me sois sauvé de Chine par le Vietnam avant de lancer la publication du livre.»

Maintenant que votre livre est publié, vous continuez à subir des menaces?
«(Il sourit) Il se passe des choses tout le temps. C’est difficile pour moi de vous résumer tout cela. Par exemple, en décembre, j’ai été invité au Mexique où mon livre va être publié. Il y avait beaucoup d’activités prévues (conférences, rencontres, interviews, etc.). L’ambassade de Chine au Mexique a menacé tous les Mexicains qui me recevaient de rétorsions diplomatiques s’ils persistaient à m’interviewer et à me recevoir. Cela fait partie des menaces en quelque sorte que je reçois du gouvernement chinois.»

Tout cela pour avoir écrit «Massacre», un poème sur le drame de la place Tian’anmen.
«Exactement. Je l’ai écrit et déclamé, puis enregistré pour en faire un film. C’est cette action-là qui a provoqué la fureur des autorités.»

Aujourd’hui, vous seriez prêt à recommencer?
«Oui, bien sûr. Je pense que j’ai agi selon ma conscience.»

Vous dites avoir découvert le vrai visage de la Chine en prison.
«On peut dire que oui. La prison, c’est une miniature du pays.»

Qu’est-ce qui vous a le plus marqué en prison?
«Peut-être que l’événement le plus incroyable, c’est celui qui a donné le titre à la version américaine et allemande de mon livre, qui dit cent chansons pour une chanson. En effet, j’avais été puni par un des gardiens qui connaissait ma capacité à chanter. Il m’a demandé de me mettre tout droit debout dans la cour au soleil sous près de 40°. Il m’a fait chanter une chanson. Ensuite il m’a dit qu’il voulait que j’en chante cent. J’étais arrivé à peu près à 25 chansons et je commençais à avoir l’impression de m’évanouir. Pour me faire continuer de chanter, il me frappait avec une matraque électrique.»

Vous évoquez aussi un menu un peu spécial, les 108 raretés de Shangshan.
«J’ai écrit tout cela de mémoires. Tout ce que j’ai raconté, et pourtant dieu sait s’il y a beaucoup d’horreur, je pense que ce n’est que la moitié de ce qu’eux avaient réussi a créé avec toute cette inventivité sadique. Si on parle de véritable menu culinaire, la cuisine Sichuanaise est délicieuse. Je pense que ce fameux menu devait être aussi riche que la cuisine du Sichuan. »

Comment fait-on pour tenir le coup en prison?
«On ne se pose pas la question. On est obligé de survivre. Et quand on est obligé, on le fait. Malgré tout, j’ai quand même tenté deux fois de me suicider en prison. Et je me suis rendu compte qu’en prison on n’a même pas la liberté de se suicider.»

À votre sortie, vos proches vous avaient abandonnés.
«Que ma femme et ma fille m’aient quitté à ce moment-là, c’était un bon choix. Je ne le savais pas à l’époque mais je me suis rendu compte après, qu’en tant que critique d’un présent réel, on se retrouve dans une prison virtuelle. Et la vie avec moi dans cette prison virtuelle, cela aurait été affreux pour elles.»

Vous avez encore des contacts avec votre fille?
«Depuis qu’elle est née jusqu’à aujourd’hui, je ne l’ai pas vu plus de deux mois. Il n’y a pas de contact entre nous. Malgré le fait que dieu sait que je lui paye une pension alimentaire tous les ans. Sa mère évidement n’a pas envie d’évoquer le passé.»

Le dernier prix Nobel de littérature attribué à Mo Yan, vous en avez pensé quoi?
«Beaucoup de mal. Je trouve que, en cent ans, c’est le plus mauvais choix qu’on ait pu faire. Le comité du Nobel, en choisissant un auteur officiel chinois, a annulé les valeurs universelles qui soutiennent les Nobel.»

Mais le Prix Nobel de la Paix 2010, Liu Xiaobo, vous considère, lui, comme le plus grand écrivain chinois contemporain.
«Liu Xiaobo, je le respecte beaucoup. En plus c’est mon ami. Lui, c’est une autre extrême. À travers Liu Xiao, c’est toute cette opposition démocratique qui est honorée. C’est comme si on donnait un prix à toute cette période historique, entre le massacre de Tian’anmen et maintenant. Alors que Mo Yan, par exemple, a dit qu’il n’y avait pas d’écrivains chinois en prison. C’est inacceptable.»

Aujourd’hui, vous vivez en Allemagne. Pourquoi ce pays?
«Un auteur vous savez, là où on vend ses livres, il aime bien rester! J’ai été très bien accueilli en Allemagne par mes lecteurs. Mais c’est la mode d’émigrer en Belgique en ce moment apparemment. Si mes livres se vendent bien en français, j’irai émigrer en Belgique!»

Votre fuite de Chine fera l’objet d’un autre livre?
«Oui. Je suis en train de le préparer. Il devrait être publié en 2015.»

Christelle


En quelques lignes

Son manuscrit, Liao Yiwu a été obligé de le réécrire plusieurs fois étant donné l’acharnement du régime à l’empêcher de paraître. Il faut dire qu’il y décrit ses quatre années passées en «camp de rééducation». Son «crime»? Avoir dénoncer dans un long poème le drame de la place Tian’anmen en 1989, à l’aube du jour où l’armée ouvrit le feu sur les étudiants. L’histoire est horrible. Pourtant, Liao Yiwu raconte son expérience avec humour et compassion. Un témoignage bouleversant.En quelques lignes

«Dans l’empire des ténèbres», de Liao Yiwu, éditions François Bourin, 660 pages, 24 €

Cote: 4/5

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s