Quand la mémoire s’efface

Pernicieuse maladie d’Alzheimer. Avec pudeur, mais non sans une pointe d’humour et une certaine légèreté, ce roman à deux voix –celles d’une mère et de son fils- nous emmène aux frontières de la mémoire et des souvenirs. Avec une mère qui oublie et un fils qui s’oublie.

Votre héros, dont la mère souffre d’Alzheimer, est donc «le premier oublié».
«Oui. Je voulais une sorte d’accroche pour parler d’Alzheimer et je me disais que ce jeune homme, Thomas, qui a une petite sœur, un grand frère, et qui donne tant d’amour à sa mère est pourtant oublié en premier. C’est le point de départ du roman. Il se demande pourquoi. C’est seulement au bout de longs mois, quand son frère et sa sœur sont oubliés à leur tour et qu’ils comprennent ce que lui a vécu, que Thomas commence à pouvoir un petit peu respirer: il n’est plus seul dans cet oubli, dans ce qu’il prenait au départ pour un abandon, un désamour.»

Bien qu’il n’ait pas votre prénom, on ne peut s’empêcher de penser qu’il y a une grosse part d’autobiographie dans ce roman.
«C’est exact. Il y a beaucoup d’autobiographie dans ce roman. La seule chose qui n’est pas exacte, c’est que ce n’est pas ma mère qui a eu la maladie d’Alzheimer, mais mon oncle. Et c’est ma mère qui s’est occupée de lui. J’ai fait une espèce de transposition. Mais tout le reste, la personnalité de ma mère, ma personnalité, les choses qui sont arrivées, mes souvenirs, c’est moi. Je l’ai appelé Thomas, mais j’aurais très bien pu l’appeler Cyril.»

Parmi les éléments autobiographiques, la mort du père du héros à 60 ans annoncée dans un précédent roman du héros… comme pour vous.
«Oui, c’est étonnant. Dans ‘Dieu est un pote à moi’, mon premier livre, le père du héros meurt le jour de l’anniversaire du héros à 60 ans. Mon père est mort l’an dernier, à 60 ans, et a été enterré le jour de mon anniversaire. Des gens m’ont dit que la réalité rejoignait la fiction, que c’était un signe, etc. C’est un signe parce que l’on veut y voir un signe. Mais si on veut voir un peu de magie partout, n’est-ce pas parce que j’ai écrit dans ‘Dieu est un pote à moi’ qu’il allait mourir à 60 ans le jour de mon anniversaire que cela s’est passé comme cela? Donc j’ai essayé de le prendre au second degré parce que c’est je pense comme cela qu’il faut le prendre.»

C’est un livre à deux voix. Ce n’est pas trop difficile de se mettre dans la peau d’une personne qui perd ses souvenirs?
«Thomas, c’est moi, ce sont mes souvenirs, donc c’était relativement facile à écrire. C’était la partie la plus évidente. Le vrai challenge pour moi, c’était de se mettre dans la tête de Madeleine. Et cela, c’était passionnant, vraiment de bout en bout. Je commence avec une femme qui sort du supermarché, ne trouve plus sa voiture, sent bien depuis quelques temps qu’elle oublie un petit peu plus que les clés et tout cela, mais ne dit rien. Et huit ans après, il n’y a presque plus personne. Ce qui était intéressant, c’était d’être ce ‘je’. C’était important que je n’écrive pas elle, mais ‘je’, que je parle comme elle, que je sois dans sa tête, pour vivre tout ce qu’elle vit. La révolte du diagnostic, parce qu’Alzheimer est une maladie terrible. Elle est à la fois un peu taboue: dans les familles on n’en parle pas trop. Et à la fois tout le monde la connait très bien: si on vous dit que vous avez Alzheimer demain, vous savez très bien ce qui va vous arriver. Vous allez d’abord oublier les petites choses avant d’en arriver à oublier les gens que vous aimez pour finir comme un légume en gros. A écrire, cela a été vraiment passionnant.»

Vous avez fait beaucoup de recherches?
«C’est évidemment un roman, pas un livre médical mais je me suis énormément renseigné. Je voulais rendre justice à la fois aux malades et aux familles. Je ne voulais pas mentir, mais aller au plus juste, en restant dans l’émotion mais sans non plus être dans la lourdeur. Le sujet est suffisamment lourd que pour ne pas être accablant de pathos.»

Le thème, c’est donc la mère qui oublie et le fils qui s’oublie.
«Exactement. La mère oublie malgré elle, et le fils il oublie de vivre, il s’oublie entre la perte de son père, l’inspiration qui est partie, sa fiancée qui le quitte, et toute l’attention qu’il donne à sa mère. Une femme qui oublie et qui voudrait se souvenir, et un homme qui s’oublie par amour mais qui, au bout d’un moment, va quand même taper du pied quand il touche le fond pour essayer de remonter.»

Un de vos livres, «Cent pages blanches », est en cours d’adaptation.
«Oui, pour la télévision, pour France2. Je suis allé assister au tournage, qui est fini. Je suis arrivé pendant une scène où le héros parlait avec l’héroïne, cela m’a fait quelque chose. C’était un moment de vie de deux personnages que j’avais créé, j’étais scotché! Le réalisateur est Laurent Jaoui, le frère d’Agnès Jaoui. Parmi les acteurs, il y a Michel Jonasz, Marius Colucci, le fils de Coluche, Armelle Deutsch,… Je pense que cela va être très, très bien.»

Christelle

En quelques lignes
En sortant du supermarché, Madeleine ne retrouve plus sa voiture dans le parking. Avant de se rendre compte qu’elle ne se souvient en fait plus à quoi ressemblait sa voiture. Elle appellerait bien à la rescousse son mari… mort il y a près d’un an. Mais se rend compte qu’elle n’est plus sûre de son nom. Le verdict tombe. Madeleine est atteinte d’Alzheimer. Un sujet difficile et pesant pour roman. Et pourtant, ce livre est tout en légèreté. Empreint d’humour même. Deux personnages se font échos. Madeleine bien sûr. A qui la mémoire joue de plus en plus de tours. Et Thomas, son fils, qui devient «le premier oublié». Celui qu’elle prend pour un gentil infirmier. Au fil des pages, mère et fils se retrouvent confrontés à l’implacable avancée de la maladie. Une histoire touchante que nous conte Cyril Massarotto (Dieu est un pote à moi).

«Le premier oublié», de Cyril Massarotto, XO éditions, 240 pages, 17,90 €

Cote : 4/5

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