Un lourd héritage

La guerre de Bosnie (1992-1995) qu’il avait couverte en tant que journaliste lui avait inspiré « Il ne m’est rien arrivé » il y a près de 20 ans. Aujourd’hui, c’est son double de papier qu’il a envoyé dans la petite république des Serbes de Bosnie pour enquêter sur la façon dont ce peuple gère son lourd héritage, un thème qui lui est cher.

Après «Il ne m’est rien arrivé», vous voilà de retour en ex-Yougoslavie.
«Avant d’écrire le premier livre en 1994, j’avais passé l’automne 1993 dans cette guerre, sur les lignes de front croates, puis ensuite sur les lignes de front serbes. J’ai regretté après avoir écrit ce livre d’en avoir fait un livre de journaliste, de ne pas m’être donné la liberté d’écrire un roman, parce que j’ai compris depuis qu’on dit beaucoup mieux le chagrin profond des gens en passant par le roman comme je l’ai fait dans ‘L’hiver des hommes’ que dans ‘Il ne m’est rien arrivé’ où j’essayais d’être très près de la réalité. C’est étrange comme en passant par le romanesque, on décrit beaucoup mieux la réalité.»

«L’hiver des hommes» démarre avec le suicide de la fille du général Mladic en mars 1994.
«C’est pour moi un événement vraiment essentiel. Quand je rentre en France en février 1994, je suis en train d’écrire le premier livre et j’apprends que la fille de Mladic s’est suicidée. Depuis l’âge de 18 ou 20 ans, j’accumule de la documentation sur les enfants de criminels de guerre, à savoir comment ils grandissent. Le suicide me rend triste et me déçoit parce que c’est comme si on fuyait son destin. C’est un destin d’être l’enfant de quelqu’un de nauséeux. Cela vous met en face d’une responsabilité. C’est une forme de pari. Anna Mladic avait deux possibilités. Celle de coller à l’idéologie de son père. Comme fait dans l’histoire Gudrun Himmler, la fille de Himmler, qui est devenue néo-nazi. L’autre hypothèse, c’était d’entrer dans l’opposition à son père, de s’inventer une vie qui serait une œuvre pour dire combien elle rejetait ce qu’avait été son père ou ce qu’il faisait. Ne voulant ni aller avec son père, ni le trahir, elle s’est tirée une balle dans la tête. Et avec le pistolet de son père, qui est un message en soi extrêmement fort. Quand je suis reparti là-bas à l’automne 2010, je pars avec cette idée qu’Anna Mladic va me servir de fil conducteur pour un roman que je veux écrire.»

Une fois encore en effet vous abordez ce thème qui vous est cher des enfants de bourreaux.
«Je pense que c’est en effet le nœud ou l’âme de tout ce que j’écris. Même dans le livre que j’ai fait sur la guerre en Nouvelle Calédonie en 1988, c’était déjà la thématique. Je suis l’enfant d’un homme d’extrême droite, qui était vichiste, qui n’a pas été résistant. Au moment de la guerre d’Algérie, mes parents sont profondément favorables à l’Algérie française, donc très proches des Pieds-Noirs. En face, il y a les Algériens qui se battent pour l’indépendance de leur pays. Enfant, comme tous les enfants, je suis d’accord avec mes parents. J’entends un discours favorables aux Pieds-Noirs. Pour mes parents, ces gens qui veulent être indépendant, quelle rigolade. Lorsque j’ai 16 ou 17 ans, et que je commence à comprendre que ce discours est inentendable, stupide, cruel, et évidemment contre l’histoire de l’humanité puisque chaque peuple dit conclure son indépendance, je prends la mesure du caractère inacceptable de cet héritage-là. C’est ce qui structure d’une certaine façon mes pensées.»

Dans votre livre, vous ne jugez pas.
«On ne peut pas juger ces gens-là parce que l’on ferait exactement comme eux. Nous sommes tous conditionnés par notre héritage. Et ce n’est pas la peine de se la jouer. Personne n’est un héros. On fait selon l’endroit d’où on vient. Avant de dire que les Serbes sont des criminels de guerre, j’ai envie de comprendre d’où vient la violence des Serbes. Pourquoi ils sont si remontés contre les Croates. Tous ces criminels de guerre serbes sont quand même des gens qui ont perdu toute leur famille pendant la guerre de 39-45, assassinés par les oustachis croates, alliés des nazis. Refuser l’héritage et inventer sa propre vie, c’est quand même très difficile. Et les rares qui l’ont fait chez les Serbes, ce sont ceux qui ont eu le courage de déserter, en disant nous on ne va pas tirer sur des musulmans qui étaient nos voisins, avec lesquels on s’est marié, avec lesquels on est allé à l’école. La position de déserteur dans des guerres comme cela est en fait la plus digne.»

C’est un roman. Pourtant Marc vous ressemble beaucoup.
«Oui, c’est un roman à ma façon. Je ne veux pas du carcan de journaliste pour parler de cela. Je veux toute la liberté pour pouvoir créer des personnages qui sont souvent la fusion de trois ou quatre personnes que j’ai rencontrés. Et j’ai la liberté, grâce à l’écriture, de créer l’ambiance que je souhaite créer. Dans le journalisme, vous ne pouvez pas passer des pages et des pages à décrire l’ambiance d’une ville, la mélancolie des gens. Alors qu’en passant par le romanesque, tout vous est possible. Donc je fais comme dans tous mes romans, j’ai toujours un double que j’appelle Marc, qui est en fait moi. Je m’assume. Mais si je m’appelais Lionel dans mon livre, cela me gênerais. Marc c’est moi sans être moi. Mais je peux lui prêter des tas de choses.»

Vous avez fait beaucoup de recherches en plus?
«Non, parce que je m’intéresse à l’ex-Yougoslavie depuis maintenant pratiquement trente ans. Quand je pars sur un terrain, j’ai pratiquement déjà tout lu dessus. Je pense que je connais aussi bien l’histoire du massacre de Srebrenica que l’histoire du siège de Sarajevo, que le chagrin des Serbes historiquement. C’est un conflit qui m’a toujours beaucoup intéressé, parce que c’est une guerre civile, une sorte de guerre familiale qui se joue, presque entre mari et femme parfois. On s’entretue entre anciens copains de classe.»

Pourquoi ce titre?
«J’aime énormément ce titre parce qu’il veut bien dire ce qu’il veut dire, que pour ces gens-là, il n’y aura plus de printemps. C’est un titre qui dit je crois quelque chose d’universel. Il dit que lorsque vous tuez votre voisin, quelle qu’en soit la raison, mais surtout par fait de phobie, vous vous tuez vous-mêmes. Il n’y a pas de pardon là-dessus. Cette espèce de haine entretenue qui a fait qu’ils ont jeté dehors, tué, massacré des gens qu’ils avaient aimé, vous précipite en fait dans un hiver qui ne connaitra pas de fin. Il n’y a rien derrière. Ces gens-là, ce sont vraiment des morts-vivants pour moi. Mais encore une fois, je ne les juge pas du tout. C’était leur histoire. D’une certaine façon, ils étaient voués à devenir ce qu’ils sont devenus, du fait de 1939-1945. On est dans la suite de l’histoire. Cela ne se serait probablement pas passé si Milosevic n’avait pas éveillé les nationalismes. Mais les souffrances qu’ils avaient endurées en 39-45 n’avaient jamais été purgées d’une certaine façon, comme on a fait nous, Belges, Français, vis-à-vis de l’Allemagne. On a pris le temps de se réconcilier, le temps du deuil et de se pardonner. Ce n’est pas du tout ce qui s’est passé entre les Serbes, les Croates et les musulmans. Tito autoritairement avait créé une fédération et on n’avait pas le droit de rappeler ce qui s’était passé. Donc on n’a pas purgé du tout l’abcès. Il a suffi d’un petit Milosevic pour réveiller tout cela.»

Vous connaissez déjà le sujet de votre prochain livre?
«Oui. C’est un gros roman sur l’histoire d’un couple qui se désagrège au fil des années. Donc c’est fondamentalement une histoire d’amour. Je n’avais pas réalisé après avoir aussi longtemps travaillé sur l’héritage du père, qu’en écrivant ce livre sur l’amour, je m’attaquais du coup à l’héritage de la mère. Parce que pour un homme, et donc l’écrivain masculin que je suis, le regard sur les femmes vient forcément de la mère. Tous les petits garçons sont amoureux de leur maman et donc vont construire l’image des femmes qu’ils vont aimer par la suite sur ce que leur a montré leur mère. Et la mienne m’a toujours fait très peur. Très petit, je pense qu’elle ne m’aimait pas beaucoup. A partir du moment où notre famille de dix enfants bascule dans un chaos effroyable, elle commence à faire des crises de nerfs, à menacer de se jeter par la fenêtre, se cacher pour faire croire qu’elle s’est enfuie… Donc l’image que me lègue ma mère d’une femme, c’est une image véritablement terrifiante.»

Christelle

En quelques lignes
Marc, écrivain, décide fin 2010 de partir enquêter sur le suicide d’Anna Mladic, qui s’est tirée une balle dans la tête avec le révolver de son père, le général Ratko Mladic accusé de crimes contre l’humanité par la justice internationale. Il atterrit dans la petite République serbe de Bosnie, où il se retrouve face aux acteurs de ce conflit abominable. Et Marc –sous les traits duquel on reconnait Lionel Duroy, lui-même passionné depuis toujours par le destin des enfants de criminels de guerre- de nous raconter la vie du peuple serbe. Aujourd’hui, ils ont le sentiment d’avoir gagné: ils ont chassé les Musulmans et les Croates. Pourtant, derrière ses frontières infranchissables se meurt tout un peuple. Sans jamais juger, Lionel Duroy nous ouvre ici les yeux sur les dangers d’un nationalisme exacerbé. A lire et à méditer.

«L’hiver des hommes », de Lionel Duroy, éditons Julliard, 360 pages, 20 €
Cote : 4/5

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