Bernard Pivot, l’interviewer interviewé

Le héros de ce roman, Adam Hitch, souffre de questionnite: il ne peut s’empêcher de poser des questions. Cela vous rappelle quelqu’un? Et si pour une fois, c’était à Bernard Pivot qu’on posait les questions?

Toute ressemblance avec des personnes existantes est-elle vraiment fortuite?

«Non, elle n’est pas fortuite. C’est le principe du roman de mêler le vrai au virtuel, la mémoire à l’imagination. Et de raconter des choses qui sont puisées dans la vie. Puis d’y mêler des choses comme on puise dans son imaginaire. Il y a des personnages vrais, puis il y a des personnages qui sont complètement inventés. Mais tous concourent bien entendu à l’interrogation même du livre, à savoir est-ce que le point d’interrogation n’est pas le signe de ponctuation le plus important, est-ce que la phrase interrogative n’est-elle pas la phrase la plus essentielle dans notre communication?»

Vous partagez beaucoup de traits communs avec Adam Hitch?

«Oui, bien sûr, ne serait-ce que parce que j’ai passé toute ma vie professionnelle à poser des questions dans la presse écrite et à la télévision. J’ai des points communs aussi parce que j’ai toujours considéré que la curiosité n’était pas du tout un vilain défaut. Cela me semble au contraire presque une vertu. Et j’ai toujours pensé comme Adam Hitch que l’un des plaisirs de la vie est de poser des questions aux gens que l’on rencontre. Mais je diffère quand même de lui parce que je n’ai pas cette addiction aux questions dont il souffre, surtout dans sa vie privée. Adam Hitch est beaucoup plus questionneur que moi, beaucoup plus impossible à vivre que moi, beaucoup plus drôle que moi, et à la fin, beaucoup plus émouvant que moi.»

Vous faites un passage dans votre œuvre. Votre personnage, Adam Hitch, vous cite et vous rencontre même, un petit clin d’œil?

«Oui. Ce sont des moyens amusants pour dire qu’Adam Hitch n’est pas moi parce qu’Adam Hitch, il connait Pivot.»

Votre dernier roman «L’amour en vogue» date de 1959. Qu’est-ce qui vous a donné envie de renouer avec ce genre?

«Pour tout vous dire, je ne voulais pas écrire de roman, par pudeur, par modestie. Par crainte aussi parce que vous imaginez bien que j’ai interviewé les plus grands romanciers de la 2e moitié du 20e siècle. Je ne pouvais pas prétendre les égaler. Cela me paraissait même inconvenant d’écrire un roman à mon âge alors que j’avais lu tous ces grands romanciers. Mais je me suis aperçu au bout d’un moment que pour traiter ce sujet de l’addiction aux questions que j’appelle la questionnite, il n’y avait que le roman. J’ai essayé d’écrire sous forme de conte philosophique ou d’essai et cela ne marchait pas du tout. Au bout d’un moment, je me suis dit ou tu abandonnes le sujet, ou tu écris un roman. Et j’ai préféré prendre le risque d’écrire un roman plutôt que d’abandonner ce sujet qui me paraissait excellent.»

Vous qui passez votre temps à poser des questions, si vous deviez vous interviewer, quelle serait la première question que vous vous poseriez?

«Comme je suis beaucoup sur Twitter, je me poserais cette question –qui est dans le livre d’ailleurs-, ne crois-tu pas que la communication d’aujourd’hui qui est immédiate, spontanée, à travers Facebook, Twitter, les mails et les textos, encourage la solitude et donc le célibat?»

Et vous répondriez quoi?

«Je répondrais que oui.»

Vous dites que la question de toutes les questions, c’est «tu m’aimes?». Pourquoi celle-là?

«Le livre, c’est une sorte de guide des conversations des couples. Est-ce qu’un couple peut marcher si l’un pose trop de questions, ou si l’autre n’en pose pas ou ne répond pas aux questions, si l’un est plus bavard que l’autre etc. Il y a un peu tous les cas de figure dans ce livre. La conversation à l’intérieur des couples est à la fois l’un des grands sujets et l’un des grands mystères de la vie et de la survie du couple. On n’arrête pas de se poser des questions. Et le jour d’ailleurs où les deux membres du couple ne se posent plus de questions, c’est un couple qui est mort. Cela prouve qu’il ne s’intéresse plus à l’autre. Parmi les questions que les couples se posent, il y en a beaucoup qui sont des sortes de refrains perpétuels. ‘À quoi tu penses?’, ‘est-ce que tu m’aimes?’, ‘alors, heureuse?’. ‘À quoi tu penses?’ est une question terrible parce que souvent, on répond ‘à rien’, et c’est souvent un mensonge. Il y a aussi le simple ‘alors?’ qui donne l’impression que l’autre ne fait plus l’effort de formuler une question, de l’adapter à la personne qui est en face. On tombe dans le langage minimum du couple et ce n’est pas très bon signe.»

De toutes les questions, votre question préférée, quelle est-elle?

«La question qui m’amuse beaucoup et déstabilise beaucoup les personnes à qui je l’ai posée, c’est une question qui est tirée du jeu de la pétanque, c’est ‘tu tires ou tu pointes?’ Le monde se répartit entre les tireurs et les pointeurs, et ce ne sont pas les mêmes. On n’est pas toute sa vie pointeur ou tireur. On peut être un moment tireur et puis être pointeur. Il y a quelques personnages formidables qui sont et pointeurs et tireurs. Pointer et tirer, ce n’est pas la même conception de la vie, de l’activité humaine, de l’effort à réaliser sur le moment.»

De pointeur, vous êtes donc devenu tireur, expliquez-vous dans le livre.

«Quand j’étais jeune homme, j’étais un pointeur taciturne et résigné. Dans ma vie professionnelle de journaliste de la presse écrite, je suis devenu un bon pointeur. À la télévision je suis devenu tireur. Et depuis que j’écris des livres, je crois que je suis redevenu pointeur.»

Vous écrivez que l’on «pourrait mesurer l’évolution de la société au seul répertoire des questions qu’il est convenable ou pas de poser au fil du temps».

«Il est évident aujourd’hui que les parents et les enfants abordent des questions sur la sexualité inimaginables dans ma génération. C’est l’évolution des techniques aussi. Il se trouve que les jeunes gens aujourd’hui voient sur leurs écrans des images que nous n’avions même pas. Il nous a fallu attendre d’avoir un âge déjà certain pour pouvoir les voir. Il y a des sujets aussi comme la mort. C’était un sujet dont on parlait encore, toutes générations confondues, il y a quarante ans. Aujourd’hui, il y a une sorte de réticence. On a peur aujourd’hui de la mort. C’est un sujet qu’on aborde le moins possible. D’ailleurs, le personnage du livre sait très bien en vieillissant qu’il va devoir affronter cette question.»

Et vous, vous n’avez pas encore épuisez votre stock de questions?

«J’espère que non! Comme je le dis, on vieillit beaucoup le jour où l’on ne pose plus de question. Il faut toujours poser des questions. Le jour où l’homme ou la femme arrive à un âge où il ne fournit plus que des réponses, cet homme ou cette femme est en danger de vieillissement accéléré.»

 

Vous êtes de l’Académie Goncourt. Que pensez-vous des livres de cette rentrée?

«Je trouve que c’est une moins bonne rentrée littéraire que l’année dernière. Il y a quelques très bons romans, qui sont dans la liste du Goncourt, d’ailleurs. Mais je trouve cette rentrée littéraire peut-être moins variée, et peut-être un peu moins talentueuse que celle de l’année dernière qui était peut-être exceptionnelle.»

Christelle

 

En quelques lignes

« Roman ou autobiographie? », interroge le bandeau sur la couverture. On ne peut en effet que se poser la question, tant la ressemblance entre Bernad Pivot et son héros, Adam Hitch, est troublante! À commencer par cette manie qu’ils ont tous les deux de poser des questions. Célèbre journaliste, Adam Hitch souffre en effet de questionnite. Ce qui pèse assurément sur son entourage soumis à un flot incessant d’interrogations! Après plusieurs essais et receuils consacrés aux mots et à la littérature, Bernard Pivot nous offre ici un roman à la fois drôle et pétillant, qui montre toute la passion de l’auteur, 77 ans, pour les points d’interrogation.

« Oui, mais quelle est la question? », de Bernard Pivot, éditions Nil, 268 pages, 19 € 

Cote: 4/5     

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s