Double jeu

Le dernier roman de Nicolas d’Estienne d’Orves nous propulse en 1940, dans le Paris de l’Occupation, au gré des «fidélités successives» de son héros qui oscille entre mensonge et vérité, résistant et collaborateur, lâche et héros.

Comment vous est venue l’idée de ce livre?

«Le Paris de l’Occupation, le Paris de la presse, des artistes, des écrivains, collabos ou non, c’est un sujet qui me tenait à cœur, sur lequel j’ai travaillé pendant des années pour des recherches universitaires. Je voulais faire un roman là-dessus, mais il fallait trouver l’angle. Je ne me sentais pas prêt, donc j’ai un peu repoussé, fait des choses plus brèves ou plus thrillers sur le sujet («Les orphelins du mal», «Fin de race»). Et à un moment, je me suis dit que j’étais prêt. Je ne voulais surtout pas faire un roman à thèse, un roman politique, mais bien une sorte de thriller des années noires, de grand western historique où je mettrais en scène tous ces personnages, dans un cadre purement romanesque mais où, malgré tout, on apprend plein de choses.»

Le personnage de Guillaume est né comment?
«Je voulais un type qui soit à la fois blanc et noir, qui arrive totalement vierge face à cette période et qui la découvre comme en fait on devrait découvrir cette période actuellement de sorte qu’on ne la juge pas. Parce que l’on a tendance à juger le passé avec les critères du présent, ce qui est intéressant, mais forcément biaisé. On sait comment cela va finir. Mon personnage arrive à Paris en 1939, vierge de tout. Il n’est plus vierge depuis la veille parce qu’il a été dépucelé, mais sinon, intellectuellement, psychologiquement, moralement, il est vierge, il n’a pas d’éléments de comparaison. C’est une éponge que l’on vient d’acheter, toute neuve, que l’on pose dans le Paris de l’Occupation, on laisse l’eau monter et il va tout absorber. Puis on essore et cela donne le livre. Je voulais vraiment qu’il ait cette innocence, cette pureté initiale pour mettre en valeur tout ce que cette période a pu avoir d’impur. C’est un roman de construction, un roman de formation, dans une époque de déformation, de désinformation et de déconstruction permanente.»

Vous avez été jusqu’à inventer une nouvelle île!
«Oui. Au départ, je m’étais dit que j’allais prendre Sercq, Aurigny, mais cela ne collait pas. Alors je me suis dit que le plus simple était d’en inventer une parce qu’il fallait que tout le monde parle français, qu’elle soit un petit peu plus près de la côte pour que ce soit possible que quelqu’un y aille à la rame. J’ai travaillé sur plan, j’ai kilométré,… Pour que ce soit crédible, que la fiction soit possible, il faut qu’elle soit le plus intrinsèquement liée à la réalité la plus concrète.»

Vous connaissiez la fin du livre dès le départ?
«Oui, tout. Je commence par la fin et je remonte la pelote. C’est construit comme un scénario. Je suis un grand consommateur de séries TV américaines. Comme c’est issu directement de la cuisse d’Alexandre Dumas qui pour moi est le modèle, je me retrouve chez moi là-dedans. Donc ce livre est très scénarisé, très visuel. Et pour moi, les personnages sont des émanations du décor. Le personnage principal de la première partie, ce n’est pas Guillaume, c’est l’île. Pour la deuxième partie, c’est Paris. Il devient une sorte d’incarnation du Paris de l’Occupation, dans tout ce que cela a d’ambigu et d’incernable.»

Vous saviez que cela ferait un gros roman?
«Je savais que ce serait gros, oui. Mais l’intrigue est très complexe, il y a beaucoup de personnages, d’implication morale, psychologique, philosophique… Si l’on fait quelque chose de trop ramassé, c’est sec, cela n’a plus de densité, il n’y a plus que le fond qui apparaît et pas la forme. Cela donne un roman désagréable, idéologiquement très ambigu. Alors que si c’est noyé dans une vraie intrigue romanesque, cela met juste en valeur les ambiguïtés des gens.»

Vous avez déjà commencé le prochain?
«Oui, je suis sur le prochain, qui n’est pas un roman, mais un gros livre, un gros dictionnaire de Paris.»

Christelle 

En quelques lignes

Inséparables, Victor Berkeley et son frère Guillaume vivent tranquilles sur leur île anglo-normande de Malderney. Jusqu’au jour où débarque de New-York leur demi-sœur Pauline, qui va semer la zizanie entre eux. Et alors que la guerre menace l’Europe, Guillaume prend la fuite. Il atterrit à Paris, que les Allemands vont bientôt occuper. Il s’installe chez Simon Bloch, un producteur parisien dont il a fait la connaissance sur son île. Avec lui, on côtoie Céline, Cocteau, Picasso, Drieu ou Guitry. Mais alors que les Allemands approchent, Simon Bloch, juif, quitte Paris. Guillaume, lui, choisit de rester. Au gré de ses «fidélités successives», il deviendra un champion du double jeu. Cette fresque romanesque de plus de 700 pages que l’on dévore sans voir le temps passer explore sans juger les ambiguïtés amoureuses et les engagements politiques d’un personnage complexe et attachant.

«Les fidélités successives», de Nicolas d’Estienne d’Orves, éditions Albin Michel, 720 pages, 23,90 €

Cote: 4/5

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