L’histoire de Belgique revisitée

© Jérôme Bonnet

Dans une chronologie anachronique dont lui seul a le secret, Patrick Roegiers a mis l’histoire de Belgique à sa sauce, faisant vivre à Yolande Moreau, La Malibran, Jacques Brel, Victor Hugo, Benoît Poelvoorde et Hugo Claus pour ne citer qu’eux des aventures sur mesures.

C’est une drôle d’histoire de Belgique que vous racontez là. Vous la vouliez surréaliste comme notre pays?
« L’histoire de Belgique est une fiction. Ce pays naît d’un opéra, en 1830. Quel début incroyable! C’est un pays de carton-pâte et en trompe-l’oeil. Le pays du leurre et de l’illusion. Mais, en même temps, c’est un pays terriblement vrai. Les Belges sont des réalistes avant tout. Et, curieusement, ils ne croient pas à leur réalité. Mon héros a onze ans. Il n’a pas de prénom ni de parents. Son histoire est proprement celle du pays. Je voulais écrire un roman où se retrouveraient tous les personnages qui ont fait l’histoire de Belgique. Et aussi que tous les grands événements s’y retrouvent. Mon héros rencontre tout le monde. Et participe à tout. Tous les temps se mélangent en un seul et même temps qui est celui du roman. De ce point de vue, on peut, si on veut, considérer l’histoire de Belgique comme surréaliste. »

 Comment le récit s’est-il mis en place? 
« Ce fut très compliqué à mettre en place. Trop de choses. La clé a été lorsque j’ai compris que la Belgique servirait de toile de fond. Et que ce sont les aventures du héros qui primaient. J’ai réalisé qu’il fallait tout inventer. Et surtout, tout imaginer. La seconde chose, c’est qu’il fallait tout « euphoriser ». Il y a beaucoup d’événements tragiques dans ce pays. Surtout les dernières années. Rendre tout joyeux et comique est bien plus fort. Par contraste, le bonheur renforce l’arrière-plan dramatique. Peut-être l’avez-vous remarqué? Dans mon roman, il ne pleut (presque) jamais et tout le monde est heureux.

L’anachronisme ne vous fait pas peur !
« Il y a une chronologie, mais elle est anachronique. Le livre s’ouvre sur une scène avec Yolande Moreau. Le héros s’enfuit et part à l’aventures. Il assiste à une reconstitution de la bataille de Waterloo avec Victor Hugo. Puis,c’est la naissance du pays chantée par la Malibran et Jacques Brel. Puis, c’est l’Expo 58 avec les Quatre fils Aymon. Et ainsi de suite. Le livre est écrit au présent. Le passé constitue l’avenir. Tout se mélange. C’est l’extraordinaire pouvoir de poésie et de fantaisie du roman. »

Vous n’avez pas peur de revisiter les faits du passé ?
« Les Belges sont sans langue, sans identité et sans mémoire. Ils sont amnésiques. Mais leur histoire est formidable. Et irremplaçable. On a chacun une seule histoire. Et une seule vie. Tous les maux du présent résident dans le passé. Bart De Wever participe à la bataille des éperons d’or, en 1302. Guido Gezelle, le poète flamand, anticipe la pédophilie de l’église. Marc Dutroux patine dans un tableau de Breugel. Rien de plus terrible et de plus éclairant que le passé. Sans lui, on ne comprend rien à l’actualité. »

Un héros sans nom, ce n’est pas facile!
« Il a onze ans comme moi en 1958. Il est libre et sans attaches. J’aime qu’il n’aie pas de nom. Cette absence renforce la présence de tous ceux qu’il rencontre. Il passe de l’un à l’autre sans problèmes. Il a trois mères adoptives, gagne le tour des Flandres et meurt plusieurs fois. Tout l’amuse. La vie n’est qu’un jeu. Ce qui lui manque, c’est un père. Il est un peu comme Tintin qui n’a pas de chez soi, ne se lave pas les dents, n’écrit qu’un seul article, ne vieillit pas et ne rentre en Belgique que pour repartir. »

Comment avez-vous sélectionné vos «personnages»?
« Les grandes figures mythiques, tant francophones que flamandes. Arno compose la Brabançonne. C’est une fresque, une symphonie, un tableau d’histoire, un roman épique et délirant à l’image d’un pays chaotique et unique qui est sans doute en train de disparaître et ne savait pas qu’il était si heureux. »

Pourquoi certains personnages apparaissent sous leur vrai nom et d’autres, comme Freddy Bergouillard, sont «déguisés»?
« Il y a des personnages inventés pour le besoin du récit comme Freddy Belgouillard, Fons De Vlaeminck ou Séraphin Van den Peerboom. Mais il y aussi le peintre Wappers, Hugo Claus, Hendrik Conscience tout comme le Père Damien ou le capitaine Haddock. Les personnages de papier comptent autant que les personnalités réelles. Dans l’imaginaire tout se confond. Les figures d’un pays sont aussi bien Egmont et Hornes que Manneken Pis, Soeur Sourire, Benoît Poelvoorde ou Godefroid de Bouilllon. Quel casting! Un index de 25 pages à la fin du livre tente d’aider le lecteur à s’y repérer. »

Vos belges préférés ? Ceux qui font les meilleurs personnages selon vous ?
« Tous ceux à qui j’ai donné un rôle de premier plan avec une tendresse secrète pour Hugo Claus que j’ai rencontré en 1985. Le titre de mon livre est un clin d’oeil à son roman « Le Chagrin des Belges ». »

Vous avez déjà eu des réactions de personnalités qui figuraient dans votre roman? Comme Yolande Moreau par exemple en ogresse et en Madame pipi.
 » Non, parce qu’il n’est pas encore sorti. Donnez-moi l’adresse de Yolande Moreau, sorte de Médée sortie tout droit de son film « Quand la mer monte ». Je lui envoie illico un exemplaire dédicacé. »

On voit aussi Dutroux petit dans votre roman. Et la libération de Michèle Martin, vous en pensez quoi ?
 » Il fallait que Dutroux soit dans le livre. Il est la mauvaise conscience de la Belgique. L’exemple personnifié du cauchemar, de l’horreur et du trauma. Je n’aurais pu traiter de Dutroux en personne. Relisant les dossiers qui le concernent, j’ai découvert qu’il séduisait ses victimes dans les patinoires. Un meurtier, patineur d’élite! Je l’ai posé à l’âge de dix ans dans le tableau de Breugel « Jeu d’enfants ». Qui imagine Dutroux, enfant? Il se dit un « vilain garnement ». Les monstres aussi ont commencé petit. Quant à à Michèle Martin, on ne parle que de ça. Elle passera d’une cellule à l’autre. Il ne faut pas la canoniser. »

De Paris, comment vivez-vous l’actualité belge? Ce qui se passe en Belgique ?
« Je la suis de très près, dans les journaux, à la télévision, et je la commente souvent dans les médias français. Un pays qui se défait et se débat pour sa survie est un sujet fascinant pour un romancier. »

Vous pensez quoi pour de vrai du futur de la Belgique?
« Je ne suis pas optimiste. Comme l’indique le titre de mon roman, je crois que le bonheur est passé. »

Christelle

En quelques lignes

C’est une histoire de Belgique plein de fantaisie que nous conte Patrick Roegiers. Il est vrai que pas mal de Belges font de bons personnages de romans! Godefroid de Bouillon, les Quatre fils Aymon, La Malibran, Tintin et Haddock, Nadar, Benoît Poelvoorde, Yolande Moreau, Arno, Bart De Wever… On passe de la Révolution belge à l’Expo 58. Et d’une course cycliste à la guerre de 14-18. Sans oublier Manneken Pis bien sûr pour éteindre l’incendie de l’Innovation! Un jeune héros sans nom nous balade d’un événement à l’autre, d’une rencontre à une autre. Passé et futur fusionnent pour n’être plus que temps présent. Résultat? Un meeting-pot surprenant mais dans lequel pourtant, malgré quelques passages un peu tiré en longueur, on se sent chez soi! Les amateurs de surréalisme trouveront ce gros volume d’histoire de Belgique revisitée en librairies dès mercredi.

« Le bonheur des Belges », de Patrick Roegiers, éditions Grasset, 450 pages, 22 €

Cote: 3/5     

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