Amélie Nothomb assaisonne « Barbe bleue » à sa façon !

©Pablo Zamora/ S Moda ©Editions Conelpa

Pour sa 20e rentrée littéraire, Amélie Nothomb revisite «Barbe bleue», le conte de Charles Perrault. Un exercice périlleux et pourtant très réussi.

Cette année, vous remettez le conte de Charles Perrault, Barbe bleue, au gout du jour si on peut dire?

«Plus exactement, je le remets à mon goût! Je ne sais pas si ce sera au goût des autres, mais le conte de Perrault, ‘Barbe bleue’, est à la fois mon conte préféré et à la fois celui qui m’irrite le plus parce que je trouve que Perrault n’est pas juste avec ses personnages. J’adore l’histoire, mais je trouve qu’il ne nous dit pas tout. D’abord il ne nous explique pas pourquoi Barbe bleue est comme cela. On nous le vend comme un monstre, point final, il n’y a pas d’explication. Et il nous présente quand même les femmes comme de vraies cruches, à savoir que toutes comme un seul homme tombent dans le piège. En plus, elles pratiquent la curiosité malsaine. Et elles ne se défendent pas: après elles se laissent toutes tuer. Surtout la femme que l’on voit apparaitre dans le conte. Celle-là est particulièrement cruche puisque non seulement elle tombe dans  le même piège que toutes les autres, mais en plus quand elle est dans le pétrin, elle n’est même pas capable de s’en tirer toute seule, il faut que ce soit son frère qui viennent la sauver. Je trouve cela énervant! Bref, je voulais rendre justice aux deux personnages. Je voulais montrer que Barbe bleue n’était pas un pur monstre, qu’il y a quand même des explications, qu’à la base, la cause de Barbe bleue est quand même juste. C’est la cause du secret. C’est un homme qui veut avoir un secret. On a tous le droit d’avoir un secret, et c’est vrai que c’est odieux quand quelqu’un essaie de savoir votre. Et puis, je voulais présenter ici une femme qui n’est pas une cruche,  qui non seulement ne tombe pas dans le piège, mais en plus se défend toute seule.»

Vous souvenez-vous de quand vous avez découvert ce conte?

«Je ne m’en souviens pas très précisément, mais je me souviens que ma mère me l’avait raconté quand j’étais toute petite. Elle racontait très bien les contes. Puis plus tard, adolescente, j’ai lu le conte de Perrault. C’est là que les choses ont commencé à moins me satisfaire. En même temps, il y a des choses très réussie, comme ‘Sœur Anne, ne vois-tu rien venir?’. Quand j’étais petite, je sais que cela me faisait très, très peur quand maman racontait cette scène. Mais c’est dès l’adolescence que la version de Perrault a commencé à ne plus me satisfaire.»

Vous aimez les contes en général?

«Ah, j’adore les contes. Tous les contes sont de telles sources d’enseignement. Les contes du monde entier d’ailleurs. Ici on se cantonne un peu au registre européen qui est déjà formidable, mais il y a aussi les contes japonais, les contes chinois…»

Votre Barbe Bleue prend les traits d’un noble espagnol, Don Elemirio. Pourquoi?

«Je voulais le différencier de Henri VIII. A mon avis,  Charles Perrault nous a présenté un Barbe bleue tellement monstrueux parce qu’il s’est inspiré d’Henri VIII, qui était -il faut bien le dire- un très sale type. Donc le mien n’est pas Anglais, il est Espagnol. Et cela n’a rien à voir!»

Il ne serait pas quelque peu cousin avec Prétextat Tach d’«Hygiène de l’assassin»?

«Ah non, moi je les trouve très différents.»

Ils sont tous les deux misanthropes quand même…

«Leur misanthropie est extrêmement différente. La misanthropie de Prétextat est la misanthropie d’un vrai salaud. Tandis que la misanthropie de Don Elemirio est une misanthropie extrêmement raffinée. Il a des motifs distingués pour ne pas aimer le monde. Je trouve que Don Elemirio est beaucoup plus attachant que Prétextat. Prétextat est vraiment un être ignoble, ce n’est rien de le dire, tandis que Don Elemirio n’est pas du tout dépourvu de noblesse.» 

Et ils ont tous deux de drôles de rapports avec les femmes…

«Des rapports très différents parce que bien sûr Don Elemirio a des comportements qui ne sont pas très recommandables, mais on voit qu’il adore les femmes. Tandis que les déclarations de Prétextat vis-à-vis des femmes sont des déclarations monstrueuses.»

L’héroïne, Saturnine, a encore une fois un prénom très original. Vous les pêchez où?

«Ce sont toujours des noms qui existent. Je n’en ai inventé aucun. Ici, il s’agissait pour moi d’écrire un roman alchimique. Et dans le cadre d’un roman alchimique, c’était obligé que l’héroïne s’appelle Saturnine puisque Saturne c’est la planète qui est liée au plomb. Et dans une quête alchimique, le but n’est pas de transformer le plomb en or. Le but, c’est de transformer soi-même en or.»

Pour ce Barbe bleue donc, la femme idéale est une colocataire! Vous pensez qu’il a raison?

«Ah vous savez, moi je ne suis pas concernée ! (rires) Mais j’ai souvent été une colocataire parce qu’avant que je trouve un logement à moi à Paris, il y a eu bien des aventures pour me loger dans cette ville.»

Et à la place de Saturnine, vous auriez accepté la proposition?

«Je pense que oui. Ne serait-ce que parce que c’est tellement désespérant une recherche de logements à Paris qu’on devient capable d’accepter bien des choses.»

Cette fois aussi, il est question de champagne. C’est votre boisson préférée?

«Ah, la dimension autobiographique du livre, c’est sans aucun doute le champagne.»

Votre préféré?

«Le Dom Pérignon millésimé 1976.»

Vous aimez les œufs?

«J’adore les œufs et j’aime tellement les œufs que je n’en mange pas parce que quand je commence avec les œufs, je ne peux plus m’arrêter alors cela me rend malade.»

C’est une autre dimension autobiographique cela!

«J’ai prêté de mes caractéristiques aux deux personnages. J’ai beaucoup de points communs avec Saturnine, mais j’ai aussi beaucoup de points communs avec Elemirio.»

La photo joue un rôle dans ce livre… L’occasion de parler de la vôtre en couverture. Vous aimez vous faire tirer le portrait par de grands photographes?

«Soyons clairs, la photo j’ai horreur de cela. D’autre part, on vit dans un système où un auteur ne peut pas se passer de se faire photographier. Alors tant qu’à être photographié, autant choisir des photos que j’aime. Donc autant être photographié par de vrais artistes.»

170 pages, c’est plutôt encore un gros bébé cette année!

«C’est vrai. Vous avez raison, il est long par rapport aux autres.»

C’est donc votre 20e rentrée cette année?

«C’est mon 20e anniversaire mais c’est mon 21e livre.»

Christelle 

En quelques lignes

Saturnine cherche désespérément un logement à Paris. Aussi, lorsqu’elle tombe sur l’offre alléchante de Don Elemirio Nibal y Milcar, un riche noble Espagnol pour qui «la colocataire est la femme idéale» et qui loue une chambre somptueuse dans son hôtel particulier, elle saute sur l’occasion. Malgré la réputation de l’homme dont les précédentes colocataires ont toutes mystérieusement disparus… Pour sa 20e rentrée littéraire, Amélie Nothomb remet à son goût le conte «Barbe Bleue» de Charles Perrault. Pas de jeune épouse carrément «cruche» ici ni de monstre sanguinaire cruel sans raison. Pas de «sœur Anne, ne vois-tu rien venir» non plus, mais d’autres jolies phrases -sur le champagne notamment- et réflexions bien balancées. Quelques orgies culinaires aussi dont seule l’auteure a le secret! Revisiter un classique est toujours un exercice délicat. Sans doute fallait-il s’appeler Amélie Nothomb pour oser le dépoussiérer. Nous, on applaudit!

«Barbe bleue», d’Amélie Nothomb, éditions Albin Michel, 170 pages, 16,50 €, et disponible aussi en version Audiolib (17,30 €) lue par Claire Tefnin.

Cote : 4/5

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s