Cocktail réussi pour François Weyergans

Une bonne dose de passion amoureuse, un zeste de suspense, de l’humour aussi: le dernier roman de François Weyergans est un cocktail parfaitement dosé. Il nous a confié sa recette!

Vous aimez le cocktail Royal Romance? L’avez-vous déjà goûté?
«Je l’ai goûté après avoir écrit le livre. J’ai trouvé le nom dans le livre ancien qui remonte aux années 1930, ‘L’art du cocktail’, où il y avait plein de cocktails. Ce titre Royal Romance m’a plu. Cela fait un petit peu fleur bleue, un petit peu Arlequin. Et en même temps, le livre finissant de façon on ne peut plus tragique, cela faisait un contraste avec le titre du récit. C’est pour cela que j’ai choisi ce titre-là. Et depuis, en effet, on m’a fait boire du Royal Romance. Cela a l’air assez compliqué à réussir, parce que selon les barmen qui me l’ont fait, cela n’avait pas le même goût. Il faut avoir du bon gin, ou du Grand Marnier ou du Cointreau, et surtout du vrai jus de fruit de la passion, 100% jus, avec la pulpe. Le jus dilué fout tout en l’air.»

Votre héros, Daniel Flamm, a beaucoup de vous?
«Non, moyennement. C’est un personnage qui est fait en partie de choses que je connais, en partie de choses que j’ai observées. L’idée, quand on construit un personnage, c’est de le doter de certains caractères, d’une certaine culture, d’un métier, d’occupations diverses, d’amours diverses. On prend un peu des choses que l’on connaît soi et des choses qu’on a observé. On n’est pas sans avoir des amis, avoir entendu raconter des histoires. C’est un cocktail là aussi. On met tout cela dans un shaker, on secoue bien fort et puis le personnage sort.»

Mais son côté séducteur, il le tient de vous?
«Non, c’est aussi une des caractéristiques que je voulais. Les hommes séducteurs –je mets cela au masculin, mais il y a des femmes séductrices aussi- font partie d’une certaine littérature que j’aime bien, depuis le 18e siècle. Un modèle secret pourrait être Valmont dans ‘Les liaisons dangereuses’ par exemple. Cela permet d’avoir une vie un peu plus mouvementée. C’est plus agréable pour un romancier d’avoir un personnage séducteur qu’un personnage renfermé.»

Son côté dépressif, rassurez-nous, il ne l’a pas hérité de vous?
«La dépression, comme je le fais dire à mon héroïne, il en faut un peu quand même parce que sinon, les gens affichent une bonne humeur de mauvais alois qui est un peu agaçant à la longue. Donc il en faut un peu, pas trop. Il y a des vertus aussi dans l’inquiétude, un petit peu d’angoisse. Je crois que tout être humain, normalement constitué, en tout cas dans notre civilisation occidentale, vit avec de l’angoisse.»

Vous vous y connaissez bien en bouilloire?
«Oui. Les bouilloires électriques, cela m’a servi dans le livre à aborder de façon un peu cachée le grand thème des cadeaux. Elle veut lui offrir un stylo. C’est un peu banal. On imagine, puisqu’il est écrivain, qu’il en possède déjà une cinquantaine. Donc lui répond qu’il préfère une bouilloire électrique. L’idée du cadeau, c’est quand même aussi de faire que l’on va penser à la personne qui a donné le cadeau. Donc il vaut mieux faire des cadeaux qui durent. Et une bouilloire, il va s’en servir tous les jours. Après, elle ne lui offre pas, mais cela a démarré de telle sorte que maintenant, le souvenir de cette femme est attaché à la bouilloire électrique. En plus, on imagine qu’il l’a gardée après la fin du livre.»

Votre héros a des problèmes pour terminer ses romans. Vous n’avez pas de problème d’inspiration, vous?
«L’inspiration, il n’y a pas de problème. On a toujours beaucoup d’idées. Le problème, c’est que c’est compliqué de manipuler la prose française. C’est une prose qui demande à être très simple, et c’est difficile. Il y a toutes sortes de sonorités qu’il faut éviter pour avoir des phrases qui soient fluides. Cela demande beaucoup de travail.»

L’idée de ce roman vous est venue comment?
«L’idée, c’était la fin. Je voulais raconter une fin tragique. Je me suis demandé du coup jusqu’où j’allais retourner en arrière pour que ce soit émouvant à la fin. Pour que ce soit émouvant, il faut que l’on soit un peu attaché aux personnages, qu’on les connaisse mieux, etc. C’est donc une histoire d’amour qui ne fonctionne pas très bien. Je voulais un amour qui ne soit pas trop du grand lyrisme, qui ne soit pas fusionnel. Très vite, je me suis dit que cela se peut très bien que ce soit des gens qui soient éloignés l’un de l’autre. Tout se gâte à partir du moment où la fille vient s’installer à Paris. Lui ne s’attend pas à cela. Ils étaient tous les deux assez contents de s’aimer de loin. Du coup, la règle du jeu n’est plus respectée. Et alors là, cela commence à aller mal parce qu’un sentiment plus fort essaie de s’instaurer.»

Vous vous y prenez comment pour écrire?
«Il me faut une grande table. J’y pose des notes, des papiers, des dictionnaires, des stylos. Et j’aime bien travailler le soir ou la nuit parce que c’est plus calme. Personne ne va vous déranger. Il n’y pas de tentations. Si cela ne marche pas trop bien, parce que l’on n’écrit pas à tire-larigot, si c’est l’après-midi, on sort, on voit un film ou des amis. À trois heures du matin, il n’y a rien d’autre à faire que de rester concentré. Mais vous n’écrivez pas tout le temps. Écrire, c’est beaucoup penser aussi.»

Le jeu de l’embardée, vous y jouez?
«Je l’ai inventé parce que je voulais qu’ils jouent à quelque chose. Je n’allais pas les faire jouer aux cartes ou au scrabble. C’est un jeu de conversation. Il suffit de surenchérir l’un sur l’autre. Celui qui gagne est celui qui cloue le bec, qui surprend l’autre. Cela m’a amusé d’inventer cela. Mais je n’y ai pas joué encore.»

Et Justine existe? Elle a un modèle?
«Elle est faite de deux ou trois femmes que j’ai observées, dont j’ai entendu parler. Je la trouve assez contemporaine. C’est quelqu’un que je n’aurais pas pu décrire il y a 15 ou 20 ans. Elle aurait été moins désinvolte, moins délurée. Parce qu’elle a sa vie, toujours un petit copain qui traîne. C’est une fille jeune, qui a du succès. Elle est comédienne. On lui confie quand même le rôle principal d’une pièce de Racine. Quelques années après, on la retrouve vendeuse. C’est une fille douce aussi. Un peu comme la vie, on va dire!»

Sous votre nom maintenant, sur la première page, on peut lire «de l’Académie française».
«Oui. Je suis membre de l’Académie française, donc l’usage est de le signaler. Je ne l’ai pas mis sur la couverture, parce que la couverture était jolie comme cela. Cela aurait fait un petit gribouillis là en dessous. L’Académie française, c’est l’une des plus vieilles institutions culturelles du monde. L’intérêt de l’Académie, c’est tout ce travail sur le dictionnaire, sur les mots. Les mots font partie de mon métier et cela m’intéressait.»

Vous y avez fait une entrée remarquée.
«Oui, c’est vrai.»

J’ai lu que votre fauteuil était maudit, cela ne vous fait pas peur?
«Non, c’est une connerie cela, ce n’est pas vrai. Il n’est pas du tout maudit. C’est quelqu’un qui a voulu se faire un peu mousser sur le dos de ce fauteuil pour vendre un petit roman. Ce fauteuil n’a rien de maudit. Il a été occupé en bon père de famille par Maurice Rheims pendant trente ans. Il y a juste eu un type qui l’occupait il y a très longtemps qui s’est suicidé. Mais des suicides, il y en a plein les journaux, cela n’a rien à voir avec un numéro de fauteuil.»

Votre prochain roman est déjà commencé?
«Oui. Je l’avais commencé en même temps que je finissais celui-là. C’est assez compliqué d’en parler. Il sera un petit peu genre policier. Un petit peu, pas trop. Pour cela, il faut avoir une intrigue assez solide. Mais dans celui-ci aussi, sans trop en dire, il y a un faux coupable…»

Christelle 

En quelques lignes
Royal Romance, comme ce cocktail (moitié gin, un quart Grand Marnier, un quart fuit de la passion et un soupçon de grenadine) dont raffolait Justine, l’héroïne du roman de François Weyergans. Mais une romance au goût un peu amer car, dès le départ, le narrateur, Daniel Flamm, un écrivain qui a été «personnellement amoureux» de Justine, nous fait comprendre que l’histoire finira mal. Ce qui, qu’on se rassure, n’empêche pas le lecteur de passer un bon moment. Ni de rire parfois aussi! Car François Weyergans, comme à son habitude, glisse dans sa prose des petits moments de détente, comme lorsqu’il digresse sur le choix d’une bouilloire électrique ou invente des jeux sur mesure pour ses personnages! Seul écrivain vivant à avoir reçu le Renaudot et le Goncourt, François Weyergans dissèque donc ici la passion amoureuse… pour son simple plaisir de raconter une fin tragique. De quoi intriguer le lecteur. Et l’enivrer tout simplement!

«Royal Romance», de François Weyergans, éditions Julliard

Cote : 4/5

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