Journée historique, destins tragiques


© Stéphane Gizard

Philippe Besson aime décidément toujours autant maltraiter ses personnages! Son dernier roman croise le destin de deux êtres fracassés dans une Amérique qui retient son souffle.

Les personnages n’ont jamais fini de souffrir avec vous!

«Oui! On peut dire effectivement que je leur réserve un destin… tragique.»

L’histoire se déroule le 4 novembre 2008, un jour historique pour les États-Unis qui pourtant laisse Laura & Samuel indifférents.

«Oui. Ils se tiennent à l’écart de cette effervescence, de cette fièvre qui s’est emparée de l’Amérique ce jour-là puisque le livre commence alors que s’ouvrent les bureaux de vote. Il y a à ce moment-là, dans cette Amérique malade, qui doute d’elle-même et se pose la question de son propre déclin, un désir d’espoir et d’optimisme incarné par Barack Obama qui sera d’ailleurs élu le soir même. Mais effectivement, Laura et Samuel, les deux personnages de ce livre, eux, se tiennent à l’écart de cette rumeur, de ce mouvement, parce qu’ils sont enkystés dans leur propre désarroi.»

Le titre du livre viendrait donc d’une citation de Cesare Pavese que vous écrivez en exergue, «Une bonne raison de se tuer ne manque jamais à personne».

«Oui, j’avais été très marqué par cette phrase que Cesare Pavese a écrit en 1938. Il se suicidera douze ans plus tard, dans une chambre d’hôtel à Turin, en avalant des somnifères, ce qui donne évidemment un éclairage tragique à cette phrase. Cela m’a laissé perplexe: tout le monde pourrait à un moment ou un autre être traversé par la tentation du suicide et avoir un motif de se donner la mort? Je me suis donc interrogé, moi n’ait justement jamais été traversé par l’idée du suicide. Et je me suis dit qu’il y avait là, pour le romancier, un terreau intéressant. Pourquoi une vie bascule? Pourquoi, à un moment, quelqu’un cède à un désarroi trop grand, à une fatigue trop lourde?»

Des raisons de vous suicider, vous n’en avez donc pas?

«Non, j’avoue que je suis un homme heureux, moi! Tout va bien! Je suis plutôt équilibré malgré les apparences. J’ai la chance d’avoir une existence plutôt harmonieuse, de ne pas avoir été traversé par cette tentation-là. Après, on a tous des moments d’abattement, de chagrin, de doutes, d’inquiétudes. Et effectivement, dans ces moments-là, on peut se poser des questions radicales. Mais moi, ce n’est jamais allé jusque-là!»

Vous saviez dès le départ si vos personnages allaient s’en sortir ou pas?

«Je connaissais exactement la fin de l’histoire. Quand j’écris un livre, je connais le début, la trajectoire, et le point d’arrivée. Connaître le point d’arrivée m’aide à accomplir le chemin. Même s’il arrive des surprises dans l’écriture du livre, des bifurcations, des événements qui adviennent que je n’avais pas envisagé, des personnages qui apparaissent qui n’existaient pas au départ, mais fondamentalement, je vais là où j’avais décidé d’aller. C’est nécessaire pour instiller la tension. Car le livre repose sur deux questions. Va-t-elle se tuer ou non? Quand et comment Laura et Samuel vont-ils se rencontrer? L’autre mécanisme sur lequel j’ai fondé le livre, c’est l’empathie. J’avais envie que le lecteur se sente en sympathie avec les personnages, qu’ils se disent qu’au fond ils leur ressemblent ou qu’ils ont pu les rencontrer.»

Vous vous mettez également en scène dans ce livre, non? L’écrivain français qui écrit dans le café, c’est vous?

«Oui! C’est vraiment moi. C’est la première fois en douze livres que je m’autorise une mise en abîme! Cette une apparition très hitchcockienne: je ne fais que passer dans le décor! Mais j’ai tenu à le faire pour plusieurs raisons. D’abord parce que j’ai vraiment écrit le livre dans le café où Laura travaille, le Joey’s cafe, qui existe vraiment. C’est vraiment un café avec des banquettes en moleskine, un tableau vert avec le menu écrit à la craie, les muffins et les cookies sur le grand comptoir… J’y suis venu chaque jour écrire le livre. Je regardais les gens autour de moi et je racontais leur histoire. Et puis, je fais dire à un moment à cet écrivain français, qui cite Prévert, qu’il ne peint pas les choses, mais qu’il peint au-delà des choses, que pour lui un nageur est déjà un noyé. C’est cela qui m’intéresse. Parce que Laura est en train de se noyer et personne ne le voit. Cela pose la question de notre vigilance ou plutôt notre défaut de vigilance. Cela pose la question de savoir s’il y a des mots, des gestes qui sauvent? Peut-on faire que quelqu’un animé d’une telle détermination puisse ne pas passer à l’acte?»

Vous avez vraiment dit à la serveuse que vous alliez écrire son histoire?

«Oui. Je l’ai dit un jour à une serveuse de ce café-là. Elle ne s’appelle pas Laura en l’occurrence mais Susan. Et Jake, lui, s’appelle Drew. Elle m’avait demandé ce que je faisais. Puis m’avait dit que je ne pourrais pas écrire de livre sur elle parce qu’elle était une femme sans histoire. Et je lui ai répondu que c’est sur les femmes sans histoire que l’on écrit les plus belles histoires.»

Certains autres personnages sont réels?

«Tom et Susie, le jeune couple du café, existent vraiment. Et leur histoire est vraie.»

La théorie des lignes, elle est de vous?

«Oui, elle est de moi. Visiblement elle rencontre un vrai succès!»

Quote:

« La vie est une histoire qui finit mal. De temps en temps, les livres ressemblent à la vie. »

L’histoire se passe à Los Angeles. Pourtant, vous ne semblez pas fan des happy end à la hollywoodienne.

«La vie est une histoire qui finit mal, d’une manière générale. De temps en temps, les livres ressemblent à la vie. Et puis Los Angeles, ce n’est pas seulement Hollywood. C’est effectivement Sunset boulevard, les palmiers, le glamour. Mais L.A., c’est aussi une ville qui court du désert à l’Océan, une ville où l’on peut éprouver une vraie forme de solitude. Je voulais aussi montrer l’envers du décor. Ce n’est pas qu’un endroit où tout se termine bien et où les gens sourient avec des dents blanches. C’est aussi des destins fracassés et des êtres au bord du précipice. »

Vous avez d’autres projets?

«Je suis en train d’écrire un nouveau roman dont je ne vous parlerai pas (rires). L’autre projet, c’est repartir à Los Angeles très bientôt parce que c’est mon deuxième chez moi, j’y vis quatre à cinq mois de l’année depuis déjà de nombreuses années. Donc je pense qu’en mai je repartirai là-bas, finir le livre que j’ai commencé.»

 Christelle

 

En quelques lignes

4 novembre 2008, une journée historique pour les Américains qui verront Barack Obama devenir le premier président noir des États-Unis. Pourtant, Laura Parker, 45 ans, serveuse divorcée, et Samuel Jones, 40 ans, artiste, divorcé lui aussi, s’en moquent. Ce matin-là, Laura, elle, se réveille en se disant que ce soir, elle se tuera. Quant à Samuel, il se lève tout en sachant que dans la journée, il enterrera son fils de 17 ans qui vient de mettre fin à ses jours. Laura et Samuel ne se connaissent pas. Pourtant, on le devine, leur destin va finir par se croiser. Cela suffira-t-il à éviter l’inévitable? Connaissant Philippe Besson, qui semble toujours prendre autant de plaisir à faire souffrir ses personnages, rien n’est moins sûr! Car l’histoire a beau se dérouler à Los Angeles, ce n’est pas pour autant qu’il nous sert un “happy end” à la hollywoodienne! Il nous livre ici au contraire un roman empreint de tristesse et… beau malgré tout. En cas de déprime toutefois, s’abstenir!

« Une bonne raison de se tuer », de Philippe Besson, éditions Julliard, 322 pages, 21,70 €

Cote: 4/5

 

 

 

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