Le style Cervera !

Poète, journaliste et romancier, Alphons Cervera est l’auteur de 25 livres, dont une quinzaine de romans publiés depuis 1984. Pourtant, ce n’est que tout récemment que les lecteurs francophones ont pu découvrir la traduction de deux de ses livres, «Maquis», paru en 2010, et «Ces vies-là», publié fin 2011. L’occasion pour lui de revenir sur son travail d’écriture autour, notamment, de la guerre civile espagnole et du franquisme.

L’autobiographie, c’est un genre à la mode…
«Il semblerait qu’en Espagne, c’est un genre qui serait en pointe de devenir à la mode, oui. Ce que je crois, c’est que le genre que l’on pourrait appeler plutôt le genre de la filiation entre parents et enfants est un genre qui a toujours eu beaucoup d’importance en littérature, depuis la littérature classique. Ce qui explique peut-être qu’il se publie actuellement encore davantage de cette littérature de la filiation, c’est probablement parce que les générations elles-mêmes sont en train de changer. Les générations sont aussi affectées par la remise en cause un petit peu systématique de tous les pouvoirs et parmi ces pouvoirs, le pouvoir des parents, du père, de la mère sur les enfants. Cela explique aussi qu’une part importante de cette littérature de la filiation produite actuellement donne un point de vue qui est celui du conflit, non pas pour régler des comptes avec le père ou la mère, mais plutôt pour enquêter sur tout ce qui, dans le cadre de cette relation entre générations, nous a échappé, ce que l’on ne comprend pas.»

Ce livre est un peu un pansement?
«Ce roman raconte l’histoire de la mort de ma mère, mais je ne l’ai pas écrit pour qu’il me serve de thérapie face à la disparition, la douleur, le manque. Le défi était plutôt d’ordre littéraire, de savoir si je serais capable de mettre en mot, de structurer cette histoire pour en faire une histoire littéraire. C’était la thérapie non pas du Cervera en tant que personne, mais du Cervera en tant qu’écrivain.»

Le thème de la guerre civile revient dans beaucoup de vos livres, dont vos deux romans traduits en français.
«C’est une question qui me préoccupe en effet, non seulement la guerre civile de 1936-1939 mais aussi la période franquiste. Et cela me préoccupe au double titre d’écrivain et de citoyen. En tant que citoyen, je suis d’avis que la guerre civile est une guerre qui s’est prolongée pendant bien des années, bien longtemps, y compris à l’heure actuelle, où l’on en trouve toujours dans la société des traces. Par exemple, aujourd’hui, il y a un débat sur ce qu’on va faire du monument où sont enterrés les restes de Franco. Mais c’est aussi une préoccupation que j’ai en tant qu’écrivain. Je crois qu’un des rôles de l’écrivain est de parler de la vie. Et la guerre civile continue d’avoir un rôle important dans la vie des gens de mon pays. Pour moi, écrire sur la mémoire, c’est écrire sur la vie. Pas mal de gens pensent qu’écrire sur la mémoire, c’est écrire sur le passé, les morts. Moi, je pense au contraire que c’est écrire sur la vie, le présent. Comme le disait Faulkner, parler du passé, c’est parler du présent.»

Et votre propre mort, elle vous préoccupe?
«On est tous préoccupé à un certain degré par la question de la mort puisqu’on ignore tous la date à laquelle celle-ci va survenir. Mais ce n’est pas un thème qui me préoccupe plus spécifiquement qu’autre chose. Penser à la mort, cela te paralyse. »

Traduire Cervera, un vrai challenge!

Alfons Cervera a trouvé en Georges Tyras le parfait traducteur pour rendre en français son langage ciselé et parfois acerbe.

Les deux romans d’Alfons Cervera traduits en français sont publiés par deux maisons d’éditions différentes.
Georges Tyras: «La première maison d’éditions, qui a publié ‘Maquis’, va continuer à publier cette partie importante de l’œuvre d’Alfons qui est constituée par ce qu’on appelle assez communément des romans de la mémoire. Des romans de la mémoire collective, qui sont destinés à récupérer cette mémoire historique des vaincus de la guerre civile, la mémoire républicaine. Ce roman-ci s’inscrit de façon un petit peu différente, parce que c’est une mémoire qui est plutôt individuelle, même si elle se greffe sur une mémoire collective. Donc c’était bien qu’il y ait un partage des tâches entre les deux éditeurs qui sont finalement assez différents.»

Mais c’est le même traducteur!
«Oui! Je tiens beaucoup à être le traducteur d’Alfons. J’ai beaucoup travaillé sur ses textes avant de le traduire et c’est un univers littéraire dans lequel je me sens bien personnellement. Je suis vraiment au cœur de phénomènes d’écriture qui me parlent directement.»

Ce n’est pas trop difficile à traduire un auteur qui utilise peu de ponctuation, avec un côté poète…
«Pour être franc, c’est très difficile à traduire du Cervera! C’est beaucoup de travail parce que sa prose est effectivement complexe. Elle est très riche sur le plan lexical et très inventive sur le plan syntaxique. Et comme vous le dites, il y a des tournures qui relèvent parfois plus d’une écriture poétique que prosaïque. Il faut tenir plein de petits bouts de la pelote en même temps. Donc oui, il y a une certaine difficulté à traduire Alfons mais c’est cela qui fait son charme!»

Christelle 

En quelques lignes
Dans un style bien à lui, entre prose et poésie, Alfons Cervera revient dans «Ces vies-là» sur la mort de sa mère et le mystérieux passé de son père. Mais de cette mémoire familiale, ce monument de la littérature espagnole exhume une mémoire plus collective, celle de son pays, de la Guerre civile espagnole et du Franquisme. Alternant passé et présent, le texte est écrit presque d’une traite. C’est que poète aussi à ses heures, l’auteur ne semble pas grand fan de ponctuation! Reste que la forme est originale et malgré les (trop) nombreuses répétitions qui semblent vouloir mettre en évidence les interrogations de Cervera, on se laisse facilement entraîner par le récit. Un auteur à découvrir donc…

«Ces vies-là», d’Alfons Cervera, éditions La contre allée, 218 pages, 18,50 €

Cote : 3/5

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s