La véritable histoire de « Survivre avec les loups »

Contrairement à ce qu’elle racontait dans son livre, «Survivre avec loups», Monique Dewael (alias Misha Defonseca) n’a jamais traversé l’Europe à la recherche de ses parents durant la Seconde guerre mondiale. Le journaliste et écrivain Lionel Duroy nous livre la véritable histoire de cette femme. Sans loup, mais non pas moins bouleversante.

Comment en êtes-vous arrivé à vous passionner pour l’histoire de Misha?
«Je me trouvais par hasard dans le bureau de Bernard Fixot quand il a appris que le livre qu’il avait publié était en fait une fable. Je connaissais cette histoire et je ne pouvais pas croire que cette femme avait menti avec dessein. Je ne crois pas du tout que l’on peut inventer un bobard autour de la mort de ses parents simplement pour faire un coup médiatique. J’ai dit à Bernard que j’étais sûr que ‘Survivre avec les loups’ cachait une vraie histoire et que s’il voulait, je voulais bien mener l’enquête. Il a tout de suite été d’accord. Je crois qu’il était surtout préoccupé par l’état de Misha, alors vraiment suicidaire, avec tous les journalistes qui la traitaient de menteuse. Il m’a demandé de partir le plus vite possible à Boston, comme cela, elle aurait quelqu’un de bienveillant auprès d’elle. C’est ainsi qu’a débuté l’enquête.»

Et comment s’est déroulée votre enquête?
«Elle a été très longue et il fallait être très patient. Le début de l’enquête a été absolument passionnant, parce que Misha constatant que je venais avec bienveillance, a peu à peu retrouvé plein de documents autour de ses parents, dont toutes les lettres envoyées de prison par son père, qu’elle avait retrouvées à la mort de son grand-père en 1954, à l’âge de 16 ans. Elle m’a dit n’avoir jamais lu ces lettres et je la crois. Notre première démarche aura été de passer dix jours à lire ces lettres. Ce qui lui permet pour la première fois de parler avec moi de son vrai père, qu’elle a toujours prétendu ne pas connaître. Je découvre ainsi dans quelles conditions ont été arrêtés ses parents car c’est écrit dans les lettres. Je comprends aussi qu’on ne lui a jamais dit que ses parents étaient morts, pour la protéger quand elle était petite. La seule chose que l’on a comme un point de mire, c’est qu’elle a l’intuition que son père s’est très mal comporté pendant la guerre. Mais à ce moment-là, on n’a encore rien pour montrer si c’est vrai ou non.»

L’enquête vous a pris combien de temps au total?
«De longs mois. Surtout parce que les délais pour accéder aux archives militaires sont très longs. Seule la famille peut accéder à ce dossier. Monique m’a fait une procuration, toujours dans l’espoir que l’on va innocenter son père. Mais quand finalement, j’obtiens l’autorisation d’accéder au dossier, c’est effarant tous les témoignages recueillis par la justice de survivants, livrés à la Gestapo par Robert De Wael. C’est une évidence que s’il était revenu d’Allemagne, il aurait été condamné à mort.»

Comment l’avez-vous annoncé à Misha?
«Je suis d’abord allé voir le psychiatre Boris Cyrulnik pour lui demander comment il ferait s’il devait annoncer cela à un patient. Il m’a donné beaucoup de conseils. Je suis reparti à Boston pour essayer de lui expliquer. Et là, j’ai rejoint mes thèmes à moi, parce que je suis moi le fils d’un antisémite. Et j’ai toujours pensé que quel que soit l’endroit où l’on vient au monde, on doit faire quelque chose de ce destin-là. Elle est la fille d’un traître. D’autres sont les enfants de dignitaires nazis, de tortionnaires yougoslaves recherchés par le tribunal pénal international. Quand vous êtes l’enfant d’une personne comme cela, de cet héritage-là dont vous ne voulez pas, vous devez faire quelque chose. Un film, un livre, une œuvre d’art. Mais on ne se recroqueville pas sur soi. Misha s’est inventée une histoire pour être une victime honorable. Elle s’est inventée juive. Ses deux parents sont bien morts en camps comme les juifs. C’est un destin qu’elle doit porter.»

Comment elle a pris?
«C’était vraiment  très dur pour elle. Elle est allée vomir plusieurs fois. Elle répétait qu’elle ne pouvait pas le croire. Le livre a été fini en 2009 et on a attendu qu’elle aille bien pour le publier. Je suis allée plusieurs fois à Boston, je lui ai fait lire. Elle était touchée qu’il y avait des photos de ses parents, de ses vrais parents.»

Son imposture commence lorsqu’elle s’installe aux Etats-Unis.
«Elle commence avant, dans sa tête, et c’est pour cela qu’on ne peut pas parler de mensonge parce que c’est vraiment psychique, on n’est pas dans le truc préparé d’avance. On voit très bien sa joie de pouvoir s’appeler Levy avec son premier mariage. Avec un nom comme cela et deux parents morts en camps, elle s’est fait accueillir dans la communauté juive. De sorte que quand elle rencontre son deuxième mari, lui est persuadé qu’elle est juive. Quand elle arrive aux Etats-Unis, pour les juifs américains qui n’ont pas vécu tout cela, elle est en quelque sorte une héroïne, une victime directe de la Shoah. Donc ils veulent lui faire raconter. Et comme elle ne sait rien de ses parents, elle se met à inventer une fable.»

Pourquoi les loups? A cause des chiens de sa grand-mère?
«Oui. Très tôt, quand Misha a compris que le monde des hommes était terrifiant, elle se met sous son lit et s’invente une forêt avec des chiens et des peluches. La forêt qu’elle invente dans sa fable, et les loups, lui sont inspirés de toute évidence de là. Il faut la voir aujourd’hui, à 74 ans, toujours entourée de deux chiens, de 18 chats, et d’énormément de peluches. C’est comme une enfant qui n’a pas grandi. Elle a toujours peur des gens et une affection disproportionnée pour les animaux.»

Vous l’appelez toujours Misha, pas Monique?
«J’essaie de l’appeler Monique. Elle essaie de se réconcilier avec son prénom qu’elle déteste, mais elle me dit que cela lui fait tellement plaisir que je continue à l’appeler Misha.»

EN QUELQUES LIGNES
Dans un livre présenté comme un témoignage et adapté au cinéma, Misha Defonseca racontait comment, rescapée de la Shoah, elle aurait traversé enfant  l’Europe à pied, protégée par des loups, à la recherche de ses parents. Avant d’être traitée de menteuse. Car Misha s’appelle en réalité Monique. Et si ses parents –catholiques et non pas juifs- sont bien morts dans des camps durant la seconde guerre mondiale, cela n’a pas empêché son père de collaborer avec la Gestapo. Le journaliste et écrivain Lionel Duroy a mené son enquête et nous livre la véritable –mais non moins sordide- histoire de l’héroïne de «Survivre avec les loups».
«Survivre avec les loups – la véritable histoire de Misha Defonseca», de Lionel Duroy, éditions XO, 234 pages, 18,90 €

Cote : 3/5

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