Didier van Cauwelaert dans la peau d’un poirier

© Astrid di Crollalanza

Inspiré par la mort de son poirier, Didier van Cauwelaert donne cette fois la parole à… un arbre. Il est vrai qu’en trois cents ans d’existence, celui-ci a bien des choses à raconter!

L’histoire vous est donc venue à la mort de votre poirier…
«Oui. On a passé 25 ans ensemble. J’avais un rapport très fort avec cet arbre. Pourquoi lui, pourquoi moi, me direz-vous? Cela, c’est comme avec les êtres humains! Il me reste la moitié de l’autre, comme dans le livre. C’était une nécessité intérieure de faire sortir ça de moi et de le mettre en forme. J’avais aussi besoin de ce changement de point de vue sur l’humanité, de voir les hommes avec un cœur qui ne soit pas humain. Et puis un narrateur humain qui offre une telle mémoire –trois cents ans-, cela n’existe pas. J’ai essayé de comprendre de l’intérieur comment fonctionne un arbre. Et d’emmener les gens dans ce voyage, ce point de vue, cette autre conscience qui se mêle à celle des humains, pour essayer de les comprendre et de les aider.»

Il avait un nom votre poirier?
«Non, ça, je l’ai inventé dans le livre.»

Cela vous a demandé beaucoup de recherches pour comprendre le fonctionnement d’un arbre et tous les événements historiques qu’il a vécus.
«J’invente d’abord, j’écris les situations, j’assemble. Et une fois que le cadre est là, je vérifie. Parce que je suis d’une grande maniaquerie sur les détails. Il y a ici c’est vrai certains faits historiques comme l’affaire Dreyfus. Tout est vérifié et tout est possible. Cette scène sous mon poirier, je ne sais pas si elle a eu lieu, mais si elle a eu lieu, cela pouvait être dans ce lieu-là et ils se seraient sans doute dit ces choses-là. Les mentalités en tout cas, à ce moment-là, c’est cela. Et le scénario de l’affaire c’est vraiment cela. J’ai donc imaginé ce poirier qui est à la fois la dernière victime du général Mercier et qui recueille cette détresse silencieuse de Dreyfus.»

L’un des personnages est écrivain comme vous. Vous avez beaucoup de points communs?
«Il en a… (rires)»

Mais vous ne direz pas lesquels?
«Ce qui m’intéresse, ce n’est pas de me mettre en scène pour me ressembler. C’est justement de faire à partir de sentiments ou de points communs des choses différentes pour expérimenter d’autres choses. Ce n’est pas pour me regarder dans le miroir.»

Lui siège à l’Académie française. C’est une revanche?
«(Rires) Non pas du tout. Au contraire, c’est très bien d’y envoyer un personnage de fiction parce que moi (et cela s’est joué à une voix), je ne sais pas comment j’aurais pu faire. Quand je fais les choses je veux les faire bien. Et avec tout le boulot que j’ai déjà, l’Académie, je ne sais pas où j’aurais pu mettre cela. Il est mieux d’y faire siéger un personnage de fiction que moi-même. J’ai envoyé un ambassadeur (rires)!»

Etre écrivain, c’est un peu ne pas mourir alors?
«C’est d’abord une façon de remettre en vie ce qu’on a perdu. J’ai fait cela avec des humains et maintenant, je fais cela avec un arbre. Et puis un arbre est toutes les mémoires humaines qui le portent. Je n’ai pas peur de ma mort à moi. Celle des autres, j’essaie de la traiter avec les moyens qui sont les miens, ceux du romancier, pour remettre en scène une situation et rendre la parole à ceux qui apparemment l’ont perdue.»

Vous êtes proche de la nature?
«Oui. Je ne peux pas vivre sans les arbres. Pourtant, j’ai vraiment découvert la forêt tard, à 25 ans. Avant, j’étais un enfant de la mer. Une forêt, pour moi, c’était plus l’hiver, la montagne, pour faire du ski. Mais depuis je ne peux plus m’en passer.»

Votre livre est écrit sur du papier recyclé au moins?
«Vous avez vu ça! Du papier recyclé et venant de forêts avec reboisement automatique. J’ai vérifié cela, avec un sujet pareil!»

Vous changez d’éditeur aussi pour ce livre-ci?
«C’est Michel Lafon, après m’avoir entendu parler un jour à la radio de cet arbre que j’avais perdu et de l’état dans lequel je me sentais depuis, qui m’a dit que ce serait un roman formidable. Je comptais en faire un essai au départ. En plus, il a eu cette idée originale de faire avec son bois la reliure de l’édition originale. Je suis donc allé porter mes bûches chez l’éditeur! C’est une belle aventure éditoriale. Et ce n’est pas du tout un divorce avec Albin Michel comme l’on dit certain. Mon prochain livre sortira chez Albin Michel. Mais il n’y a pas de contrat d’exclusivité. Mon éditeur ne publie pas que moi. Et je ne publie pas que chez Albin Michel, c’est aussi simple que cela! Mais il y a des livres particuliers qui demandent une autre forme d’aventure.»

Thomas Drimm en est où, lui?
«Il est en retard. Et il m’engueule parce que c’est vrai que cet arbre m’a demandé un travail fou et s’est faufilé un petit peu à l’intérieur du tome trois.»

On peut en savoir un peu plus sur ses prochaines aventures?
«Cela s’appellera ‘Le temps s’arrête à midi cinq’. C’est comment apprivoiser le temps, au travers de l’écriture? C’est un peu ce que j’ai fait là d’ailleurs: j’étais en travaux pratiques de Thomas Drimm!»

Plusieurs de vos livres sont aussi en cours d’adaptation.
«Après le succès de ‘Sans identité’, l’adaptation de ‘Hors de moi’, il est question d’une suite. Il y a d’autres projets en cours aux Etats-Unis qui lorgnent sur certains de mes livres, mais tant que ce n’est pas signé, c’est un peu tôt pour en parler. A part cela, il y a ‘Rencontre sous X’ en cours d’adaptation, ainsi qu’‘Attirances’, ‘Les Témoins de la mariée’ et ‘L’Evangile de Jimmy’…»

Christelle

EN QUELQUES LIGNES
Pourquoi un poirier ne pourrait-il pas être le héros d’un roman? Quel narrateur humain peut en effet se targuer d’avoir une mémoire de trois cents ans? Planté sous Louis XV, Tristan en a en effet surpris des choses sous son feuillage. Une femme brûlée pour sorcellerie, une conversation entre Dreyfus et le général Mercier, un résistant tué d’une balle encore logée dans son écorce… Jusqu’au jour où un gros coup de vent vient l’abattre. Mais sous la plume de Didier van Cauwelaert, ce n’est pas la mort qui l’attend mais bien une nouvelle forme de vie au travers de ce qui reste de lui. Ses racines, ses bûches, une statue de femme sculptée dans son bois par une petite fille qui deviendra une artiste célèbre. Et le récit de sa vie écrit par un écrivain tourmenté. Sans compter tout l’amour aussi qu’il inspire et suscite… On peut décidément toujours compter sur Didier van Cauwelaert pour les idées originales! Mais si son récit est tantôt drôle, tantôt poignant, l’auteur des «Vacances du fantôme» et de «L’évangile de Jimmy» nous a malgré tout déjà habitué à plus de légèreté.

«Journal intime d’un arbre», de Didier van Cauwelaert, éditions Michel Lafon, 300 pages, 21,70 €

COTE: 3/5

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s