Sorj Chalandon dans la peau du traitre

© RobertoFrankenberg

Retour sur les traces de Tyrone Meehan, le «Traître» de Sorj Chalandon. Après avoir partagé la douleur de la trahison vécue par le petit Français, l’écrivain, dont le livre est toujours en lice pour le Goncourt, se glisse cette fois dans la peau de l’activiste de l’IRA qui a trahi son camp durant 20 ans. 

D’où vous vient votre passion pour l’Irlande du Nord ?
«En tant que correspondant de guerre, j’ai suivi le conflit pendant plus de 30 ans. Je me suis intéressé énormément au conflit d’Irlande du Nord, parce que dans ce conflit, tout ce que j’aimais -la littérature, la musique irlandaise- était nié par un camp qui estimait que c’était une culture celtique et donc une culture rebelle. Ils combattaient cette culture rebelle. Petit à petit, à force de travailler en tant que journaliste, j’ai eu des copains, puis des amis, puis des frères. Des gens qui étaient hauts placés dans le mouvement républicain et qui sont devenus très proches. Par exemple, l’un de mes amis, prisonnier, est devenu le parrain de ma fille, puis le maire de Belfast aujourd’hui.»

On retrouve Tyrone, de votre roman «Mon traître». Vous n’en aviez pas fini avec lui alors?
«Tout ceci est vrai, même si j’ai mis des masques. Mon vrai traître s’appelait Denis. C’était un ami. Et je suis le petit Français de ‘Mon traître’. Je me suis aperçu tout simplement que le deuil de ma rancœur n’était pas fini avec ‘Mon traître’. Je pensais qu’en écrivant ce livre, je serais apaisé. Or je n’ai fait que parler de la douleur du trahi, du petit Français. Parce que c’est tout qui s’effondre, quand on est trahi. Vingt ans de trahison, 20 ans d’amitié qui s’effondrent. J’ai voulu aller au-delà. J’avais fait le chemin du trahi, je me suis dit qu’il fallait maintenant que je fasse le chemin du traître. J’ai décidé de lui prêter ma voix, mes sentiments, ma vie puisque Denis est mort, qu’il a été assassiné et donc que je n’ai pas pu le revoir. Après avoir partagé le désarroi de l’un, je voulais partager les silences de l’autre. En espérant que ces deux livres-là feraient son tombeau. Et ils ont fait son tombeau.»

Il n’y aura donc plus d’autre livre sur l’Irlande?
«Non, jamais, c’est fini. Je n’aurais jamais écrit sur l’Irlande s’il n’y avait pas eu de trahison. Pour moi, l’Irlande, c’est de l’information, de l’actualité. J’ai écrit parce qu’il y avait eu un traître. Mais après le premier, je n’étais pas apaisé. Il me manquait mon traître, mon ami. Je voulais partager jusque dans son crépuscule sa vie et sa mort. Maintenant que c’est fait, je n’écrirai plus jamais sur l’Irlande.»

Vous vous identifiez donc à «votre» traître dans celui-ci.
«Je suis lui. Je lui prête ma voix, je lui prête tout. Où est-ce que je vais chercher le traître sinon en moi?»

Et maintenant, vous avez l’impression de mieux comprendre votre ami?
«En tout cas, j’ai l’impression d’avoir partagé son épreuve. Mais pour moi, un traître est un traître et ce qu’il a fait est inadmissible. En même temps, c’est un homme absolument seul, confiné dans son mensonge, un homme au seuil de la mort tout le temps. Je ne sais pas si je l’ai mieux compris, mais ce que je sais c’est qu’on a tous un traître en nous, et là je suis allé puiser dans le mien. Et maintenant mon traître, je le connais parce que c’est lui que je fais parler dans ce livre-là.»

Quote : «On a tous un traître en nous, et là je suis allé puiser dans le mien.»

Vous avez vraiment eu cette rencontre qu’il a avec le petit Français à Killybegs?
«Non. Je devais le voir. La mort a été plus rapide. Sorj n’a pu voir Denis, mais Antoine a vu Tyrone. Ce roman m’a donc servi aussi à aller le voir. Je voulais le voir en face. Je voulais voir dans ses yeux où était la traîtrise. Comment sont les yeux d’un traître? Qu’est-ce qui change? Est-ce qu’il y a un voile sur son regard? Tout ce qu’Antoine fait, c’est ce que j’aurais fait. Toutes les questions que je ne pose pas parce que je n’arrive pas à les lui poser et tout ce que lui répond parce qu’il ne répond pas non plus, je pense que c’est une vraie scène, que nous aurions, lui et moi, vécu cela.»

C’était douloureux à écrire?
«Épouvantable. C’était plus douloureux à écrire ‘Retour à Killybegs’ que ‘Mon traître’, parce que pour ‘Mon traître’, je suis allé chercher des sentiments que je connaissais, ma propre douleur. Cette fois, je me suis glissé dans la peau de l’homme qui m’a fait du mal. Il a fallu que j’aille au bout de cette aventure avec lui, que je lui trouve des raisons, des portes de sortie. Pour trouver tout cela, j’ai puisé en moi. Le petit Français, c’est par ses yeux que je le vois. Je le trouve un peu naïf, un peu ridicule. Mais je l’aime bien quand même.»

Tyrone a été pris dans une spirale malgré lui?
«Tyrone avait le choix. Il avait le choix d’avouer ou de se taire. D’une façon totalement humaine, il a préféré la gloire. Il a décidé, pris dans la tourmente de la mort de son copain, mais il y a toujours un moment où il peut avouer. Il a accepté l’augure de l’héroïsme. Cela a fait de lui un héros. Nous sommes dans le profondément humain. Mais il avait le choix. J’ai cherché si le traître qui est en moi aurait fait pareil. Et je n’ai pas trouvé la réponse.»

Comment voyez-vous l’avenir de l’Irlande du Nord?
«Je le vois bien. Il y a un processus de paix qui est en cours, qui existe véritablement. Des ennemis qui étaient armés, qui avaient pour tâche de tuer l’autre, sont ensemble dans des mairies, des conseils municipaux. Ils essaient de gérer bon an mal an, l’Irlande du Nord. Il reste des petites poches de résistance, des gens qui sont opposés au processus, qui font des attentats ici et là. Ils sont minoritaires.»

Votre livre figure dans la sélection du Goncourt, cela vous fait quoi?
«Plaisir! Mon dernier était déjà dans la sélection du Goncourt, il a tenu deux tours. J’espère qu’il ira un petit peu plus loin! C’est toujours formidable quand 645 romans sortent à la rentrée, qu’il soit dans les 15. Le fait d’avoir eu le prix Médicis pour ‘Une promesse’ fait que je ne peux pas être dans un autre prix. Donc c’est le Goncourt ou rien. Mais même si ce n’est rien, le fait d’être sur la liste donne une autre vie et une autre visibilité à ce livre.»

Christelle 

EN QUELQUES LIGNES
Dans «Mon traître», paru il y a trois ans, Sorj Chalandon racontait sous le masque d’Antoine, un petit luthier Français, la trahison durant 20 longues années de son ami irlandais Denis Donaldson devenu Tyrone Meehan dans le livre, membre de l’IRA et du Sinn Féin qui a collaboré avec le MI-5. Aujourd’hui, c’est la peau de son traître qu’il enfile. Pour chercher dans ses yeux la traîtrise. Et tenter de le comprendre. Mais c’est aussi l’Irlande du Nord et son passé qu’il nous fait (re)découvrir avec talent. Un récit captivant. Et qui a passé le cap de la deuxième sélection du Goncourt mardi… Alors suspense!

«Retour à Killybegs», de Tyrone Meehan, éditions Grasset, 336 pages, 20 €

Cote : 4/5

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