Des nouvelles d’une vieille connaissance

© Stéphane Gizard

Ceux qui se demandaient ce qu’il était advenu de Vincent de l’Etoile, le héros du premier roman de Philippe Besson, vont être ravis. Philippe Besson nous donne enfin des nouvelles de ce personnage attachant. Un jeu au départ. Et un beau cadeau pour ses fans, très certainement!

Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire une suite à «En l’absence des hommes» et pourquoi maintenant?
«Les lecteurs me demandaient régulièrement des nouvelles du héros, Vincent, qui, à la fin du premier livre, s’en allait vers une destination inconnue. C’est vrai que c’était une fin ouverte. Mais je n’avais pas forcément imaginé d’écrire cette suite. J’ai fait d’autres livres. Et en même temps, comme cette question revenait régulièrement, j’ai fini par me la poser moi-même. Puis il se trouve que j’ai quitté la France. M’étant mis moi-même en situation d’exilé pendant de nombreux mois, je me suis dit que j’étais à présent capable d’écrire l’exil de Vincent, ce qu’il est devenu, ce qu’il a fait. J’ai commencé presque comme un jeu, pour moi, comme un plaisir, presqu’un truc un peu gratuit à envisager ce qu’avait pu être le destin de mon jeune homme triste.»

Vous pensez beaucoup à vos personnages une fois le livre terminé?
«Quand je les ai beaucoup aimés, ce qui est le cas de pas mal de mes personnages, alors oui, ils sont toujours un peu avec moi, ils me hantent, me poursuivent toujours un peu. Vincent faisait partie des héros que j’ai beaucoup aimés. Les héros d’’Un garçon d’Italie’ ou ‘Un homme accidentel’ sont des personnages qui viennent me visiter régulièrement. Mais jusque-là, je n’avais jamais pensé à reprendre la route avec eux. Vincent est le premier. Et franchement, refaire un bout de chemin avec lui dix ans après, c’était très agréable.»

Ils pourraient eux aussi revenir dans une suite?
«Jusqu’au moment où j’ai écrit ‘Retour parmi les hommes’, je ne m’étais jamais posé la question’. Maintenant que je l’ai fait une fois, c’est vrai que c’est tentant. Mais en même temps, je ne vais pas écrire une suite à tous mes livres! Ou alors je devrais faire cela: écrire dix livres en dix ans et ensuite dix suites dans les dix années qui suivent. Ce serait original, personne n’y a encore songé! Notez que comme j’ai tué beaucoup de mes personnages, il y a beaucoup de livres pour lesquels ce serait impossible! Mais comme il y en a quelques-uns qui ont survécu, pour ceux-là il faudrait que je me pose la question!»

En l’absence des hommes est un best-seller de l’an 2000. Cela met un peu la pression pour écrire la suite, non?
«Non, je n’ai pas eu cette pression puisque je l’ai vraiment écrit comme un jeu, sans penser à la publication. De toute façon, quand j’écris un livre, le monde extérieur disparaît. Je suis vraiment avec mes personnages. C’était d’autant plus facile que je vivais à ce moment à Los Angeles, à 9.000 km de Paris et 9h de décalage horaire. Je n’ai pas du tout pensé à l’accueil qui serait réservé au livre. Après quand il a été fini, oui! Je me suis demandé si mes lecteurs n’allaient pas être déçus par la suite après me l’avoir demandée. Car beaucoup de gens ont été touchés apparemment par Vincent et se le sont approprié. Mais l’accueil qui est réservé au livre depuis quelques semaines me démontre qu’a priori, cela se passe bien, ils ne m’en veulent pas!»

Vincent en a donc profité pour parcourir le monde. Comment c’est fait le choix des destinations?
«J’ai choisi de le faire vagabonder un petit peu au départ sur les traces de Rimbaud. Comme lui, il allait vers l’Italie, puis descendait en Afrique, allait en Abyssinie, etc. Il a voyagé en Orient. Quand il s’est agi de le faire rejoindre l’Amérique, là c’était autre chose. Je voulais raconter ce que c’était que l’installation au Nouveau Monde et l’espoir porté par tous les migrants. Après une douzaine de jours de traversée chaotique, ils arrivaient, voyaient la statue de la liberté, Ellis Island, et c’était une nouvelle vie, peut-être. Cela, j’avais envie de le raconter. Après avoir erré pendant des années, Vincent a envie de trouver sa place. Parce qu’au fond, que cherche-t-on d’autre dans une vie que de trouver sa place? C’est pour cela qu’il part là-bas. Et j’ai fait pareil. J’avais le sentiment aux États-Unis que j’avais enfin trouvé ma place. Donc, il y avait des résonances permanentes entre ce que je faisais vivre à Vincent et ce que je vivais moi-même.»

Et vous avez d’autres points communs avec lui?
«Ouh là! Oui, beaucoup d’autres. Il y a donc l’exil, mais aussi la morsure du manque, c’est-à-dire l’idée que quand vous avez perdu quelqu’un qui a beaucoup compté pour vous, il faut ensuite se débrouiller avec le manque, l’absence. Le dialogue avec les disparus, au fond, c’est ce que je fais dans mes livres depuis toujours et Vincent aussi, il parle à des morts. L’autre obsession, c’est cette idée qu’il y a des rencontres décisives, qu’à un moment, on se retrouve face à quelqu’un et que le monde change autour. Tout à coup, nos cuirasses tombent, on peut devenir soi avec ces personnes-là. Cela traverse mes livres. Et c’est ce qui se passe avec Vincent quand il rencontre Radiguet.»

Le Vincent d’avant était ami avec Proust. Celui-ci l’est avec Raymond Radiguet. Pourquoi lui?
«D’abord parce que je l’admire. J’admire l’œuvre qui est certes brève mais intense. Parce que ‘Le diable au corps’ m’avait déjà un peu inspiré dans ‘En l’absence des hommes’. Dans ‘Le diable au corps’, il y a la liaison entre le jeune homme très jeune pendant la Première guerre mondiale avec la femme d’un soldat. ‘En l’absence des hommes’ raconte la liaison pendant la Première guerre mondiale d’un jeune homme très jeune avec le soldat directement! C’est donc une façon de boucler la boucle et de retrouver Radiguet. Ensuite parce que Radiguet est la synthèse des deux personnages principaux de ‘L’absence des hommes’, c’est-à-dire Marcel Proust, l’écrivain, et Arthur, le jeune homme, puisqu’il emprunte à Proust l’écriture et à Arthur la jeunesse. Tout cela faisait que choisir Radiguet, cela relevait quasiment de l’évidence. Et puis j’avais envie de le connaître mieux. Et quand j’ai envie de connaître mieux quelqu’un, j’écris un livre sur lui.»

Vous avez dû faire beaucoup de recherches?
«Il faut beaucoup lire dans ces cas-là. J’ai relu et ‘Le diable’ et ‘Le bal du comte d’Orgel’. Puis j’ai lu les biographies sur Radiguet. Je me suis renseigné sur lui et j’ai vu à quel point c’était un jeune homme incroyable, une sorte de feu follet, de wonder boy de la littérature, quelqu’un qui attirait tout le monde à lui. Et en même temps, une vie météorite. Ce garçon, mort à vingt ans d’une fièvre typhoïde, un garçon qui avait la gaieté et la tristesse en partage.»

Vous n’épargnez pas votre héros. Il n’a pas fini de souffrir avec vous.
«Non, mais on n’a jamais fini de souffrir avec moi! A priori on n’échappe jamais vraiment à la souffrance. On n’écrit jamais des livres sur des choses qui se passent bien. On écrit sur des histoires un peu tortueuses, torturées, vulnérantes, des choses qui se passent mal, des sentiments excessifs. Si on fait des histoires tièdes où tout le monde est heureux, se marie à la fin et fait des enfants, cela s’appelle un conte des fées. C’est autre chose. Mais pour autant, la fin est quand même une fin positive. Il ne va pas si mal que cela! Il a réussi à tenir le malheur à distance d’une certaine manière.»

Christelle

 

En quelques lignes
Dix ans après la sortie de son premier roman «En l’absence des hommes», vendu à 80.000 exemplaires et traduit en 11 langues, Philippe Besson s’est pris au jeu d’en écrire la suite. On y retrouve son jeune héros, Vincent de l’Etoile, qui, dévasté par la mort de son amant dans les tranchées de la Première guerre mondiale, a erré sur les traces de Rimbaud, avant de rejoindre le Nouveau Monde. Puis retrouvé par un détective qui le ramène au bercail à la demande de sa mère, Vincent rentre ensuite à Paris. Si son mentor, l’écrivain Marcel Proust, est mort lui aussi, Vincent va faire la connaissance d’un autre écrivain en vogue, Raymond Radiguet, qui se révèle un personnage de roman presque naturel… La fuite, la morsure du manque, les rencontres décisives: tous les thèmes chers à l’auteur se retrouvent ici encore réunis. Les lecteurs de la première heure ne devraient pas se sentir trahis!

«Retour parmi les hommes», de Philippe Besson, éditions Julliard, 213 pages, 18 €

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