Un séisme de plus pour Haïti

L’écrivain Rodney Saint-Eloi était en Haïti le 12 janvier dernier, quand la terre a tremblé. Un séisme de plus pour son pays natal et une violence de trop après l’esclavage, la colonisation, et alors qu’aujourd’hui l’épidémie de choléra menace.

Le 12 janvier 2010, vous veniez d’arriver en Haïti quand la terre a tremblé.
«J’ai tremblé aussi avec la terre. C’était 35 secondes d’horreur. Un laps de temps ne m’a jamais paru si long. On est là-bas dans une culture animiste. On croit que c’est la terre qui nous donne tout, qui nous gratifie. On lui donne de ce qu’on boit: un peu de tafia, un peu de rhum… La terre est vraiment le prolongement de notre être. Alors quand cette terre a tremblé, on a perdu le sens des choses. On avait cru qu’elle était ferme. Et ce qui était solide a disparu… Tous nos repères se sont effondrés. On a été complètement déterritorialisés sur notre propre terre. On était cassé dans nos rêves. Tout a été piétiné.»

Vous avez aussi perdu beaucoup de proches et d’amis dans la catastrophe?
«J’ai perdu des proches, des cousins. Pendant un certain temps, on a cru que pratiquement tout le monde était mort. Et nous, comme vivants, on avait la mauvaise conscience d’être vivants. Des appartements de notre hôtel sont tombés. Les draps sur lesquels on dormait ont servi ensuite à envelopper les cadavres. Tout le monde pouvait trouver la mort.»

Riches ou pauvres, tout le monde s’est retrouvé sur un pied d’égalité face au séisme.
«Oui. Pour la première fois dans l’histoire des catastrophes de ce pays, c’était partagé à part égale. Haïti est un pays ségrégé, avec une extrême pauvreté et une extrême richesse. Pendant que tout tombait, c’était aussi les repères de l’ancienne société qui tombaient. Tout ce qui symbolisait la société traditionnelle, le palais national, l’hôtel Montana, les institutions, les constructions idéologiques, de l’imaginaire, tout est tombé. Mais avec le séisme, on avait l’impression qu’il y avait une nation debout comme si, pour une fois, Haïti vivait quelque chose et que tout le monde vivait cette même réalité-là.»

Aujourd’hui, une épidémie de choléra menace en outre les rescapés. 
«Oui, c’est le malheur de trop. Il faut espérer qu’on s’y prenne à temps. Je pense que la communauté internationale est très attentive. Après le 12 janvier, il y a eu un grand élan de solidarité. Le séisme -le goudou-goudou comme on dit là-bas pour nommer par les sons les vacillements et les balancements- a révélé au monde l’ampleur de la catastrophe. En fait, l’histoire d’Haïti, c’est une suite de séismes: l’esclavage, la colonisation, l’occupation, etc. Le choléra fait partie de cette suite de séismes. La coopération peut reconstruire le pays. Mais à condition que les Haïtiens se mettent ensemble.»

Pour vous, la reconstruction doit donc se faire par les Haïtiens?
«Le drame, c’est que l’Etat est complètement affaibli. Et si le destin d’Haïti n’est pas déterminé par les Haïtiens, je ne vois pas comment on peut reconstruire, en allant au de-là de leur propre volonté. Voilà qu’en 2010, on parle de reconstruction d’un pays qui n’a jamais été construit. On parle de re-fondation d’un pays qui a été fondé en 1804 et qui a été complètement délégitimé par l’Occident. Un pays ségrégé où la question du vivre ensemble n’a jamais été posée. En cela, le séisme peut être considéré même comme une chance pour Haïti. Parce que c’est la première fois qu’on parle de vivre ensemble, qu’on parle des Haïtiens qui sont sous les tentes. Mais on ne se pose pas la question de savoir où ils étaient avant. 80% n’avaient pas de maison. Ils étaient dans la rue, c’était des pauvres. Aujourd’hui, la question c’est de savoir si on va reconstruire le pays avec les mêmes mécanismes d’exclusion ou bien est-ce qu’on va reconstruire le pays sur une base de citoyenneté élargie. C’est cela la question fondamentale.»

Christelle

«Haïti, kenbe la!» de Rodney Saint-Eloi, éditions Michel Lafon, 272 pages, 16,95 €

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