60 ans d’écriture pour Jean d’Ormesson

 

copyright Sandrine Roudeix

Toujours jeune malgré ses 84 ans, Jean d’Ormesson vient de publier deux ouvrages dans la maison d’édition de sa fille Héloïse. Le premier couvre soixante ans de chroniques, de 1948 à 2009. Des coups de cœur comme des coups de griffes sur des sujets allant de la crise de la littérature à la conquête de la lune en passant par Arsène Lupin et Edith Piaf. Le second est un conte tendre et touchant pour petits et grands. Rencontre avec l’idole des grands-mères mais aussi des jeunes, à commencer par le chanteur Julien Doré! 

Votre dernier recueil couvre 60 ans d’articles. Comment les avez-vous sélectionnés?

«Soixante ans, hélas! C’est ma fille qui les a sélectionnés. Je dois beaucoup à ma fille. Non seulement parce qu’elle a sélectionné les articles, mais aussi parce que, quand elle était jeune, elle m’incitait à ne pas écrire uniquement des articles politiques, mais aussi des articles sur les livres, les voyages, la musique, des peintures. Ce qui vieillit le plus vite, ce sont les articles politiques. On ne pourrait pas reprendre les articles politiques d’il y a 40 ans. On ne se rappelle plus qui sont les hommes politiques d’alors. Tandis que les livres, les grands écrivains, l’Inde, l’Égypte, les îles grecques, cela ça va toujours.»

 Vous ne les avez pas retravaillés?

«Non, je n’y ai pas touché un mot. Il y a un premier article de 1948, ‘qu’est-ce qu’un bourgeois?’. L’article n’est pas très bon. Je l’ai mis parce que c’est amusant de voir l’article le plus ancien. Le plus récent date, lui, d’il y a quelques mois. C’est un article sur l’anniversaire de la conquête de la lune. Il y a aussi un article de 1962 sur la crise du roman. On pourrait le signer aujourd’hui. L’inflation littéraire, trop de livres…»

Vous avez commencé par le journalisme avant de passer écrivain dix ans plus tard.

«Il y a beaucoup de parenté entre les deux. Hérodote est un grand journaliste et un grand écrivain. Xénophon aussi. Les reportages de Victor Hugo, dans ‘Choses vues’, sont épatants. Zola est plus célèbre pour un article sur l’affaire Dreyfus, ‘J’accuse’, que pour toute son œuvre. Mauriac est un grand journaliste et un grand écrivain. Mais je crois aussi qu’il y a une opposition entre journaliste et écrivain. Être journaliste, c’est être dans une équipe. Être écrivain, c’est être seul. Le journaliste cherche ce qui est extraordinaire. Ce qui intéresse l’écrivain, c’est la banalité quotidienne. Je pense que le journaliste aime la vie alors que l’écrivain est un peu hanté par la mort. La vraie opposition, c’est le temps. Le temps fait deux choses: le temps passe et le temps dure. Le journaliste est tout entier du côté du temps qui passe. Son mot est ‘urgent’. Et l’écrivain est tout entier du côté du temps qui dure. Son mot est ‘essentiel’. Je crois qu’il y a là une opposition. J’ai finalement choisi écrivain. Il y a ce mot d’Oscar Wilde que j’aime tellement: ‘le journalisme est illisible et la littérature n’est pas lue’.»

 En 60 ans de carrière, de quoi êtes-vous le plus fier?

«Ma fille!»

Le livre, c’est une histoire de famille alors chez vous?

«Non. Quand ma fille a créé sa maison d’édition, je ne l’ai pas aidée du tout. Je me suis dit qu’il fallait la laisser faire. Je suis contre le népotisme, les lettres de recommandations, les renvois d’ascenseur. Je l’ai donc laissé faire, et en deux ans, elle a créé une maison qui est très honorable. Je me suis dit, l’ayant si peu aidée, qu’il fallait quand même que je fasse quelque chose. Et donc je lui ai donné ces deux livres. Je n’ai presque rien fait. Ce sont des republications. Je travaille maintenant sur un livre original qui paraîtra dans un an à peu près. »

 Chez Héloïse d’Ormesson?

«Non. Il ne faut pas trop faire de choses de famille!»

Être un Immortel, cela vous fait quoi?

«Rien du tout! Il y a une formule de Cocteau que j’aime beaucoup :’Nous sommes Immortels pour la durée de notre vie, après nous nous changeons en fauteuil.’ Et Jules Renard appelait les Académiciens ‘le commun des Immortels’.»

Vous inspirez les jeunes. Le chanteur Julien Doré s’est fait tatouer votre nom sur son bras et a aussi donné votre patronyme à l’un de ses groupes. Vous en pensez quoi?

«Beaucoup de bien! Je suis évidemment le seul Académicien qui a un groupe rock à son nom! Cela a beaucoup changé les choses. Avant, peut-être parce que j’étais directeur du Figaro, qui n’est pas très jeune, ou  peut-être parce que j’avais écrit un livre sur ma famille, ‘Au plaisir de Dieu’, j’avais un public plutôt âgé. Ce que j’ai entendu le plus souvent, c’était de jolies filles qui me disaient que leur grand-mère m’aimait bien. Grâce à Julien Doré, peut-être aussi à cause de Laurent Gerra qui m’imite, j’ai maintenant un public plus jeune. Et l’autre jour, alors que je signais des livres, deux dames un peu âgées m’ont fait un grand plaisir: elles m’ont dit ‘Ma petite fille vous aime tellement’! J’étais très content.»

 Julien Doré, vous l’avez déjà rencontré?

«Oui, bien sûr. Je l’aime beaucoup. Je trouve que c’est un très bon chanteur. Je lui avais demandé pourquoi il a pris mon nom. Et il m’a fait une réponse que j’ai beaucoup aimée, il m’a dit qu’il cherchait quelqu’un de sympathique et un peu ringard. Je lui ai dit qu’il ne pouvait pas mieux tomber! » 

«L’enfant qui attendait un train» est aussi réédité. Il est destiné aux enfants ou au adultes?

«C’est destiné aux enfants de 5 à 12 ans et puis jusqu’à 77 ans! C’est un conte que j’ai écrit il y a une trentaine d’années. Il sort d’un fait divers. J’avais lu deux lignes dans un journal. Un pauvre garde barrière, dans une région déshéritée d’Italie, a un enfant qui est très malade. Il y a le train qui passe et l’enfant regarde cela avec émerveillement. Il a tellement envie de monter dans le train avant de mourir. Sa mère écrit une lettre à un type de la mafia. La lettre émeut le mafieux, qui l’envoie à un médecin, qui l’envoie à un avocat… Elle arrive finalement entre les mains du ministre des Transports qui lit la lettre au conseil des ministres italien. Et celui-ci décide que le train s’arrêtera deux minutes pour que l’enfant puisse y monter. J’avais trouvé cela magnifique. La tristesse du monde et en même temps, la compassion, la pitié et l’amour.»

C’est votre côté «écrivain du bonheur»?

«Je passe souvent pour un écrivain du bonheur. Je dirais qu’en réalité, je suis plutôt mélancolique. J’ai passé pour un peu mondain, qui aime aller dans les dîners, dans les cocktails. Mais je suis au fond plutôt solitaire. Je sais très bien que le monde est triste. Je suis entouré de gens qui sont morts, qui sont malades, qui ont perdu leur travail ou qui ne trouve pas de travail. Tout cela est triste. Quand j’étais jeune, j’ai connu la Shoah, la crise économique, l’arrivée du sida. Tout cela est triste. Donc je pense qu’il faut être gai dans ce monde triste. Qu’il faut admirer ce monde qui est si dur.»

Comment vous y prenez-vous pour écrire?

«J’écris avec un crayon. Je n’ai pas de portable, je n’ai pas d’ordinateur. Je ne me sers pas d’internet.»

Après 60 ans d’écriture, vous parvenez encore à trouver de nouvelles idées?

«Cela marche encore! Je ne crains pas beaucoup la page blanche. Je crains plutôt la page écrite. Une page écrite, quelque fois, je la corrige dix fois, quinze fois.»

Quelles sont alors vos bonnes résolutions pour cette année qui arrive?

«Ne pas se dire que l’avenir est moche et que le passé était beau. Je pense que l’avenir, c’est encore mieux que le passé. Mon avenir, il y en a de moins en moins, mais c’est quand même l’avenir qui m’intéresse. J’ai encore cet amour de la vie et cette espérance qui manque à beaucoup de gens. Et si j’ai joué un tout petit rôle dans la littérature française, c’est que j’ai occupé un créneau qui était complètement déserté, celui de la gaieté, de l’espérance.»

Christelle

«Saveur du temps» par Jean d’Ormesson (Heloïse d’Ormesson), 333 pages, 21 €

«L’enfant qui attendait un train», de Jean d’Ormesson, 48 pages, 9 €

Cote: 4/5

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