En tête à tête avec Victor Hugo

Photo: David Nivière

Tout comme Victor Hugo, Gonzague Saint Bris est un sacré personnage. Avec toute la fougue et la passion qui l’anime, ce «biographe des Romantiques» nous parle de cet homme -à la fois écrivain, poète, auteur dramatique, romancier, dessinateur, décorateur, voyageur, homme politique-, de son œuvre et de ses frasques en tout genre. Un bel hommage à l’auteur des «Misérables», un ouvrage publié à Bruxelles il y a 150 ans.

Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire un livre sur Victor Hugo?
«Je suis un Romantique absolu depuis l’âge de 20 ans. Ma génération –j’avais 20 ans en mai 68- a compris que les révolutions ratées font les romantismes réussis. J’ai écrit un manifeste, qui s’appelle ‘Le romantisme absolu’ qui est un best-seller. Ayant fait la biographie de Vigny, de Musset, de George Sand, de La Malibran, de Marie d’Agoult, d’Alexandre Dumas, il me restait à signer un Victor Hugo. Ce qui m’a été donné aujourd’hui!»

Cela tombe plutôt bien puisqu’il est né il y a 210 ans, s’est exilé à Bruxelles en 1852 et a terminé d’écrire «Les Misérables» en 1862. Donc 2012 est un triple anniversaire en quelque sorte!
«Vous avez tout à fait raison! C’est donc les 150 ans de la publication des Misérables, événement dans lequel la Belgique joue un rôle majeur. ‘Les Misérables’ commencent par un scandale sexuel. Victor Hugo, qui a 34 ans, est surpris dans les bras de la jeune femme d’un peintre dans un appartement à Paris par un commissaire de police qui arrive avec le mari jaloux qui a bien raison de l’être. Elle, elle est envoyée en prison. Lui, faisant état du fait qu’il est Père de France, rentre chez lui la queue basse si vous permettez l’expression. Il est membre de l’Académie française, il pensait être ministre, et tout à coup, il est déshonoré. Il se met à écrire un livre qui s’appelle ‘Jean Trejean’. C’est un livre dédié au peuple. Puis arrive la révolution de 1848. Son exil. Il laisse tomber le livre pendant plusieurs années. C’est quand il arrive à Jersey, dans cette maison de Marine-Terrace, qu’il commence à faire tourner des tables et qu’il reçoit ce message de l’au-delà, ‘Grand homme, tu dois terminer ‘Les Misérables’. Il n’avait jamais pensé à ce titre. C’est donc par les tables tournantes qu’il reçoit le titre de son chef-d’œuvre. Reste à savoir qui va publier ‘Les Misérables’. Hetzel qui a déjà publié ‘Les contemplations’ et qui publiera Jules Verne? Non! C’est un jeune Belge, Albert Lacroix, qui vient jusqu’à Guernesey pour négocier avec le maître. Et le maître lui demande un fric fou. Ce jeune Lacroix, qui a 30 ans, en fait son affaire. Le lancement des ‘Misérables’ est un lancement à la ‘Harry Potter’. Parce qu’il publie ‘Les Misérables’ dans plusieurs capitales à la fois, en français. Les typographes belges s’arrêtaient à la fin de chaque paragraphe pour pleurer tant le roman est beau. C’est un lancement extraordinaire avec une vente déjà prévue de 100.000 exemplaires. Victor Hugo a demandé qu’il y ait une version pas chère du livre pour le peuple. Mais le livre coûte quand même assez cher. Les ouvriers vont se réunir entre eux pour se cotiser et acheter ‘Les Misérables’. En plus, ils vont tirer à la paille celui qui va garder l’exemplaire.»

La Belgique a donc joué un rôle important.
«Il habitait sur la Grand-Place, dans la Maison des Pigeons, tandis que Juliette, sa maîtresse, habitait dans la Galerie de la Reine, au-dessus de la librairie ‘Tropisme’. La première édition des ‘Misérables’ est donc publiée à Bruxelles. Mais Victor Hugo a fini ‘Les Misérables’ à l’hôtel des colonnes (aujourd’hui disparu) à Waterloo. Il est venu beaucoup de fois en Belgique. En 1864, alors que Victor Hugo est à Guernesey, son fils Charles épouse une Belge, Alice, donc il vient en Belgique. Le jeune éditeur Albert Lacroix publiera de lui aussi ‘Chansons des rues et des bois’, ‘L’homme qui rit’ et ‘Les travailleurs de la mer’. Avec son associé, ils sont tellement contents d’avoir gagné autant d’argent, qu’ils décident de remercier Victor Hugo, en faisant un grand banquet. Donc la Belgique joue un rôle majeur.»

La vocation d’écrivain de Victor Hugo commence tôt.
«Oui. Très jeune, il crée un journal avec son frère, ‘Le conservateur littéraire’. Et à 15 ans, l’enfant sublime reçoit un prix de l’Académie française. Sauf que les jurés pensaient qu’il était impossible qu’un enfant de 15 ans soit si doué.»

Il avait aussi une vision prophétique des choses.
«En effet. Les États-Unis d’Europe, la monnaie unique. On dit que c’est lui qui est à l’origine du mot euro.»

Son œuvre est multiple. Il a été romancier, poète, dramaturge, homme politique…
«Tout à fait. Les romantiques sont toujours des pluridisciplinaires. Victor Hugo est lui à la fois voyageur, homme politique, pamphlétaire, homme de théâtre, dessinateur avec ses encres de couleurs et le café, et un décorateur phénoménal. J’ai d’ailleurs copié chez moi à Paris quelque chose de sa maison Hauteville House. J’ai vu que le vieux séducteur Victor Hugo, pour embrasser les filles, avait fait chez lui un ‘kiss me quick corner’. Je fais visiter aux jeunes femmes la bibliothèque. À un moment, on passe sur un chemin entre les livres et puis il y a une glace sans tain et tac, c’est là que j’attaque! Je dois dire que cela marche à peu près une fois sur deux.»

C’était un coureur de jupons… Il ne se contentait pas d’une femme et d’une maîtresse…
«Il y a d’abord une chose tout à fait charmante, qui est l’amour de Victor Hugo pour Adèle. On commence vraiment dans le romantisme absolu. Il est amoureux d’Adèle, qui est la sœur de son copain, le truc classique. Mais les parents d’Adèle se demandent ce qu’il va faire plus tard, ce disant que ce mec n’allait pas bien gagner sa vie. Eh bien si. Parce que dès ces premiers poèmes dédiés au roi, Victor Hugo reçoit une pension. Donc les parents d’Adèle sont rassurés. Les deux tourtereaux sont vierges tous les deux et décident de le rester jusqu’à la nuit de noces. C’est une nuit de noces assez mouvementée: neuf fois dans la nuit, ils feront l’amour. Victor Hugo restera comme cela toute sa vie puisqu’à l’âge de 83 ans, il trouve cela assez fatiguant, mais il fait quand même l’amour trois fois par jour.»

Il a vécu aussi des tragédies. Il a enterré quatre de ses enfants, et sa fille qui lui a survécu a été internée.
«C’est terrible. Cet auteur de drames est menacé dans son intimité par la tragédie. Déjà quand Victor Hugo se marie avec Adèle, son frère, fou amoureux d’Adèle également, devient dément, au point de devoir être interné. Et puis il y a sa fille, Adèle Hugo, dont François Truffaut a tiré un film, qui fait une fixette sur un officier qu’elle voit passer sur la plage et qu’elle va harceler en le suivant dans tous les pays. Lui évidement est terrifié, lui dit qu’il ne l’aime pas. Et donc elle va finir folle aussi.»

Votre œuvre de Victor Hugo préférée?
«Deux œuvres. Non trois. Une œuvre théâtrale, qui est évidemment ‘Hernani’, le lancement du romantisme. J’adore cette rébellion de la jeunesse contre les vieilles barbes du classicisme. J’adore ce happening, cette manifestation, ce brouhaha, ce chahut du soir de ce qu’on appelle la bataille d’Hernani. J’y suis d’autant plus sensible qu’entre Victor Hugo et moi, l’encre a pris la place du sang, puisque c’est mon ancêtre, l’éditeur Mame, qui a publié ‘Hernani’. J’aime beaucoup aussi ‘Claude Gueux’, l’histoire d’un bagnard, le début de la lutte contre la peine de mort. Cela c’est l’âme d’Hugo, sa compassion. Et ‘Quatrevingt-treize’, sur la guerre de Vendée. Victor Hugo a un sens de la mise en scène… »

Si vous aviez un tête à tête avec Victor Hugo, vous lui diriez quoi?
«Je lui donnerais quelques conseils pour séduire les femmes.»

(rires) Vous pensez vraiment qu’il en avait besoin?
«C’est une très bonne question… Il dit au fond tellement de choses. Je pense que je me contenterais de le féliciter. Car il a inventé quelque chose qui moi me tient tellement à cœur, c’est l’écoute des autres, la compassion, et le fait de rendre les autres heureux par la culture. Donc si j’étais en face de lui, je le féliciterais de tous ses combats, son combat réussi contre la peine de mort, ou ce combat pas achevé contre l’illettrisme. Mais si j’avais la chance de rencontrer Victor Hugo, d’abord je l’embrasserais pour lui dire bravo.»

Vous venez aussi de sortir un livre consacré à la peintre Rosa Bonheur. Comment l’avez-vous découverte?
«C’est un éblouissement. J’ai vu un tableau au Metropolitan Museum de New York qui s’appelle ‘Le marché aux chevaux’. Il paraît que quand les fermiers du far-west ont vu ce tableau, ils ont dit que c’était cette race-là de chevaux qu’il leur fallait. Et ils ont fait venir en Amérique des percherons français!»

Christelle

«En tête à tête avec Victor Hugo», de Gonzague Saint Bris, illustration Philippe Lorin, éditions Gründ, 130 pages, 22,95 €

Cote : 4/5

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