Jeu de miroir

Photo Catherine Cabrol

Eric-Emmanuel Schmitt s’est glissé dans la peau de trois femmes. Trois héroïnes, dans trois époques différentes, et qui se reflètent dans un surprenant jeu de miroir.

Vous renouez avec le roman après un recueil de nouvelles et un livre sur Beethoven.

«Oui, c’est un vrai retour au roman ou plutôt c’est le roman qui est de retour dans ma vie! C’est une histoire que j’avais en tête depuis 15 ans. Mais j’attendais d’être assez mûr pour écrire ce livre. Il faut une certaine maîtrise romanesque  pour mener ces trois histoires, ces trois siècles… Je voulais avoir cette sorte de maturité que m’a permis mon trajet à travers les autres écritures. Et là, le sujet était mûr. Plein de choses que j’avais vécues ou perçues entre-temps étaient venues nourrir ces personnages. L’écriture a été assez aisée et en même temps très longue de maturation.»

Pourtant, c’est aussi trois histoires qui s’alternent pour se rejoindre à la fin.

«Oui. On peut comprendre à différents moments ce qu’il y a de commun avec ces histoires. C’est la condition féminine, le fait que chacune de ces femmes se sent différente des femmes de son siècle. Chacune de ces femmes se pose la question de son destin. Vont-elles vivre leur vie ou la vie que  leur imposent les autres? Cela suffirait déjà à créer une structure commune. Mais dans le détail, on se rend compte aussi que chaque chapitre répond à l’autre, qu’il y a des thèmes qui reviennent, le miroir, le miroir brisé…. Et puis, il y a des personnages qui arrivent et qui sont des symétries. Toutes elles rencontrent des femmes qu’elles admirent et qui leur semblent avoir réussi. Elles rencontrent aussi de façon symétrique des hommes qui au départ se donnent comme des aides et vont devenir des encombrements! Donc, l’unité apparaît au fur et à mesure que l’on avance et à la fin -mais on ne va pas dévoiler le dénouement!- ces trois femmes se retrouvent complètement jointes ensemble. Et puis il y a peut-être aussi cette idée que les luttes des premières servent la dernière. Et cela, c’est une métaphore sur la condition féminine.»

Deux histoires sont racontées à la 3e personne, l’une à la première. Pourquoi?

«Il fallait que la langue change pour chacune des héroïnes. Je n’utilise pas le même vocabulaire pour Anne de Bruges, Hanna et Anny. Anny est plongée dans la contemporanéité, Anne dans le passé. Et pour Hanna, c’est celle au fond qui va le plus changer. Elle ne sait pas qu’elle est intelligente. Elle se prend pour une petite sotte, alors qu’au fond, c’est une intellectuelle. Mais si je le dis moi, ce n’est pas crédible. Alors que si elle nous montre comment elle s’approfondit, comment elle change, on va la croire. Donc j’avais besoin qu’elle, on la suive.»

Vous vous glissez à nouveau dans la peau de femmes. De trois femmes, même. C’est agréable?

«Oh, très! Parce que cela me rend plus intelligent! Cela me donne le sens de la complexité. Si j’avais écrit l’histoire de trois hommes, j’aurais exploré moins de couches de réalité, de subjectivité. La femme m’oblige à parcourir le labyrinthe de la condition humaine parce que la condition de la femme est non seulement différente, mais plus riche. La nature à été plus généreuse avec elle vu qu’elle lui a donné la perspective de la maternité. Chez nous, la paternité, c’est abstrait. On ne porte pas dans notre corps. Et on n’est jamais sûr! Mais la société par contre est plus avare avec la femme. Elle pose beaucoup plus d’obstacles, plus d’obligations. Elle l’a fait vivre par rapport à l’homme: épouse, mère, putain. Et donc cela m’intéresse parce que c’est un plus grand révélateur de la condition humaine, et cela m’oblige, en tant qu’homme, à plus de plus subtilité! C’est un continent qui s’ouvre à moi. C’est un renouvellement de ma façon de voir le monde.»

Pourquoi ce titre?

«Parce que le point commun entre les trois héroïnes est que quand elles se regardent dans le miroir, elles ne se reconnaissent pas. Parce que le miroir, c’est l’image d’elle–même que leur tend leur siècle. C’est le destin qu’on leur propose. Ce sont des femmes qui vont avoir le courage de dire non, de vivre leur vie plutôt que la vie selon des autres. On les prend toutes au miroir. Anne qui, le jour de son mariage, se voit pour la première fois dans un miroir de profil, de dos, car les miroirs sont très rares à l’époque. Elle ne se reconnaît pas, cela la trouble et elle s’enfuit. Le miroir d’Hanna, ce sont les photos d’elle et de son fiancé pendant leur voyage de noce qu’elle envoie à son amie en lui disant qu’elle ne se reconnaît pas sur ces photos. Elle est aussi en train de refuser son statut. Et Anny, on la prend d’emblée dans une boîte de nuit en train de danser, elle voit une femme, se demande qui est cette pouffiasse, puis se rend compte que c’est un miroir et que c’est elle. Elle a été transformée en pouffiasse par Hollywood où elle a réussi très jeune. Les hommes l’ont désirée avant qu’elle ne les désire. Elle s’est retrouvée à faire cette carrière sans l’avoir rêvée. Et pour supporter cela, elle boit, elle se drogue, elle couche à tire larigot. En plus, j’ai toujours été fasciné par le fait que quand une femme se regarde dans le miroir, ce n’est jamais elle qu’elle voit. La plupart des femmes regardent un détail, sur lequel elles font une fixation! Pour moi, c’est une situation fondamentale de la femme parce que la société lui demande plein de chose: la maternité, la séduction, la douceur, etc. Ce titre résumait cette espèce d’enfermement qui est la base de la condition féminine. Et la volonté de briser le miroir qui est chez toutes ces femmes. Et puis c’était pour moi une manière de jouer en mettant les siècles au miroir. Faire se refléter le 16e siècle dans le début du 20e et puis le 21e siècle aujourd’hui. Et montrer que chaque siècle propose une solution, un alphabet pour que les hommes se comprennent. La religion au 16e siècle, la psychanalyse en 1900, aujourd’hui la chimie… A chaque fois, c’est valable un temps, mais pas longtemps parce que cela devient une autre forme d’enfermement. Et çà, on ne peut le comprendre qu’en mettant les siècles au miroir, en les faisant se refléter dans les autres.»

L’histoire se passe cette fois aussi en partie Belgique.

«Oui, cela se passe à Bruges. Je suis fasciné par Bruges. C’est un paradoxe vivant: c’est une ville à la fois commerçante et spirituelle. A l’époque où cela se passe, Bruges commençait à peine à s’ensabler. Bruges était encore au bord de la mer. C’était un lieu de commerce incroyable. En plus, Bruges m’offrait la possibilité de parler de la première organisation féministe de l’histoire que sont les Béguines. Ces femmes qui décident de vivre sans les hommes, sans être mariées et même sans faire d’enfant et d’exercer, au sein du béguinage, des activités d’hommes. Je trouvais intéressant de mettre Anne là. Il y avait quelque chose d’innovant chez ces Béguines qui correspondait au caractère bien trempé de mon héroïne qui est certes frêle et fragile, mais au fond, elle plie mais ne casse jamais.»

L’expression ‘couteau suisse’ pour décrire un homme, elle est de vous ?

«Oui. (rires) »

Une adaptation au  cinéma est possible.

«J’aimerais beaucoup. Je pense qu’il faudrait d’ailleurs que ce soit la même actrice qui joue les trois rôles. On verrait ainsi que c’est vraiment le miroir des femmes, le miroir de la condition féminine.»

Vous pensez à une actrice en particulier?

«Si j’étais un réalisateur américain, je prendrais Nathalie Portman. Elle est à la fois forte et fragile comme mes héroïnes.»

Vous pourriez le réaliser vous-même?

«Oui, mais je n’exclus pas que d’autre le fasse, parce que j’ai encore beaucoup de livres à écrire.»

 

EN QUELQUES LIGNES

Eric-Emmanuel Schmitt nous conte l’histoire de trois femmes. Il y a Anne, qui vit à Bruges au temps de la Renaissance. Hanna, qui évolue dans la Vienne impériale de Sigmund Freud, au début du 20e siècle. Et enfin Anny, notre contemporaine, une star hollywoodienne. Trois femmes rebelles et trois époques différentes que l’on découvre en parallèle et qui se reflètent dans un subtil jeu de miroir orchestré par un Eric-Emmanuel Schmitt surprenant. Car l’auteur va parvenir à sa façon à faire se rencontrer ses trois héroïnes, au point presque qu’elles ne fassent plus qu’une. Une belle ode à la gente féminine!

«La femme au miroir», d’Eric-Emmanuel Schmitt, éditions Albin Michel, 460 pages, 22 €


Cote: 4/5

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