Nouveau polar historique pour Gilles Bornais, l’auteur du «Diable de Glasgow» et d’«Ali casse les prix», qui nous entraine dans l’Angleterre de la fin du XIXe siècle, dans le sillage de son inspecteur hors du commun, Joe Hackney.
Votre inspecteur, Joe Hackney, vit chez maman, boite, est un ancien malfrat. Vous ne l’avez pas épargné!
«Non ! J’avais envie de construire un personnage atypique. Cela remonte à 1998 quand j’ai commencé à écrire les premières aventures de Joe Hackney. ‘Les nuits rouges de Nerwood’ est la quatrième enquête. Je l’ai bâti comme cela. Pourquoi boite-t-il, je ne m’en souviens plus. Il a des gros bras aussi : cela pouvait me permettre de le rendre un peu bagarreur, ce que je voulais. Toujours une tignasse mal coiffée, une tête un petit peu en coin de rue comme on dit. Il est retourné habiter chez sa mère, alors qu’il n’y habitait plus parce que depuis le décès de son père, sa mère s’était mise à boire. C’est un personnage qui s’est construit comme cela, un petit peu au fil des livres, sans que je n’aie tout maîtrisé. Je le voulais un peu affreux jojo sur les bords. Il est ancien malfrat. Mais le pourquoi du comment, j’aurais du mal à vous dire!»
Il a malgré tout des points communs avec vous?
«Au début, quand je l’ai créé, je lui en voulais le moins possible, voire aucun. C’est pour cela que je lui ai mis des gros bras, parce que moi je n’en ai pas, je ne boite pas non plus et je n’habite pas chez ma mère. Au fil des livres, en écrivant les dialogues, on y met forcément de soi. Il a donc pris de moi, si ce n’est physiquement, mais dans sa manière de penser, à mon insu. Des gens qui me connaissent et qui lisent mes livres trouvent qu’il aurait tendance de temps en temps à raisonner comme moi et à considérer les problèmes de la même manière. Par exemple, il aime bien que les choses aillent vite. Et il n’aime que les pavés de Londres. Dès qu’il est un petit peu ailleurs, il déteste. C’est vrai que moi, quand je suis à la campagne la ville me manque. Et quand je suis en ville, elle m’étouffe et j’ai envie de campagne. Et puis peut-être un peu d’impatience. Mais mes petits travers deviennent chez lui des névroses.»
Les anciens malfrats font les meilleurs flics?
«Il faut le croire. Il connait en effet parfaitement la rue. Il a son réseau d’indics qui sont d’anciens malfrats. Et il a son idée de la justice: il va toujours prendre le parti du faible contre le fort et certains malfrats vont lui paraître sympathiques. Il a une philosophie de malfrat mais qui se décline très bien chez un policier et qui le rend redoutable.»
D’où vous viennent les idées d’enquêtes de Joe Hackney?
«Un livre part toujours d’une seule idée de départ. Pour celui-ci, je voulais écrire un livre sur une traque: Joe Hackney poursuit un ou plusieurs assassins, dont on ne sait d’ailleurs même pas si se sont des hommes ou des bêtes. Et je voulais une traque dans une forêt, la plus lugubre possible, sur une rivière. Ne me demandez pas pourquoi! Ou parce que je voulais de l’angoisse, du rythme, quelque chose qui emmène le lecteur. D’où la traque. Après tout le reste se bâtit on ne sait pas trop comment.»
Et pourquoi placer les enquêtes de Joe Hackney en Angleterre, fin du 19e siècle et non à notre époque?
«Les polars historiques sont, c’est vrai, très longs à écrire. Vu que cela ne se passe pas à notre époque, il faut faire pas mal de recherches. Tout est un problème : ce qu’ils mangent, comment ils s’habillent, comment fonctionne la police de l’époque, la justice de l’époque… Ce livre-ci parle des élections générales, il a fallu que je me plonge dedans, y compris pour avoir les résultats. Je me suis procuré aussi tous les ‘Times’ de l’époque du mois où se passe le roman. Je les ai lus, tous. Et quand je dis qu’il lit cela ou cela dans le journal, c’est vrai ! Je l’ai lu moi-même. Donc c’est vrai que c’est beaucoup plus de recherches que quand j’écris un roman contemporain.»
Justement, comme vous écrivez aussi des romans contemporains, comment savez-vous si une idée va donner lieu à l’un ou à l’autre?
«Quand je cherche une idée pour Joe Hackney, je sais à l’avance que ce sera pour lui. Un autre va sortir en 2012, il est déjà écrit. Je voulais faire quelque chose avec beaucoup de nostalgie et qui reparle de l’enfance de Joe Hackney, du temps où il était malfrat, ses amitiés, ses premières amours, etc. Donc j’ai fait un roman déjà terminé et qui va sortir l’année prochaine. Et pour celui d’après, ma seule idée de départ, c’est que j’aimerais que cela se passe autour du Lochness. Et plutôt que de faire enquête Joe sur un meurtre, le faire enquêter sur une disparition. Pour le reste, j’ai plein d’idées et de début de livres dans des carnets… Donc la question c’est plutôt lequel je vais commencer!»
Dans «Franconville», qui vient d’être réédité, c’est un quartier que vous connaissez bien au contraire de l’Angleterre de Joe…
«Oui, c’est une banlieue à une quinzaine de kilomètres au nord de Paris et où j’ai habité douze ans. Ce n’est ni une banlieue défavorisée, ni une banlieue favorisée. C’est une banlieue un peu dortoir. Ce qui m’a permis de décrire mètre par mètre et minute par minute comment on vit dans ce genre de banlieue.»
Ce roman s’appuie sur un fait divers réel.
« Oui, J’ai appuyé le roman sur un fait divers réel. Cette femme assassinée dans sa cuisine, la petite fille s’accuse du meurtre, ensuite accuse son père… Tout cela est vrai. L’enquête de police, de gendarmerie, tout cela est vrai. La réalité s’arrête juste avant le procès qui n’avait pas eu lieu. Et j’ai inventé le personnage du voisin, le héros du livre, qui refait l’enquête, qui vend des cannes à pêche, qui est un type assez bizarre, taciturne, solitaire. »
Ce voisin, comme Hackney, est un anti-héros, fan de pêche…
«Parce que moi-même, je pêche. Et à la différence des enquêtes de Joe Hackney, ce livre s’est écrit assez vite parce que je parle de choses que je connais. Les journalistes ont un rôle assez important ; j’étais moi-même journaliste. Le fait divers, je le connaissais. La vie entre voisins, les bouchons sur le périph… Les courses au Leclerc le samedi matin, Tout cela je connais par coeur. J’y ai mis tout ce qui était un peu ma vie, en le rendant un peu épique, soit noir, soit drôle. Mais le point de départ, c’était ma vie.»
Vos inspecteurs préférés?
«Un de ceux que je préfère, c’est Columbo. Pour moi, Joe Hackney, la coiffure, c’est Columbo dans ma tête. Il est un peu petit comme cela, mais en plus costaud. Je sais que Dr House est caustique, boîte, etc., mais j’ai créé le mien avant! Sherlock Holmes, lui est un peu trop arrogant, et pas assez peuple pour ce que j’ai envie d’écrire même si je me suis passionné pour les histoires de Conan Doyle. Je me suis passionné pour Agatha Christie mais je n’aime pas Hercule Poirot. Il ne paie jamais une traite d’électricité, n’a jamais de problème avec sa mère, sa maîtresse. Cela ne m’amuse pas. Miss Marple a une vie affective moins drôle que celle de Joe.»
Christelle
En quelques lignes
Gilles Bornais nous replonge dans l’Angleterre du XIXe siècle où une nouvelle enquête -la quatrième- attend son inspecteur atypique, l’ancien malfrat Joe Hackney. Un brillant député conservateur a été assassiné à coups de hache juste avant que son rival du Parti libéral, James Saint-John, ne soit blessé à son tour. Le(s) agresseur(s) se sont enfuis dans la forêt. Scotland Yard envoie Joe Hackney à la rescousse. Commence alors une traque qui prend rapidement les allures de descente en enfer pour le cynique inspecteur. Les amateurs de polars historiques seront servis ! Les adeptes du contemporain se plongeront eux plus volontiers dans «Franconville bâtiment B », nouvelle version du roman de l’auteur paru sous le même titre en 2001 dans la Série noire Gallimard et inspiré d’un fait divers réel. A la fois grave et drôle.
«Les nuits rouges de Nerwood», de Gilles Bornais, éditions Pascal Galodé,
«Franconville bâtiment B», de Gilles Bornais, éditions Pascal Galodé,
Cote : 3/5