Sabotage boulimique

© Sarah Moon

Amélie Nothomb se retrouve en quelque sorte l’héroïne de son dernier roman. Il ne s’agit pourtant pas d’une autobiographie, mais plutôt d’une auto-fiction dans laquelle la plus célèbre des écrivains belges s’invente une correspondance avec un soldat américain obèse basé en Irak.

Quelle part d’autobiographie avez-vous mis dans votre dernier roman?
«En tout cas pas Melvin Mapple, qui est une fiction. Je n’ai jamais eu aucune forme de correspondance avec un militaire américain basé en Irak, et je le regrette! J’aurais trouvé cela très intéressant. Ce qui est vrai, c’est le reste: mon mode de vie, la correspondance,… »

Votre rapport au courrier que vous décrivez est authentique?
«100% authentique!»

Vous recevez combien de lettres par jour?
«Je préfère ne pas les compter, cela me déprimerait!»

A quoi ressemblent la plupart des courriers que vous recevez?
«Ce qui est formidable, c’est qu’il n’y a vraiment pas de lettre type. Aucune ne se ressemble! Il y a de tout: cela va de la jeune fille adolescente qui est très mal à l’aise et à besoin d’être réconfortée au vieux monsieur très cultivé qui veut parler littérature, au jeune homme étudiant qui a des vues extrêmement profondes sur le monde. Cela va vraiment dans toutes les directions, c’est extraordinaire.»

Comment vous est venue l’idée du  livre?
«Elle m’est venue d’un article de journal. J’étais aux Etats-Unis pour la promotion de ‘Ni d’Eve ni d’Adam’. Dans la chambre d’hôtel, à Philadelphie, je vois le journal américain, dont l’un des titres était ‘Epidémie d’obésité dans l’armée américaine basée en Irak’. Je n’en ai pas su davantage. Je n’ai pas su pourquoi il y avait tant d’obèses dans l’armée américaine en Irak. Cela m’a profondément intriguée. Je me suis demandé quel pouvait être le rapport entre le fait d’être un soldat basé en Irak et le fait de devenir obèse. J’ai écrit ce livre entre autre pour tenter d’élucider ce mystère.»

Ce que vous racontez sur ces soldats et ce syndrome est véridique?
«Les chiffres sont tout à fait véridiques. Quant aux symptômes eux-mêmes, je n’ai pas d’autre explication que celle-ci. A mon avis, c’est forcément psychologique, cela ne peut pas être autre chose que cela.»

Après «Biographie de la faim», c’est un autre rapport problématique à la nourriture que vous abordez donc ici, la boulimie.
«Oui. Les problèmes alimentaires occupent une certaine place dans mes livres. Déjà ‘Hygiène de l’assassin’, le personnage avait une alimentation complètement délirante! C’est vrai qu’ayant moi-même souffert de problèmes alimentaires dans mon adolescence, j’y suis très sensible. Il y a des tas de gens qui ont des problèmes alimentaires aujourd’hui. Il y a bien sûr l’anorexie et la boulimie qui font des ravages, mais pas seulement. Je trouve cela très intéressant parce que c’est révélateur de toutes nos souffrances et de toutes nos névroses. Je comprends qu’on puisse avoir des problèmes avec son alimentation. Ce n’est pas évident de se nourrir.»

Vous dialoguez souvent avec vos personnages?
«Dans ma tête énormément! Déjà pendant l’écriture du livre, mais même quand le livre est fini, je continue à être peuplée de tous ces personnages, y compris Melvin Mapple. J’aime beaucoup Melvin Mapple. Je n’ai pas eu l’impression de l’inventer. A peine je lui avais donné la parole dans mon imagination, tout de suite il s’est mis à me raconter des tas de choses. Je suis très sensible à cet individu et je pense que nous resterons amis lui et moi!»

Melvin compare vos 66 manuscrits, votre œuvre, à son tas de graisse. Ce n’est quand même pas très flatteur!
«On peut considérer que là, il a poussé le bouchon un peu loin!»

Vous dites être épistolière depuis plus longtemps que vous êtes écrivain. L’angoisse de la page banche vous ne l’avez connue que petite fille, lorsqu’on vous obligeait à écrire régulièrement à votre grand-père. Depuis vous ne l’avez plus rencontrée?
«Je ne l’ai plus jamais eu. J’en ai énormément souffert de six à onze ans, mais depuis plus.»

Vous berne-t-on facilement?
«Très facilement. Je suis extrêmement crédule. Rien ne me paraît invraisemblable. Si on me dit que des extraterrestres ont débarqué dans mon jardin ce matin, je cède tout de suite à la pensée que c’est certainement possible.»

L’envie de vous faire passer pour quelqu’un d’autre vous prend elle souvent?
«Je crois que c’est un fantasme d’enfant. Quand j’étais petite, j’avais tout le temps envie de me déguiser. En chevalier, en justicier… Maintenant, c’est un peu plus difficile. Quand on est adulte, on n’a pas trop le droit de se déguiser. Mais à mon échelle, c’est quand même ce que je fais à travers mes livres, en donnant naissance à mes personnages.»

Une forme de vie est tirée à 220.000 exemplaires soit 20.000 de plus que l’an dernier. Cela vous fait quoi?
«C’est très impressionnant.»

Cette année, la photo de votre livre est signée Sarah Moon. Comment s’est effectué le choix?
« Ce n’est pas moi qui l’ai effectué, ce sont les éditions Albin Michel. Mais j’ai été extrêmement flattée de leur choix.»

Les auteurs que vous allez lire vous pour cette rentrée?
«Je vais certainement lire le livre de Linda Lê, le livre de Virginie Despentes ainsi que le livre de Marc Dugain. J’ai déjà lu le livre de Stéphanie Hochet, qui s’appelle ‘La distribution des lumières’ que j’ai trouvé exceptionnel.»

Christelle

L’histoire en quelques lignes
Dans son dernier roman, Amélie Nothomb herself entretient une correspondance avec un certain Melvin Mapple, devenu obèse depuis qu’il a rejoint l’Irak où, comme de nombreux autres soldats américains, il se jette sur la bouffe pour compenser l’horreur des combats. «Notre obésité constitue un formidable et spectaculaire acte de sabotage. Nous coûtons cher à l’armée», écrit Melvin à Amélie. Pour eux, l’armée a dû créer des modèles d’une taille nouvelle: XXXXL, ajoute un Melvin pas peu fier, au point d’ailleurs d’élever sa graisse au rang de body art, rien de moins! Le petit dernier d’Amélie Nothomb -son 19e roman- parle donc de guerre en Irak, d’obésité, d’art, mais surtout d’échanges de correspondance, alors qu’Amélie Nothomb se dit épistolière depuis plus longtemps qu’écrivain. Ce qui ne l’empêche pas de nous livrer ici un très bon cru, qui se termine d’ailleurs par une pirouette prouvant que l’auteure aime aussi se moquer quelque peu d’elle-même!

«Une forme de vie» d’Amélie Nothomb, éditions Albin Michel, 176 pages, 15,90 €

Cote: 4/5

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