Exactions et colonisation

Maryse et Jean-François Charles nous ont habitués, avec leurs sagas «India Dreams» et «War and Dreams», à des récits romanesques sensuels. «Africa Dreams» s’inscrit dans la droite lignée de ceux-ci, mais va bien au-delà de l’aventure exotique. Sans détour et sans embarras, les auteurs se penchent sur le Congo colonial du 19ème siècle et les exactions de Léopold II. Une sombre page de l’histoire de Belgique dont on ne parle encore que trop peu. C’est à un véritable devoir de mémoire que s’est livré le couple Charles. Maryse nous l’explique.

Pourquoi cette envie aujourd’hui de vous pencher sur cette période noire de l’histoire de Belgique?
Maryse Charles:
«Quand nous étions enfants, le voyage de fin d’année scolaire pour Jean-François et moi était la visite du musée de l’Afrique centrale à Tervueren. C’était la seule fenêtre que nous avions sur l’Afrique. Si, aujourd’hui, vous visitez le musée avec un guide officiel, sa présentation sera encore édulcorée. Mais il est important de parler clairement de ce qui s’est passé et de le faire pour que cela ne se reproduise pas. C’est un devoir de mémoire et de réconciliation.»

Avez-vous l’impression que la période évoquée est encore sujette à polémique aujourd’hui?
«Absolument! C’est toujours un sujet tabou. Les gens s’imaginent qu’en parlant du Congo, on s’attaque à la royauté. Or mettre en cause le système instauré par une seule personne, même s’il s’agit de Léopold II, n’a strictement rien à voir avec la royauté. Le Congo est le seul exemple de colonie appartenant à un seul homme, en tout cas dans la première partie de la période coloniale. Il ne faut pas faire un amalgame de tout. Je pense que c’est important de le dénoncer, tout simplement.»

Vous brossez un portrait très dur de Léopold II…
«Pour Léopold II, c’est très clair, il n’y a rien à acheter en Afrique, il y a tout à prendre. Ses méthodes sont brusques. Tout en luttant officiellement contre l’esclavage au Congo, il instaure une autre forme de soumission: les travaux forcés. Il envoie Stanley pour nouer des contacts avec des chefs indigènes qui ne maîtrisent pas la langue. Ils apposeront une croix au bas d’un document et donneront par ce geste leurs terres sans s’en rendre compte. On avait déjà connu ça chez les Indiens d’Amérique. C’est la même histoire. Non seulement les populations locales cèdent leurs terres mais elles donnent aussi la main-d’œuvre qui sera corvéable à merci, priée d’exécuter n’importe quels travaux, n’importe où et n’importe quand.»

Il y a aussi la pratique particulièrement cruelle des mains coupées qui colle à l’image de Léopold II…
«C’est un sujet dont il fallait parler. Les soldats disposaient de balles pour punir la main-d’œuvre qui n’obéissait pas ou ne travaillait pas assez vite. S’ils tuaient un homme, ils devaient alors, pour preuve, lui couper la main. C’était une façon de s’assurer que les soldats n’utilisent pas les balles à un autre dessein, qu’ils ne les stockent pas en vue d’une éventuelle mutinerie. Mais il y a eu des dérives… On a aussi coupé les mains des personnes vivantes ! Sur la digue d’Ostende est érigée une statue à la gloire de Léopold II. Léopold est sur son cheval. A sa droite, des hommes blancs -des Belges- lui rendent hommage. A sa gauche des hommes noirs. Un passant –sans doute en signe de protestation- a coupé la main d’un des indigènes ! Si ce n’est pas symbolique…»

Le malaise est encore très palpable.
«Oui, mais on n’est pas responsable de ce qui s’est fait précédemment. Il faut pouvoir regarder la réalité en face, que ce soit à l’échelon d’un pays ou d’une vie d’homme, toute rédemption est possible. Il faut pouvoir pardonner aux autres et à soi-même aussi. Faute de quoi, on ne peut grandir.»

Anne-Sophie Chevalier

«Africa Dreams, t 1: L’ombre du roi», de Frédéric Bihel, Maryse et Jean-François Charles, éditions Casterman, 56 pages, 12,50 €

Cote : 5/5

FOCUS

Vous avez pour habitude de traiter le scénario et les dessins en couple. Cette fois, vous laissez le dessin à Frédéric Bihel. Pourquoi?
Maryse Charles:
«Parce qu’il faut un an pour faire une BD. Nous sommes des raconteurs d’histoire. Jean-François a énormément de projets. Il a envie de raconter énormément de choses et ne peut pas tout dessiner. On connaissait déjà Frédéric. On l’apprécie beaucoup, en tant que dessinateur et en tant qu’homme. C’est une collaboration optimale.»


L’HISTOIRE EN QUELQUES LIGNES

1913, Congo, province du Kivu. Un jeune séminariste, Paul Delisle, rejoint l’une des missions catholiques, dans la région des Grands Lacs, pour participer à l’effort d’évangélisation des populations. Mais il espère aussi -et surtout- retrouver son père Augustin, un ancien chirurgien devenu planteur, colon prospère mais farouche misanthrope, volontairement reclus dans un isolement presque total. Paul rejoint bientôt l’immense domaine d’Augustin Delisle. Son arrivée coïncide avec un drame: le planteur est gravement blessé, une flèche plantée dans le dos.

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