Le retour de Lulu femme nue

Etienne Davodeau (« Geronimo », « Quelques jours avec un menteur ») fut fort bien accueilli fin 2008 avec le premier tome de « Lulu femme nue » et décrocha dans la foulée l’un des « Essentiels » d’Angoulême en 2009. Le second tome, très attendu, sort en librairie cette semaine. Il vient clore les péripéties de cette mère de famille quarantenaire qui décroche temporairement de son quotidien et prend le large quelques semaines durant. L’auteur qui maîtrise à la fois le scénario et le dessin se penche avec pudeur et humanité sur un destin des plus communs. Le portrait qu’il nous livre est touchant, même très touchant.

Comment est née Lulu, cette femme ordinaire qui, un jour, décide de prendre du recul par rapport à sa morne vie tout entière dévouée à sa famille ?

Etienne Davodeau: « Disons… par glissement progressif. Au départ, je me suis intéressé aux cas des disparitions volontaires, à ces gens qui descendent acheter des cigarettes et ne reviennent plus jamais. En France, des milliers de personnes changent de vie et disparaissent de la sorte chaque année. Lulu, elle, disparaît effectivement, mais n’en a pas vraiment pris la décision. Elle constate qu’elle est simplement en train de le faire et assure en permanence qu’elle reviendra. « Lulu femme nue » répond aussi à une espèce de défit stupide que je me suis lancé : raconter une histoire intéressante sur quelqu’un qui ne fait rien. Ce qui n’est pas si évident. La bande dessinée est en général un média plutôt dévolu à l’action… »

Double défi… Car vous avez décidé de consacrer deux tomes à cette personne qui ne fait rien…

« Oui. J’avais établi la forme dès le départ. Je m’étais interdit de rentrer dans la psychologie du personnage. Je ne voulais pas m’embarquer dans un récit psychologique. D’une part, je me sens pas vraiment capable de me mettre dans la tête d’une femme. D’autre part, je préfère que ce soit le lecteur qui y aille. C’est pour ça que j’ai fait deux tomes avec deux narrateurs différents. Ca me permet de ne pas être trop près de Lulu, de ne pas être dans son état d’esprit, de laisser ça au lecteur, mais en même temps d’être près des actes de Lulu que celle-ci a conté aux deux narrateurs. »

Un an et demi s’est écoulé depuis la sortie du premier tome. Le scénario n’était-il pas établi d’avance ?

« Je travaille quasiment sans scénario. Ce que j’ai proposé à mon éditeur pour démarrer, c’est un texte très court qui définissait simplement le cadre du récit. Je voulais être dans la même disposition mentale que Lulu, c’est-à-dire devoir improviser en permanence! Un an et demi, c’est ce qu’il m’a fallu pour faire 80 pages en couleurs. »

Il est étonnant que vous vous soyez attaché à un destin de femme. Un personnage masculin vous aurait été plus proche…

« J’ai l’impression que les femmes sont encore plus que les hommes soumises aux contraintes de la vie moderne. Il faut travailler, il faut consommer, il faut être productif, il faut participer à la croissance. Pour les femmes, d’autres facteurs s’ajoutent encore à ceux-là. Pour moi, c’était évident, je devais mettre en scène un personnage féminin parce que plus complexe… Ce qui est un compliment pour les femmes… (rires) Je voulais aussi évoquer les relations qui unissent Lulu à son mari ou à sa fille. »

Votre préférence va clairement aux anti-héros. Les héros vous ennuient ?

« Oui, l’héroïsme m’emmerde. Lulu n’est clairement pas une héroïne, mais elle n’est pas vraiment non plus une anti-héroïne. C’est une femme moyenne, elle n’est pas riche, elle n’est pas non plus une SDF, elle a une famille, elle a une maison, elle a une vie qui pourrait faire envie à pas mal de gens qui sont plus dans la galère. Elle est banale, c’est ça l’idée. Ce qui est nettement plus intéressant que le héros rusé, beau et fort qui triomphe. C’est un souci que j’ai vis-à-vis la bande dessinée en général. Elle a longtemps procédé sur le mythe du héros. Je parle ici de la bande dessinée traditionnelle. »

Ce qui vous intéresse dans la BD, c’est rester au plus près des gens ?

« La bande dessinée a beaucoup à gagner à explorer les qui ont trait à la vie quotidienne. Et c’est là qu’elle a une carte à jouer et qu’elle ne joue pas assez. Il y a des champs entiers que la bd n’explore pas ou peu, ou qu’elle n’explore que depuis très récemment. Moi, je m’intéresse beaucoup aux petites choses de la vie de tous les jours qui, selon moi, sont dignes d’intérêt si on arrive à les présenter de manière judicieuse. J’aime bien rester sur le côté ténu des choses et, du coup, ça donne une certaine proximité. J’essaie de toucher les gens avec un truc qui puisse faire écho à leur existence. »

Anne-Sophie

« Lulu femme nue, second livre », d’Etienne Davodeau, éditions Futuropolis, 78 pages, 16 €

Cote : 4/5

http://lulufemmenue.blogspot.com

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