La Terreur et la quête de l’Etre suprême

Deux grands noms pour évoquer Le Louvre, Robespierre, le peintre David et la Terreur. Bernar Yslaire («Sambre», «Le ciel au-dessus de Bruxelles», «XXe Ciel.com») s’est adjoint Jean-Claude Carrière (scénariste, dramaturge, romancier, comédien, novice en matière de BD) pour une plongée en pleine révolution française. En août 1793, le premier musée de la Nation destiné à accueillir les œuvres révolutionnaires est inauguré au Louvre. Parmi les peintres officiels qui y disposent de leur atelier: David. Son ami Robespierre lui demande de donner un visage à l’Etre suprême, sorte d’incarnation de la spiritualité. Une tâche qu’il ne mènera jamais à bien tant l’entreprise est vaine. «Le ciel au-dessus du Louvre» se penche, au travers de 20 courts chapitres, sur l’inquiétante Terreur. Rencontre avec les auteurs.


Bernar Yslaire, vous avez pour habitude de travailler vos scénarios en solo. Pourquoi cette envie de jouer en tandem?

B. Yslaire: «Il y avait une envie, un désir de partager une histoire avec Jean-Claude Carrière qui est mon maître à penser en matière de scénarios. J’avais un sujet qui se prêtait à une collaboration. Jean-Claude a travaillé sur le scénario du film «Danton» de Wajda où il livrait une image de la révolution qui était passionnante mais à l’opposé de ce que, moi, je m’imaginais de Robespierre. J’avais un contre-pied intéressant à lui proposer, ainsi qu’un angle neuf et original, à savoir la représentation de la révolution.»

Cet album répond à une commande du Louvre et met le musée au centre de l’histoire, mais rapidement la révolution et la Terreur prennent le dessus. Finalement, quelle est la thématique centrale?

J-C. Carrière: «C’est la peinture et la révolution! Le rapport entre l’art et la politique. Il est étonnant de constater que, dans une époque très exacerbée comme l’a été la révolution, un certain nombre d’artistes, dont David qui faisait partie des hautes instances de la révolution, décident que l’art doit être au service de la révolution. C’est une première dans l’histoire qui rejoint l’idée de certains monarques qui disaient que l’art doit être à la gloire du souverain. Ici, on va encore plus loin. C’est de l’art engagé.»

David, un outil politique?

B. Yslaire: «Il était plus qu’un outil puisqu’il tenait lui-même l’outil. Il était député à la Convention, membre du comité de sûreté générale. Ce proche de Robespierre faisait vraiment partie des cercles de pouvoir.»
J-C. Carrière: «David était un habile opportuniste. Par la suite, il deviendra le peintre officiel de Napoléon. A la chute de celui-ci, il finira sa vie oublié et dédaigné en Belgique, à peindre des mièvreries incroyables. L’auteur de «La mort de Marat» finira par peindre des amours et des cupidons avec des casques de pompier.»

Comment expliquer ce revers?

J-C. Carrière: «David a été fameux et riche pendant la révolution et sous l’Empire. Mais celui qui avait voulu mettre l’art au service de l’histoire a finalement été rattrapé par celle-ci. L’histoire l’a rejeté. Il a été considéré comme un traître. Les Bourbons de retour ne pouvaient accepter un homme qui avait été l’ami intime de Robespierre et de Napoléon.»

On sent un important travail de recherche à la lecture de l’album…

J-C. Carrière: «On a beaucoup potassé.»
B. Yslaire: «Mais, néanmoins, un certain flou entoure toute reconstruction historique. Il y a des choses sur lesquelles il a fallu passer et ne pas trop s’appesantir. A côté de cela, il faut se servir de certaines zones d’ombre pour pouvoir raconter l’histoire.»
J-C. Carrière: «Pour reconstituer l’atelier de David, Bernar a eu beaucoup de mal. Des artistes étaient logés au Louvre, mais ce Louvre n’était pas comme le Louvre d’aujourd’hui.»
B. Yslaire: «Il abritait une dizaine d’ateliers d’artistes au minimum. Les transformations étaient constantes. Les murs tombaient, on en reconstruisait. Rien à voir avec l’apparat de l’institution actuelle. Ce n’est qu’en 1793 que sera inauguré le musée. Un musée pour le peuple. Autre difficulté de reconstitution: on sait, par exemple, qu’une grande fête a été organisée par David pour la présentation de «L’Etre suprême»…»
J-C. Carrière: «David a été chargé par Robespierre de peindre «L’Etre suprême», mais aussi d’organiser la fête, de dessiner les costumes, etc. Mais les documents sont quasi inexistants. Il existe une vague gravure et une statue.»

Pourquoi cette requête de Robespierre?

J-C. Carrière: «Il est arrivé à la constatation qu’on ne pouvait se passer totalement de l’au-delà et de la métaphysique. Il n’était évidemment pas question de revenir à la religion qui avait été condamnée très sévèrement. Mais il n’était pas possible non plus de passer directement à une société matérialiste. Il restait un vide à combler. Une fois, Dieu écarté, il restait cette notion de l’Etre suprême. Un terme indéfinissable et impossible à représenter. Comment peindre l’être qui par définition n’a pas de forme et d’apparence?»

Bernar Yslaire, vous ne quittez jamais votre habituelle bichromie noire et rouge? Même quand vous vous éloignez des Sambre…

B. Yslaire: (sourire) «Oui, il y a sans doute un fond commun. Mais, je n’ai pas l’impression de dessiner en couleur. Je dessine plutôt en noir et blanc avec de petits éclairs de rouge, ce sang qui est présent dans la révolution. C’est à ça que je suis assez vite arrivé, une facture dans les camaïeux qui est la plus sobre possible afin de mettre en valeur les peintures originales du Louvre.»
J-C Carrière (blagueur): «Un des problèmes de Bernar dans cette affaire, c’est qu’il dessine mieux que David!» (rires de Bernar Yslaire)

Un autre référence commune à votre œuvre: le personnage de Jules, une frimousse récurrente…

B. Yslaire: «Jules crée un lien avec d’autres thèmes. Dans «Le ciel au-dessus de Bruxelles» et dans «Sambre», il y a ce personnage qui traverse le temps. Il ne s’agit pas d’un héros comme Tintin. Ce personnage est un témoin de l’histoire.»
J-C. Carrière: «Le personnage récurrent qui revient dans l’œuvre de Bernar, pour moi c’est Bernar lui-même. Dans toute œuvre, il faut bien qu’il y ait une liaison.»
B. Yslaire: «D’une certaine façon, c’est ça. Comment dire, ça rassure… C’est comme Hitchcock qui passait dans tous ses films.»

Anne-Sophie Chevalier

«Le ciel au-dessus du Louvre», d’Yslaire et Carrière, coédition Futuropolis et Musée du Louvre, 66 pages, 17 €

Cote: 4/5

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