Un Ben Laden timide, introverti et complexé

C’est à Mohamed Sifaoui, journaliste spécialiste de l’idéologie islamiste, et Philippe Bercovici, dessinateur (« Les femmes en blanc »), que l’on doit le buzz BD de la rentrée. Entre éléments réels et détails fictifs, « Ben Laden dévoilé » nous compte la vie du chef d’Al-Qaïda avec en filigrane l’histoire du terrorisme islamiste au cours de ces trente dernières années. Un album humoristique bourré d’informations vérifiées et vérifiables. L’objectif du scénariste ? « Désacraliser un terroriste qui voulait se construire l’image d’un prophète ou d’un messie et le réduire à sa plus simple expression, à savoir celle d’un vulgaire tueur commanditaire de barbaries ».

Vous êtes journaliste, écrivain, réalisateur et vous enquêtez sur le terrorisme islamiste depuis une vingtaine d’années. Pourquoi vous tournez aujourd’hui vers la BD ?

 Mohamed Sifaoui : "Pour toucher un nouveau public ! Au-delà de la simple bande dessinée d’information humoristique, l’album s’inscrit aussi comme un ouvrage de combat et d’engagement. J’ai voulu utiliser ce support qu’est la BD pour toucher un public plus jeune, moins politisé qui pourrait avoir envie de comprendre de manière un peu décrispée la réalité de l’idéologie salafiste et du terrorisme, version Al-Qaïda et Ben Laden."

 Un public laïc, mais aussi musulman ?

"Oui bien sûr. Les musulmans gagneraient à comprendre la nature d’Oussama Ben Laden et son côté silique. Cet individu n’a cessé d’instrumentaliser leur religion, l’islam en l’occurrence, à des fins de pouvoir, à des fins obscurantistes. S’il n’hésite pas à envoyer de jeunes musulmans à la mort, en les incitant notamment à l’attentat-suicide, il s’est par contre bien gardé d’envoyer ses propres enfants commettre ce type d’attentat. J’aurais tendance à croire que les attentats-suicides, ce n’est pas si bien que cela, et qu’il n’y a peut-être pas de vierges au paradis."

 La caricature a-t-elle été facile?

"Tous les extrémistes se caricaturent eux-mêmes. Quand j’ai eu à rencontrer à plusieurs reprises des intégristes, des gens totalement illuminés, j’avais l’impression d’avoir face à moi des personnages de bandes dessinées. La réalité est parfois tellement hallucinante qu’elle dépasse la fiction. Pour cette raison, le terrorisme islamiste a totalement sa place dans le monde de la BD ! "

Cet album sonne-t-il comme une bouffée d’air frais dans votre parcours professionnel ?

"Nous autres, démocrates qui rejetons la violence, nous avons aucune arme pour répondre à ceux qui cherchent à nous museler et à restreindre notre liberté d’expression. Nous ne menaçons personne, nous ne tuons personne, nous n’avons que l’humeur, cette manière civique et civilisée de répondre à ces illuminés qui nous promettent tantôt la mort, tantôt l’enfer. En contrepartie, nous leur donnons un peu d’humour et j’espère qu’ils sauront rire d’eux-mêmes… mais je ne me fais pas trop d’illusions !"

« Ben Laden dévoilé » est une BD humoristique. Tout le monde -ou presque- en prend pour son grade. Toutefois, si le chef d’Al-Qaïda fleure la caricature, il n’est pas vraiment tourné en ridicule. Pourquoi ? Par peur des représailles ?

"Non, pas du tout. J’ai tout simplement essayé d’être le plus proche possible du personnage pour le caricaturer. J’ai surtout voulu l’humaniser. Cela peut paraître paradoxal, mais je pense que nous avons tendance à diaboliser ce criminel, car il renvoie à ce qu’il y a de plus négatif chez l’être humain. Mais Oussama Ben Laden est un être humain avec tous ses défauts. Il est certes extrémiste, intégriste, mais c’est un être humain. Je ne voulais pas le rendre sympathique car il ne l’est pas. Je n’ai pas voulu non plus le caricaturer plus qu’il ne l’est déjà lui-même. "

Vous le présentez comme un homme peu intelligent…

" C’est quelque chose de vérifié et vérifiable. Tous les spécialistes d’Al-Qaïda vous diront la même chose : le vrai théoricien et la véritable matière grise du groupe terroriste est Ayman al-Zawahiri, le numéro 2 d’Al-Qaïda. C’est lui le véritable concepteur des attentats au cours de ces dix dernières années. Ben Laden est la figure médiatique d’Al-Qaïda, mais ce n’est pas lui qui théorise l’idéologie salafiste pour la mettre en pratique et en faire une organisation du crime. Par ailleurs, Ben Laden est quelqu’un de très peu sûr de lui. J’ai rencontré un certain nombre de gens qui l’ont connu et tous disent qu’il est quelqu’un de très introverti, parfois timide, complexé et peu confiant en lui-même. Il a gagné en assurance après le 11 septembre 2001 et s’est construit une image médiatique. Il a surtout joué de son aura parce qu’il est Saoudien."

 On sait qu’Al-Qaïda est une nébuleuse fort peu organisée. On cerne moins son amateurisme…

"Quand on analyse les attentats qui ont été déjoués ces dernières années, que ce soit en Europe ou aux Etats-Unis, on s’aperçoit que ces attentats ont souvent été évités en raison de l’amateurisme de leurs auteurs. L’amateurisme paie parfois. Imaginez, qu’avant le 11 septembre, je vous aurais dit que 19 terroristes munis de simples cutteurs auraient pu faire ou feraient ce que l’on sait. Vous m’auriez pris pour un fou ! L’amateurisme qui mélange un culot fou et un obscurantisme sans limite permet parfois à ses auteurs d’atteindre leurs objectifs. On n’est pas encore dans le mode de pensée occidentale. Si certaines personnes sont prêtes à se faire exploser, l’amateurisme peut aussi être meurtrier. On n’a pas besoin de sortir des grandes écoles militaires pour se mettre une ceinture d’explosifs autour de la taille et percuter un avion contre une tour."

En BD, le nombre de pages limité est toujours un peu frustrant quand on s’attache à la vie d’un personnage. Dans « Ben Laden dévoilé », on monte à 100 pages. Le récit n’en est pas moins condensé…

"Ma principale exigence auprès de l’éditeur était de pouvoir tabler sur une centaine de pages. Pour ne pas faire trop de raccourcis et d’ellipses, j’ai voulu étaler le récit le plus possible. Ce qui m’a permis d’introduire un peu de fiction afin de décrisper le récit et de le fluidifier. De l’humour aussi. Evidemment, il n’était pas question de se moquer des attentats et encore moins des victimes. Avec Philippe Bercovici, on a bien tenu à préciser que l’on se moquait des auteurs. On a naturellement traité les attentats et leurs victimes de manière neutre."

Anne-Sophie

"Ben Laden dévoilé. La BD-attentat contre Al-Qaïda", de Sifaoui et Bercovici, éditions 12bis, 100 pages, 15 euros

Cote: 4/5

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