Les vicissitudes d’un muridé solitaire

La solitude chez les souris, on n’en parle pas assez. Surtout pas dans la bande dessinée. Renaud Dillies répare cette injustice. De son trait de crayon tendre et poétique est né Charlie, petit muridé solitaire. L’âme de ce jeune écrivain en mal d’inspiration est en peine. Charlie a décidément bien du mal à sortir de son isolement. Un album tout en douceur, dans la veine de «Betty Blues», premier album de l’auteur. Rencontre.

L’album parle de solitude. Mais la solitude est multiple…

Renaud Dillies: «Il y a effectivement la solitude que l’on ressent quand on est seul, mais l’on peut se sentir encore plus seul lorsque le regard des gens se pose sur soi. Un regard qui renforce la solitude existante. J’ai souhaité décliner le thème sous ses différents aspects possibles. La solitude peut être un choix ou même une exigence réclamée par une profession, comme celle du héros, Charlie, qui est écrivain. Il y a aussi la solitude au niveau de l’imaginaire et de la création. Et puis, il y a cet isolement par rapport aux autres.»

Un thème peu abordé en bande dessinée.

«Le sujet est effectivement très peu abordé en bande dessinée. Il est beaucoup évoqué au cinéma ou dans la littérature. Pas en BD, tout simplement parce qu’il n’est pas aisé de mettre la solitude en images. Elle condamne d’une certaine manière le personnage principal qui doit rester très seul. Ce n’est pas évident. L’auteur se demande alors ce qu’il peut bien raconter et dessiner.»

L’écriture impose une certaine solitude. Le dessin aussi ?

«Le dessin est aussi une forme d’écriture. Il fait également appel à l’introspection et donc à la solitude. Je dessine à la plume. Je reste totalement dans l’ordre de l’écriture. Je ne fais pas de découpage, ce qui est très rare pour un auteur de BD. Je table sur la spontanéité. Je me tisse un début et une fin. Je sais très bien où je vais, mais le chemin est un peu improvisé, un peu comme en musique. Je ne me détache jamais de mon sujet principal.»

«Bulles & Nacelle» ne propose que très peu de dialogues. Le dessin a-t-il plus d’importance à vos yeux ?

«Les silences sont très importants dans ce livre. J’essaie de raconter un maximum grâce au dessin. Je ne mets pas le texte de côté. Mais, quand mes personnages prennent la parole, c’est qu’ils ont vraiment quelque chose à dire. Sinon je préfère les faire taire.»

Vous ne faites que de la BD animalière. Il vous est plus facile de mettre en scène des animaux que des êtres humains ?

«C’est l’idéal pour parler de sujets aussi pointus. La solitude n’est pas un sujet simple à aborder. L’approche animalière impose d’emblée une espèce de mise en scène. Elle propose une vision métaphorique. Le lecteur sait directement où il met les pieds. Le récit animalier a aussi un côté drôle. Jean de La Fontaine le faisait très bien. Cette méthode lui permettait de contourner la censure. Pour moi, ce mode me permet de faire dire à un animal des choses importantes. Assez bizarrement, si je devais faire dire ces mêmes choses à un être humain, je ne suis pas persuadé que j’y arriverais. Je parviens à faire passer des messages très humains à des personnages qui ne le sont pas du tout.»

Pourquoi ce découpage en gaufrier (six cases maximum sur une planche) ?

«Ce découpage me permet d’installer une autre lecture dans la bande dessinée. En Europe, on lit toujours de gauche à droite en descendant. En jouant avec ce système de gaufrier, je garde évidemment la lecture de gauche à droite, mais parfois je m’amuse à briser ces six cases pour accentuer un effet, parce qu’en fin de compte pour moi le plus important c’est l’histoire. Le dessin doit servir à tout moment. Idem pour le découpage. Le plaisir n’est pas de garder ces six cases tout au long du récit. Il s’agit pour moi de pouvoir m’en dégager si l’histoire l’exige et de fonctionner avec un sentiment total de liberté pour d’un seul coup éclater toutes ces cases.»

Anne-Sophie

«Bulles et Nacelle. Les aventures de Charlie la souris ou les vicissitudes du muridé solitaire», de Renaud Dillies, éditions Dargaud, 78 p., 15,50 euros

Cote : 4/5

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