Angoisse et gestation

Colin roule de nuit au volant de sa Coccinelle dans les rues de Bruxelles. Il tente de calmer ses insomnies. C’est qu’il se fait du souci : sa femme est enceinte… Et puis, voilà le lecteur emmené dans un monde déroutant peuplé d’étranges clones de Sigmund Freud et dont le ciel est parcouru de requins. Dialogues savoureux, vrais personnages et imagination en roue libre : bienvenue dans le monde de Nicolas Vadot ! Rencontre avec ce dessinateur installé en Australie qui partage son temps entre la presse belge (« L’Echo », « Le Vif/L’Express ») et ses projets personnels.

« Neuf mois » est absurde ou plutôt onirique?

Nicolas Vadot : « Plutôt onirique… Cet album est comme une bulle de savon. Il flotte dans l’air. Il plonge le lecteur dans un état d’abstraction semblable à celui dans lequel on se trouve quand on attend un enfant. »

L’album est autobiographique ?

« Ah oui, totalement ! J’ai une petite fille âgée de deux ans et un fils âgé de quelques semaines. »

Apparemment, c’était l’angoisse totale pendant la grossesse de votre femme…

« (rires) C’est marrant tout le monde pense que j’étais super angoissé, alors que je ne l’étais pas tant que ça. Je l’étais un peu mais j’étais aussi à la fois très serein. Un sentiment ambivalent que j’exprime dans l’album. Je pense que, pour une femme, la grossesse est moins flippante. Elle a plus de contrôle. Elle sens ce qui se passe en elle. L’homme peut être très frustré car il ne sent rien et ne parvient pas à se projeter dans cet enfant qui va naître. Pour cette bande dessinée, j’y suis allé quasiment en écriture automatique sur pas mal de plans. Et j’ai décidé de garder ce côté abstrait dans lequel j’étais plongé. »

Une fois la dernière page tournée, le lecteur est un peu perdu…

« Je fais mes albums pour qu’il y ait plusieurs lectures. Cela ne me dérange pas qu’à la première lecture le lecteur ne comprenne pas. Le premier niveau de lecture est ici avant tout sensoriel. Le dessin est truffé de détails. Le lecteur ne va pas les capter du premier coup. Aux lectures suivantes, il s’attardera sur un détail qui lui avait échappé, et puis encore un autre… J’ai envie que le lecteur mette son propre vécu dans l’album. C’est pour cela que je ne lui donne pas toutes les cartes. »

Les images sont très fortes. Elles restent en mémoire.

« Oui, il y a très peu de texte. J’ai éliminé pas mal de dialogues par rapport à ce que j’avais dans le script de départ. Au fur et à mesure de l’avancement du dessin, je me suis rendu compte que les images en disaient beaucoup plus que les mots. Les images mentales s’incrustent. La trame narrative de «Neuf mois» m’amuse. Il n’y a pas vraiment de trame narrative même s’il y a des rebondissements. L’album est assez déconstruit mais n’est pas décousu. »

L’album regorge de références surréalistes et fantastiques. C’en devient presque un jeu pour le lecteur.

« C’est un album très personnel. Tim Burton, Boris Vian, Sigmund Freud font partie de mon bagage. Et puis, il y a aussi des références fantastiques. Comme le requin qui est un clin d’œil au film culte « Les Dents de la Mer ». Je suis fasciné par les requins mais j’en ai très peur, d’autant plus que j’habite en Australie et qu’ils y sont légion. Le requin, c’est la matérialisation de la mort. Il y a aussi celle qui est pour moi le narrateur de l’histoire, la mouche. Je suis un grand fan de U2 et ma chanson préférée est… ‘The Fly’. »

« Neuf mois » fait la part belle aux monstres.

L’album évoque ces monstres que nous avons chacun en nous et qui n’ont finalement que la taille qu’on veut bien leur donner. La mouche devient énorme puis redevient petite, comme le requin ou cette panthère métaphorique qui représente la paternité qui grandit en l’homme. Elle vient d’un cauchemar que j’ai fait pendant la grossesse de ma femme. J’ai un chat dans la gorge. Je le recrache et ce chat grandit au fur et à mesure des neufs mois d’attente. Qui a dit psychanalytique ? »

Anne-Sophie

« Neuf mois », de Nicolas Vadot, éditions Casterman, 72 p., 15 €

Cote: 5/5

www.nicolasvadot.com

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