Un conte cruel et sans pitié

Dans les champs, au printemps, une fillette gît, inerte. Les questions fusent mais le mystère demeure. Et puis, de ci, de là, une minuscule communauté surgit du corps, comme échappée de contes de fées. Un petit monde qui semble respirer la gentillesse. Mais les apparences sont trompeuses. La vie est cruelle et ne fait pas de cadeaux, même aux pays des elfes et des lutins. Dans « Jolies ténèbres », Marie Pommepuy et Sébastien Cosset, signant Kerascoët, accompagnés de Fabien Vehlmann, livrent un conte noir et désarçonnant. Rencontre avec le coscénariste, Fabien Vehlmann.

Mais… qu’est-ce qui vous est passé par la tête ? Ce conte est complètement déjanté…

«(rires) C’est vrai. Mais l’idée de départ vient de Marie Pommepuy, la dessinatrice du couple qui signe sous le nom de Kerascoët. J’étais fasciné par son projet. De fil en fil en aiguilles, à force de lui donner mon avis, je suis devenu coscénariste. On a essayé de proposer une expérience de lecture un peu déstabilisante, voire tout à fait dérangeante… même à nos yeux !»

 « Jolies ténèbres » livre une satyre sociale. Mais quel message vouliez-vous précisément faire passer ?

«L’album invite le lecteur à un voyage narratif un peu particulier. Le présupposé est clairement fantastique, à savoir des petits êtres bizarres qui sortent d’un cadavre. Mais le lecteur ne saura jamais pourquoi la  petite fille est morte. Dans ce sens, on ne pas dire que nous délivrons un message. Il aurait fallu pour cela donner un point de vue définitif sur les choses. On a essayé d’aller jusqu’au bout de la thématique de la cruauté. D’une part la cruauté de la vie d’une manière générale. Si la mort d’un enfant est un scandale en soi, la nature, elle, n’en a que faire. Le corps se décompose et la vie continue comme si de rien n’était. D’autre part, « Jolies ténèbres » parle de cette cruauté sociale qui apparaît dans n’importe quelle vie collective.»

 L’histoire fait référence à de nombreux contes pour enfants mais aussi pour adultes, comme « Sa Majesté des mouches » de William Golding…

«C’est effectivement l’un des modèles littéraires que nous avions en tête. Le thème du jeu de massacre d’une petite communauté livrée à elle-même est le fil rouge de l’album. Beaucoup de choses sont venues très spontanément sous le dessin de Marie qui a crobardé à peu près tous les petits personnages. Elle s’est inspirée de contes pour enfants, comme ceux de Beatrix Potter ou les incontournables que sont « Peau d’âne » ou « Hans et Grethel ». Sébastien Cosset, lui, est capable d’un dessin plus réaliste et s’est notamment chargé du corps de la petite fille, des animaux et de beaucoup de décors de forêt.»

 « Jolies ténèbres », on aime ou on aime pas…

«J’en suis bien conscient. Le lecteur doit s’approprier l’histoire quitte à être déstabilisé, ce qui est souvent le cas (rires). On se rend compte que certains lecteurs, hommes ou femmes, projettent des événements trop insupportables, comme la perte d’un enfant, qui n’est pas forcément la thématique que nous proposons.»

 Quelle est cette thématique ?

«On s’est projetés dans nos souvenirs d’enfance pour caricaturer la part de cruauté qu’il pourrait y avoir dans une cour de récréation. On s’est également référé à un documentaire intitulé «Récréation» qui filme toute la dynamique des rapports des enfants dans un cour de récréation. Ces rapports sont extrêmement violents, pas tant physiquement que moralement et psychologiquement. On remarque dès le plus jeune âge des rapports de domination et d’avilissement. C’est de cela que nous voulions parler, de la cruauté qui peut exister entre les membres d’une même société en la faisant apparaître de manière caricaturale à travers ces petits personnages qui sont tellement stéréotypés. On a envisagé l’histoire comme un petit théâtre dont le décor, qui rythme les saisons, est un cadavre.»

 Une cruauté qui semble n’inspirer que l’indifférence.

«Oui, cette notion d’indifférence est primordiale dans l’album. Tous ces petits êtres ne réagissent pas à ce qui se passe autour d’eux, même quand les événements sont abominables. Certaines fois, nous-mêmes, en tant qu’auteurs, aurions voulu les secouer. Mais il était important d’aller au bout de cette démarche et de donner envie au lecteur de secouer les personnages et de dire « Stop! On ne peut pas rester indifférent! ». »

Est-ce que le dessin enfantin et poétique de l’album vous a permis d’aller encore plus loin dans le scénario ?

«Oui, certainement. Avec un dessin plus réaliste, je n’aurais pas osé affronter les choses de manière aussi évidente. Dans « Jolies ténèbres », il se passe des événements horribles et tout le monde reste mignon et continue à sourire. Ce mélange crée le sentiment inconfortable de l’album et lui donne son intérêt narratif. Le but est de déstabiliser le lecteur mais certainement pas de l’horrifier à tout instant. On déconseille l’album à ceux qui n’aiment pas les BD trop cruelles, à ceux qui veulent des réponses à toutes leurs questions. Si par contre, le lecteur est prêt à être déstabilisé, alors là on pense que l’histoire peut vraiment l’intéresser.»

Anne-Sophie

 

« Jolies ténèbres », Kerascoët et Vehlmann, éditions Dupuis, 92 pages, 15,50 €

 Cote : 5/5

About these ads

2 réflexions sur “Un conte cruel et sans pitié

  1. J’ai pris grand plaisir à découvrir ce nouveau site et attend avec impatience de connaître la suite avant de me lancer dans la lecture d’un prochain livre …
    Avec un bon livre, on n’est jamais seule et on peut emmener son plaisir avec soi dans bien des endroits.
    Vive la lecture, surtout si elle est bien conseillée et donc choisie en toute connaissance !
    Bravo pour cette heureuse initiative :-) et merci !

  2. Pingback: Des rêves délicieusement torturés « Clair de Plume

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s